‹ Titus et sa dynastieChapitre 14 sur 15 · Dion Gassius le dit expressément dans ce même passage · texte numérisé non relu

Dion Gassius le dit expressément dans ce même passage

D'ordinaire, les princes qui se préparent à hériter de la toute-puissance ressemblent aux amoureux qui ne laissent voir que leurs beaux côtés ; ils se font une violence facile pour capter la bienveillance de leur peuple ; ils empruntent naïvement les vertus qu'ils n'ont pas; ils croient pouvoir jurer qu'ils aiment la justice et même la liberté.Une fois couronnés, ils oublient leurs promesses aussi naturellement qu'ils les avaient fai-

tes; malheur à ceux qui osent les leur rappeler ! Tel n'était point le cas de Titus. Il avait renversé le rôle. Peu de princes sont parvenus au trône plus redoutés et plus haïs ; il n'en est point qui soient devenus plus subitement les délices du genre humain. Si Titus avait été un enfant sans expérience, on pourrait supposer que ladouceurdecommander l'avait transformé. Par une exception inouïe, la pourpre impériale aurait pu le rendre bon, tout aussi bien qu'elle avait fait du jeune Caligula un fou et du tendre Néron un monstre ; mais Titus avait trente-huit ans, l'habitude du commandement, la pratique des affaires, la satiété des grandeurs. Il n'a donc point été le jouet d'un enivrement imprévu. Il est évident qu'il a jeté ou qu'il a pris un masque. Ou ses vices étaient calculés, ou ses qualités feintes. Excellent faussaire, il s'est forcé et contrefait ou avant de régner ou pendant son

règne. Lequel des deux personnages est conforme à la nature? lequel est le produit d'une volonté merveilleusement soutenue? telle est l'énigme proposée à la postérité, énigme plus digne du génie de Racine que les soupirs et les fadeurs en usage sur le fleuve du Tendre. S'il n'avait pas été ce jour-là un courtisan, inspiré uniquement par une belle princesse , Racine nous aurait laissé peut-être le pendant de Britannicus.

Avant tout, il faut qu'un historien essaie de pénétrer le naturel de Titus. Les écrivains anciens nous le peignent aimable, séduisant, plein de grâce dans sa première jeunesse; ils vantent ses heureuses dispositions; ils ne disent » rien de son caractère, qui n'a dû s'accuser qu'avec les années. Les monuments figurés sont d'autant plus utiles à consulter, puisque l'art seul peut suppléer à l'absence des témoignages écrits. Les médailles sont d'ordinaire le point de

dépari de nos recherches. Prises dans leur ensemble, elles présentent de Titus deux types. L'un se rapproche sensiblement du type deVespasien ; il est évident que le graveur a obéi à un ordre, et que l'idée dynastique l'a dominé : de même que les successeurs d'Auguste, qui n'avaient rien de sou sang, avaient reçu des artistes une empreinte d'Auguste et comme un air de famille, de même il convenait que le successeur de Yespasien eût les traits de son père, ce qui élait beaucoup plus vraisemblable. Le second type est plus libre, plus personnel, plus original : évidemment c'est le vrai Titus, représenté sans contrainte, sans fiction politique, sans arrière-pensée. La sculpture offre moins de divergence. Si la statue du Vatican, celle du musée de Cologne, rappellent les traits de Yespasien, la statue, le buste colossal, le buste avec la cuirasse ciselée qui sont au Louvre, sont con-

formes aux médailles de la seconde série. Le buste en bronze, qui était jadis au cHâleau de Richelieu, et qu'on trouvera au premier étage du palais du Louvre, présente la même sincérité avec un accent de plus, qui tient au talent de l'exécution. Par conséquent, il est aisé de rapprocher par la pensée ces éléments qui concourent à produire une impression identique : on voit peu à peu se dégager nettement la figure de Titus.

Le front est celui du père, saillant, d'une convexité marquée, couvert de rides : il trahit l'effort, l'application, la tension d'esprit. Les yeux sont larges, distants, d'une douceur étudiée. La bouche est affectueuse, les lèvres ont de l'abandon et un certain relâchement ; le menton est moins accusé et moins fin que celui de Yespasien. Le cou est énorme, plein deséve, d'une vigueur de taureau j on y sent le tem-

pérament d'un viveur. Les cheveux sont courts; de petites mèches aplaties et multipliées s'appliquent sur la tête. Le galbe du visage est plein, un peu lourd, plutôt carré. L'expression est facile, aimable, persuasive ; on sent la candeur alliée à la mansuétude, le laisser-aller s'unissant à une bonté naturelle ou acquise, d'autant plus méritoire si elle est acquise. Enfin le type, dans son ensemble, n'est point aristocratique ; il est plébéien, athlétique, et fait penser à un beau pâtre des Apennins plutôt qu'à un César ; il est même si peu Romain qu'il suffît d'ajouter, en imagination, la moustache traditionnelle, pour le transformer en Gaulois. Or les Flaviens étaient originaires de la Cisalpine, et la Cisalpine avait été peuplée par les Gaulois. Enfin le caractère dominant est la ténacité, le dévouement à une idée fixe, la poursuite attentive d'un but, mais non la

violence ni la cruauté. Il est évident, d'après les traits, que l'âme de Titus était douce, qu'elle ne s'est tendue que par l'action de la volonté, forcée au mal que par calcul, résolue au crime que sous l'étreinte d'un puissant intérêt. Une passion l'avait envahie, passion étrangère à la nature et contractée dès l'enfance dans un milieu malsain, passion dévorante qui déforme les plus heureux esprits, les aveugle, les pousse à commettre froidement tous les excès, et les absout en leur promettant qu'ils seront au-dessus des lois et des hommes. Cette passion, c'est l'ambition. Par ambition, Titus, répudiant pour un temps ses qualités natives, a développé ou affecté les vices contraires ; il était bon, il s'est fait méchant. Dès lors la politique qui l'a inspiré devient manifeste ; elle est plus habile que louable, plus profonde que neuve : il a voulu imiter Auguste. Auguste

s'était d'abord appelé Octave ; Auguste avait pu être clément parce que Octave avait été féroce ; Auguste avait donné la paix au monde après que Octave l'avait ensanglanté ; Auguste s'était fait aimer d'autant plus facilement que Octave avait été exécré. Titus, avec une dissimulation et une suite qui deviennent son seul mérite, s'est tracé une voie semblable. Il s'est promis de ne rien respecter et d'assurer son pouvoir à tout prix, tant que Vespasien vivrait; de se détendre et d'enivrer l'univers de ses bienfaits, dès qu'il en serait le seul maître. Le plan que les circonstances et Livie avaient peu à peu imposé à Auguste, Titus le conçut comme une savante comédie, dont le succès était infaillible. Pouvait-il mieux faire que d'imiter le fondateur de l'empire, lui qui voulait être un fondateur de dynastie? Le plagiat n'est-il pas excellent en matière d'usurpation? Les peuples

sont si sots, qu'ils ressemblent au gibier et se laissent prendre toujours aux mêmes lacets. Le coup d'État se métamorphosait en coup de théâtre .

L'idée d'être un Octave avant d'être un Auguste, de proscrire d'abord pour se montrer ensuite impunément généreux, de terrifier les Romains pour s'en faire plus tard mieux chérir, hâta probablement le siège de Jérusalem. Pendant les lenteurs du blocus, Titus, dont l'esprit était à Rome, imagina ce système qui lui paraissait propre à fortifier le pouvoir dans le présent et la transmission du pouvoir dans l'avenir. La rigueur, l'illégahté, la violence, devaient également profiter à la dynastie, appliquées avec tact ou répudiées à propos. La dispersion des Juifs fut un avertissement adressé aux Romains, de même que le nom de Julie donné par Titus à la fille qui lui naquit

le jour de l'assaut, semble une invocation aux mânes du formidable Octave» Le mérite n'est pas d'avoir choisi cette tactique, qui est simplement une contrefaçon archéologique, c'est de l'avoir suivie avec une rare constance pendant huit années. Pendant huit ans Titus ne s'est pas démenti ; personne n'a pu le deviner, il a dû tromper même son père ; il s'est plu à faire croître autour de lui la peur et l'aversion, prévoyant avec patience le jour des compensations*. Machiavélisme aimable dont il tenait seul le dénoùment ! Magie des contrastes qu'il préparait en artiste ! Jeu sans danger où l'on ne pardonne à ses adversaires, c'est-à-dire à ses sujets, qu'après les avoir asservis et rendus impuissants !

Dès la première heure du règne le voile tomba et un prince nouveau apparut. Les amis pervers firent place aux gens de bien, les or-

gies aux festins modestes, les désordres aux vertus, la sévérité à l'indulgence sans bornes, les supplices aux faveurs. Simple pontife, Titus avait trempé ses mains dans le sang ; en acceptant le souverain pontificat il jura de conserver ses mains pures. 11 avait ménagé les délateurs, il les fit brusquement saisir, battre de verges sur le forum, exposer dans l'arène, vendre comme esclaves, exiler dans les îles les plus malsaines. Il ratifia par un seul édit toutes les concessions faites par ses prédécesseurs, ce qui n'était point l'usage, accueillit les solliciteurs sans distinction, accorda les demandes sans examen, promit plus qu'il ne pouvait tenir, mais ne renvoya personne sans espérance, et inventa ce fameux mot : « Mes amis, j'ai perdu ma journée, « mot qui ne résisterait pas à une critique sérieuse, mais qui a fait la fortune du règne et qui charme encore la postérité. Le

bonheur voulut que deux patriciens fussent accusés d'aspirer à l'empire. Quels étaient les noms de ces patriciens? On les ignore. Avaientils réellement conspiré? Il faut le croire, puisque l'empereur s'empresse de leur faire grâce, de rassurer leurs mères par un message, de les inviter tous les deux à souper, de les conduire à l'amphithéâtre dans sa loge, et de leur donner les épées des gladiateurs à examiner. Il était difficile de parodier avec plus de zèle et moins de simplicité les souvenirs de Cinna. L'effet d'une telle transformation fut immense. Rome fut éblouie. La surprise et la détente subite des esprits doublèrent l'épanouissement. La joie s'accrut de toute l'étendue de la peur qu'on avait eue. Les Chinois appelaient bleu de ciel après la pluie des porcelaines anciennes dont l'azur était devenu inimitable : les Romains ont connu ce ciel radieux qui succède

à l'orage. On pourrait encore comparer Titus à ces musiciens savants qui inquiètent leurs auditeurs par une série de dissonances, les crispent jusqu'à la douleur, et, retombant tout à coup dans le mode majeur, les rafraîchissent par un flot de mélodie qui paraît plus exquis.

Mais à son tour Titus ressentit le contrecoup du bonheur qu'il répandait. L'ivresse publique réagit sur lui : il l'avait produite, il la subit. La douceur d'être adoré après avoir été haï dépassa son attente. Sa nature longtemps violentée se vengea : l'excès de contention fut compensé par un excès de dilatation et ce qui était calcul devint un entraînement sérieux. La facilité tourna en faiblesse, la générosité en profusion, le laisser-aller en abandon, la bienfaisance en monomanie. L'empereur n'eut plus ni mesure, ni défense, ni souci : ce fut une orgie perpétuelle de munificence et de

bonté. Le trésor resta ouvert et fut pillé par les plus indignes ; les rênes de l'État flottèrent ; les affaires furent négligées ; les administrateurs fermèrent la main, les juges les yeux. Cène furent plus que fêtes, spectacles, liesse. Les bains publics, bâtis sur les ruines de la Maison dorée, furent inaugurés : la foule fut flattée de voir son maître s'y baigner familièrement avec elle. Le Colisée fut consacré par cent jours de jeux, pendant lesquels on massacra 9,000 bêtes féroces 'et des gladiateurs en proportion ; des grues, des femmes, des éléphants combattirent ; on multipla les loteries et les distributions ; le peuple faisait la loi, on lui demandait tous les jours ce qu'il voulait pour le lendemain ; Titus l'exhortait même à énoncer librement ses désirs, qui étaient religieusement accon]phs. La vivacité de ces émotions paraît mêuje avoir agi sur la santé de ïitus :

leur répétition produisit un ébranlement nerveux ; les chocs magnétiques et les effusions perpétuelles d'une âme qui avait perdu l'habitude de se contenir enfantèrent une sensibilité maladive. La mélancolie et le besoin insatiable de sympathie sont d'autres symptômes du même mal. Il serait difficile d'exphquer autrement les larmes versées trop facilement par un empereur dans la force de l'âge, car il avait à peine quarante et un ans lorsqu'il mourut. Son frère Domitien , qu'il connaissait de longue date, cherchait presque ouvertement à soulever les armées et à s'enfuir de la cour ; Titus, qui n'avait pas d'enfants, le prenait chaque fois à part ; il le raisonnait, il lui promettait sa succession et finissait par fondre en larmes. En plein Cohsée, devant quatre-vingt-sept mille spectateurs, on le vit pendant les derniers jours des jeux éclater en sanglots ; sa douleur n'avait

aucune cause ; les pleurs qui ne cessaient de couler étaient pour lui-même inexplicables ; aucun spectacle n'était plus propre à surprendre les citoyens, rien n'était moins romain que cet accès nerveux :

Vous êtes empereur, seigneur, et vous pleurez !

rien ne prouvait mieux un tempérament épuisé et un cerveau affaibli. En effet, peu après, Titus partit pour la petite villa de la Sabine, oii son père était mort; il était triste ; la fièvre le prit après la première étape ; il dut continuer son voyage en litière. f)n dit qu'il écartait les rideaux, regardait le ciel, l'accusait, se répandait en plaintes, gémissant de se voir arracher la vie sans l'avoir mérité. Il ajoutait qu'il n'avait commis qu'un seul acte dont il dût se repentir, et se taisait sur cet acte. Hadrien prétendait que c'était un parricide ; Suétone, un

commerce adultère avec Domitia sa belle-sœur ; mais Domiiia le niait avec serment, et elle était plutôt femme à se glorifier la première de ces sortes de prouesses. Ce qui est certain, c'est que la confession de Titus était coQrte et sa conscience accommodante. Si incomplet que soit le récit de sa jeunesse, on y trouvera plus d'un sujet de remords. Sa fin fut lugubre. Domitien, qu'on accusa de l'avoir empoisonné, n'attendit même pas qu'il eût expiré dans un bain de neige que le médecin avait commandé comme un réactif suprême : sautant à cheval, il galopa vers Rome afin d'y saisir le pouvoir. . Combien Titus était injuste d'accuser le ciel î La faveur la plus insigne qu'il pût demander était une mort prématurée. Il disparaissait à temps, avant la crise, avant le naufrage peutêtre. Il avait régné deux ans, deux mois et vingt jours ; mais si l'épreuve s'était prolongée,

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qui osera dire qu'il en serait sorti victorieux? Caligula avait commencé aussi par mériter l'amour de l'univers; Néron avait été les délices de Rome pendant cinq ans; Domitien, héritier de Titus, allait l'égaler en douceur et en bienfaits pendant deux ans avant de se transformer en tyran. Ce même Domitien, le plus intelligent des césars, disait de son frère « qu'il avait été heureux plutôt que vertueux, ^ » déclarant sans doute qu'il n'avait pas assez vécu pour atteindre recueil placé par la destinée sur la route des despotes. En effet, tout pouvoir nouveau a sa lune de miel, pendant laquelle l'ivresse rend le cœur prévenant et l'effort facile. Peu à peu l'enthousiasme se refroidit, la responsabilité cesse de peser, le désir de plaire s'éteint, l'impatience naît, la volonté n'a plus de nerf ou les passions

1. Le poëte Ausone traduisait cette pensée lorsqu'il disait de Titus : Félix brecitate regendi.

plus de frein, et le divorce entre le souverain et son peuple devient inévitable. De part et d'autre surgissent les soupçons, les calomnies, les trahisons; alors, les malheureux qui sont investis du pouvoir absolu se déforment fatalement: selon l'état de leur organisation, ils s'exaspèrent ou s'abattent, sévissent ou laissent échapper les rênes, appellent des bourreaux ou se jettent dans les bras des hardis coquins qui les conseillent; s'ils sont forts, ils deviennent tigres; s'ils sont faibles, ils deviennent agneaux larmoyants, que la peur rend promplement féroces. Claude a versé plus de sang que Tibère; ses favoris ont fait plus de mal que Xéron. A Rome, la question qui primait tout pour les césars était la question d'argent. Tant que le trésor était plein , ils pouvaient satisfaire à la fois leurs appétits sans bornes et les appétits de la multitude. Dès que leur

trésor était vide, les impôts ne suffisaient pas à les remplir : il fallait recourir aux confiscations, aux proscriptions, aux délations, aux crimes. "^ espasien, par les plus sales moyens, avait entassé des monceaux d'or pour que Titus s'en fît honneur et affermît sa dynastie. Toutefois, cet or n'était pas inépuisable. Pendant deux ans, les coffres du Palatin sont restés ouverts à quiconque a tendu la main; pendant deux ans, ils ont pu fournir à des prodigalités calculées et bientôt à des dépenses imprévues qui creusaient le gouffre. Des calamité^ publiques multiplièrent les brèches, l'éruption du Vésuve, un incendie qui dévora une partie de Rome, la peste. Titus montra la vigilance et la sensibihté d*un père; mais déjà il était impuissant à réparer tant de désastres. Il fallut affecter au rétablissement des villes de la Campanie les biens des victimes qui n'avaient pas d'héri-

tiers ; il fallut léguer à Domitien le soin de rebâtir la plupart des édifices du Champ de Mars réduits en cendres ; quant aux pestiférés, on n'épargna pour eux ni les remèdes, ni les processions, ni les prières ; pendant ce temps, le trésor impérial se vidait toujours. Si Titus avait régné trois ans de plus, il était en face de la ruine, de courtisans insatiables, d'une multitude affamée, d'exigences et de besoins sans nom que l'empire seul avait fait naître, que l'empereur seul devait assouvir. Alors le volet l'assassinat s'offraient comme une loi d'État et une nécessité suprême. Titus connaissait cette pente : il l'avait descendue et remontée librement pour gagner l'admiration des hommes ; peut-être y aurait-il glissé plus rapidement qu'un autre, quand la fatalité l'y aurait poussé. Oui, la mort qui l'a ravi, quand il était encore riche, bienfaisant, populaire, était un présent

des dieux ; elle l'a soustrait aux luttes ; elle a consacré sa gloire ; elle a trompé la furie vengeresse qui empoisonne la vieillesse des tyrans. Quand il ouvrait les rideaux de sa litière pour accuser le ciel , Titus aurait dû le remercier avec des larmes de joie, s'il avait été un grand homme plutôt qu'un grand comédien.

L'histoire de Domitien complète et éclaire une élude de Titus. Elle confirme notre théorie sur la dynastie des Flaviens dont la seule politique a été une habileté sans principes, et la ressource principale, l'art de se contrefaire. Domitien, lui aussi, a été comme ces têtes de Janus qui ont deux faces, ou comme ces hermès grecs qui présentent d'un côte la tête d'un philosophe austère, de l'autre la tête d'un poète comique

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OU d'un satyre. Son intelligence est supérieure à celle de Titus, sa ruse égale, son rôle plus pénible à soutenir parce qu'il a duré plus longtemps; c'est pourquoi le bienfaiteur du monde se lasse peu à peu et finit par être un intolérable bourreau. Domitien est resté pour la postérité un type de méchanceté noire, parce qu'elle n'a considéré que la fm de son règne ; car la postérité aime à tout simplifier, pour alléger le fardeau qui accable sa mémoire et rendre ses classifications plus aisées. Domitien avait commencé comme Titus, Titus aurait pu finir comme Domitien. Ce n'était peut-être qu'une question de temps. Heureux les princes que la mort emporte et consacre avant l'épreuve ! Le bonheur et l'ivresse de la toute-puissance commencent par leur rendre facile la pratique de la clémence, de la libéralité et des vertus dont se contente un peuple esclave II faut attendre pour les juger

l'heure où leur trésor est épuisé, où les conspirateurs s'éveillent, où les amis deviennent insatiables et ingrats, où les appétits de la foule, caressés et excités, éclatent furieux, et où la fortune montre ses premiers revers. La comédie de Titus n'a eu que deux actes, celle de Domitien a été complète et est arrivée au plus sanglant dénoûment. La figure de Domitien mérite donc d'être étudiée avec méthode, car elle est complexe, elle est dramatique, elle nous fait passer par d'étonnantes péripéties du mal au bien et du bien au crime.

Domitien était né le 25 octobre de l'an 52, dans la sixième région de Rome, sur le Quirinal. La maison qu'occupait alors son père était désignée, comme nos maisons de Paris au moyen âge, par l'enseigne de la boutique voisine ou par un ornement particulier : une grenade faisait reconnaître l'habitation assez ché-

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tive de Yespasien, qui était toujours pauvre, quoiqu'il fût désigné consul et dût entrer en charge le mois suivant. Lorsque Domitien fut empereur, il fit raser cette maison et élever à la place un temple dédié à la famille des Flaviens, jugeant prudent d'illustrer et d'effacer à la fois les traces d'une humble origine. Son enfance et sa première jeunesse furent livrées à la misère et à l'infamie. Il avait douze ans de moins que Titus : il ne put ni être étevé comme lui, par faveur, avec le petit Britannicus, ni suivre son père Yespasien dans les camps. Abandonné à Rome, il perdit de bonne heure sa mère, vécut à la charge de parents peu soucieux de surveiller son éducation, fut envoyé à l'école publique, courut les rues, et contracta des vices dont le besoin est l'horrible excuse . Il était beau et il se vendait. On prétendait qu'il s'était prostitué à Nerva, qui devait aussi revêtir

un jour la pourpre. Le préteur Clodius Pollioii, contre lequel Néron avait composé une satire, conservait et montrait volontiers un billet par lequel Domitien s'engageait à lui donner une nuit. César avait passé par là, et n'en était pas moins compté parmi les dieux. Dans toutes les sociétés en décadence, la débauche est un marchepied pour les ambitieux.

Les succès de Yespasien en Judée appelèrent l'attention sur Domitien sans le rendre plus riche ni moins vil. Il ne possédait pas même un gobelet d'argent pour boire, ce qui était aux yeux des nobles de Rome le signe décisif de la pauvreté. La révolte de l'armée d'Orient lui donna une importance subite et l'exposa aux mêmes dangers que son oncle Sabinus. Réfugié avec lui dans le Capitole, pressé par les assiégeants et par les flammes, il alla se cacher chez un des desservants du temple d'Isis. Le matin,

déguisé en prêtre, il s'évada , s'enfuit au delà du Tibre, demanda asile à la mère d'un de ses camarades d'école et put échapper aux poursuites de la multitude furieuse qui avait tué Sabinus. Il ne reparut que lorsque Vitellius fut mort et lorsque les légions qui avaient proclamé et précédé son père furent établies victorieuses dans Rome. Aussitôt il fut salué césar, reconduit par les soldats à la maison paternelle. Le sénat lui décerna le titre de préteur de Rome avec la puissance consulaire et admira les paroles qu'il daigna prononcer avec une rougeur fréquente et un air modeste. Comme il était incapable de remplir ses fonctions, il laissa à l'autre préteur le soin de rendre la justice. A dix-sept ans, il ne voyait dans le pouvoir que des jouissances inconnues et le droit de tout oser. Rome était pour lui une ville prise d'assaut : cinquante mille cadavres, en effet, étaient

étendus dans les faubourgs et jusque dans les rues; il vécut comme en pays conquis, ne songeant qu'à ses plaisirs. Il séduisit ou violenta d'abord les femmes de plusieurs nobles personnages; il tomba ensuite éperdument amoureux de Domitia, femm.e d'iElius Lamia; il l'enleva à son mari et s'y attacha tellement qu'il l'épousa. Le pillage était une conséquence naturelle de la victoire. Le Palatin et les richesses accumulées dans la Maison dorée étaient d'une merveilleuse ressource pour les festins et la débauche. Domitien se procura l'argent qui lui était nécessaire en faisant trafic des places et des honneurs. En un seul jour, il distribua plus de vingt charges dans la ville et dans les provinces; le scandale fut tel que Vespasien écrivit d'Egypte à son fils pour le remercier « de ne pas l'avoir destitué lui-même. » Ce qu'il disait par forme d'ironie aurait pu devenir une vérité.

car le jeune césar, maîlre de Rome et du sénat, aurait voulu profiter de l'éloignement de son père pour revendiquer seul l'empire; seul il avait été proclamé par le peuple, seul il disposait de l'Italie et des provinces. Mais déjà Mucien était arrivé , Mucien le tout-puissant gouverneur de Syrie. Il était suivi d'une armée dévouée, il avait les pouvoirs et le sceau de l'empereur, il se vantait d'avoir forcé Vespasien à monter sur le trône, il laissait dire aux Romains que Vespasien était sa créature, qu'il avait fait un empereur et n'avait point voulu l'être ; c'était donc un point d'honneur pour lui d'achever son œuvre et de rester fidèle à ses propres déclarations. Sa seule présence suffit pour reléguer Domitien au second rang; touletbis les ménagements qu'il devait garder envers le fils de son ami ne rendirent point sa tâche facile. Le tempérament fougueux du jeune prince s'était déve-

loppé avec violence et le jetait dansles extrêmes. Sentant que l'empire n'appartenait qu'à la force et qu'il ne pouvait rien entreprendre sans gloire militaire ou sans soldats, Domitien voulut faire la guerre. Il projeta d'abord une expédition contre les Germains. La révolte de Civilis et des Bataves survint pour lui fournir une raison plus sérieuse de prendre les armes. Il ne rêvait que campagnes, combats, ^dctoires, afin d'égaler un père qui l'écrasait et un frère dont il était jaloux. Mucien ne pouvait calmer ce caractère indomptable ; il lui était plus facile de le jouer et de rendre vaines ses résolutions. Cependant il ne pouvait le quitter, et ce fut avec anxiété qu'il attendit l'issue d'une révolte qui pouvait gagner toute la Gaule et compromettre le nouveau règne. Son inquiétude le força même de condescendre aux désirs de Domitien et de s'acheminer avec lui vers les Alpes; il était

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plus près du danger et capable de réparer un désastre, si un désastre survenait. Il franchit même les Alpes et conduisit Domitien jusqu'à Lyon. Là, ou apprit le triomphe du général romain Céréalis, la soumission des Trévires et des Cannifates ; là, toutes les espérances de Domitien s'évanouirent. On racontait cependant qu'il avait fait sonder secrètement CéréaHs pour savoir s'il pouvait compter sur lui et sur son armée. Toutes ces menées tournèrent à sa confusion.

Reconduit à Rome par Mucien, il apprit bientôt avec terreur que son père arrivait enfin, poussé par les vents plus doux du printemps, et qu'il allait débarquer. Ses fautes et plus encore ses coupables intentions se représentèrent si vivement à son esprit qu'il se crut perdu. Il avait, pour combler la mesure, accueilli avec insolence Cœnis, la maîtresse de son père, qui

revenait d'Istrie. Il feignit la folie et une sorte d'hébétement, alla au-devant de l'empereur jusqu'à Bénévent, l'écouta, lui répondit de façon à lui faire croire que tous ses actes devaient être imputés au dérangement de son cerveau. Vespasien, qui ne fut point sa dupe, mais qui s'était entendu avec Titus à ce sujet et lui avait promis de pardonner, se contenta de tancer durement son fils et de lui interdire toute participation aux affaires. Dès lors, méprisé par les vieillards, raillé par les soldats d'Orient, traité en enfant par l'empereur, humilié par la commisération et la protection lointaine de son frère, Domitien s'enferma dans la retraite. Il s'étudia à paraître modeste et détaché de toute ambition. Il s'appliqua à la poésie, dont il n'avait nullement le goût et pour laquelle il témoigna plus tard le plus solide mépris; il lut des vers en public, se souvenant peut-être de la prudence de Tibère

et de son retour de Caprée. Le père de Stace était son professeur, et Quintilien, en habile courtisan, ne manquait pas d'admirer ses œuvres. Vespasien le tenait auprès de lui sous une étroite surveillance, le faisait porter en litière comme un enfant lorsqu'il paraissait en public ; le jour de la cérémonie du tiiompbe, il le fit suivre sur un cheval blanc, tandis que Titus montait sur le char triomphal auprès de son père. Domitien dévora tout et désarma par sa soumission des cœurs qui ne demandaient qu'à être désarmés. La dynastie nouvelle ne comptait que trois têtes : Vespasien était vieux et fatigué ; Titus n'avait point de fils ; beaucoup plus âgé que son frère, il le ménageait comme un successeur. Avec ses idées de fondateur et de nouvel Auguste, Titus avait une prédilection marquée pour l'indigne jeune homme qui devait perpétuer sa race sur le trône et le faire re-

gretler lui-même. Domitien reçut des marques publiques de celte bienveillance qui devait être si fatale à l'univers. Titus !ui céda le seul consulat régulier qu'il ait obtenu pendant le règne de Vespasien, plus clairvoyant et plus sévère; sans les supplications de Titus, il ne l'aiirait même pas exercé. Si son nom figure cinq fois dans les fastes consulaires, c'est pour la forme; il ne remplit aucun de ces cinq consulats et ne reçut qu'une délégation dérisoire pendant quelques semaines.

Néanmoins il caressait toujours l'idée de faire au loin ses premières armes, de devenir un grand ca[titaine, d'éblouir Rome par ses exploits, et surtout de s'attacher une armée dont il aurait fait un usage facile à prévoir. Lorsqu'il sut que Vologèse, roi des Parthes, demandait des secours contre les Alains et surtout un des fils de l'empereur pour conduire la guerre, il

fit 'tous ses efforts pour être envoyé en Orient. L'expédition n'eut point lieu. Il s'adressa alors aux autres rois de l'Asie, essaya de les gagner par ses présents et ses promesses, afin que leurs prières réunies obtinssent de l'empereur qu'une armée commandée par Domitien vînt mettre un terme aux dévastations des Alains. Vespasien connaissait trop bien son fils et savait trop comment l'on gagnait les Orientaux pour jcommettre une telle faute. Domitien dut ronger son fiein pendant toute la durée du règne. Il se dédommagea, mais sans fruit, dès que son père fut mort. Titus avait pour lui la faiblesse qu'on a pour un frère de douze ans plus jeune et surtout pour le seul héritier d'un empire chèrement conquis. Fonder une dynastie avait été la chimère de Titus : or il n'avait point d'enfants et Domitien était tout son espoir. Établi fortement sur le trône, sûr d'un

pouvoir auquel il avait été associé depuis neuf ans et qu'il avait lui-même préparé, adoré d'un peuple auquel il avait ménagé un de ces coups de théâtre dont l'humanité est volontiers la dupe, Titus pouvait tout pardonner à Domitien. Les efforts du jeune ambitieux n'étaient que risibles ; ses mauvaises intentions n'aboutissaient même pas à une tentative d'exécution, tant cette âme, gâtée dès sa jeunesse, était énervée et pusillanime ! C'est ainsi qu'après la mort de Vespasien, Domitien se consulta longtemps pour savoir s'il n'achèterait pas les prétoriens en leur promettant une somme double de celle que leur donnait son frère; c'est ainsi qu'il allait répétant partout que son père, en mourant, l'avait associé à l'empire, mais que Titus avait falsifié son testament ; c'est ainsi qu'il saisissait toutes les occasions de décrier publiquement son frère

OU de lui tendre secrètement des embûches ; un jour il voulait soulever les armées, le lendemain s'enfuir de la cour. L'histoire ne cite aucun acte, aucune entreprise qui ait fait courir le moindre danger à Titus. Tout se réduisait à des paroles sans effet, aux mauvais procédés d'un impuissant et aux tendres reproches que Titus accompagnait de larmes. Le seul fait grave est le refus de Domitien, lorsque la main de Julie, fille de Titus, lui fut offerte. Ce refus aurait été impossible sous Auguste, fatal sous un autre empereur. On pouvait tout se permettre avec Titus, affaibli par le bonheur et dont le cerveau n'avait plus de ressort, même pour la colère. D'ailleurs l'héritier de l'empire n'avait pas besoin de cette union; il ne craignait point un autre gendre, il ne voulait point surtout répudier sa femme Domilia, qu'il aimait toujours avec passion. Il se

réservait de séduire plus tard 'Julie, dont la jeunesse était sans défense, et d'afficher son commerce incestueux avec elle. Ce n'étaient que des représailles, puisqu'on accusait Titus d'adultère avec sa belle-sœur Domitia.

Enfin la fortune couronna, comme il était juste, les désirs de cet ambitieux aussi lâche qu'éhonté. Titus mourut après deux ans de règne et Domitien fut proclamé. Jamais prince n'avait désiré l'empire avec plus d'âpreté ; après l'avoir possédé quelques mois, ii avait dû s'en dessaisir pour le remettre à un père et à un frère qui avaient vécu dans les camps, qu'il connaissait à peine, qui l'avaient délaissé et qu'il n'aimait point. C'était son bien qui lui était rendu : c'était sa proie qu'il saisissait de nouveau : il semblait que ses appétits contenus allaient reparaître effrénés , que la soif déçue du pouvoir allait faire place à des satis-

LA Ji; UN ES si: UE DOMITIEN i>63

factions insensées. Tl n'en fut rien. Le senlimeiit de la possession rendit à Doinilien le calme et l'esprit des Flaviens. Il redevint maître de lui en se voyant maître du monde. Jaloux d'effacer un père qui l'avait dépouillé el un frère qui ne l'avait point associé à sa puissance, il chercha par quels moyens il capterait le plus sûrement l'admiration des hommes. Vespasien avait été un excellent administrateur, Titus le plus débonnaire des princes : Domitien se promit d'administrer mieux que Vespasien et de se faire aimer plus que Titus. A peine âgé de trente ans , doué de facultés rares, voyant combien il était facile de conduire l'univers façonné depuis un siècle à l'esclavage, et de satisfaire des sujets qui ne réclamaient que des fêtes et des plaisirs, il résolut de jouer plus longtemps que Tiîus la délicieuse comédie de la clémence et de faire oublier, à

force de bienfaits, le règne éphémère et le souvenir d'un rival qui lui avait fait éprouver depuis son enfance toutes les tortures de l'envie. En effet, les premières années de son règne sont presque un modèle. Elles sont intéressantes et méritent d'être détachées. Avec moins de séduction que Titus, Domitien le parodie d'une manière plus mâle et plus efficace. Il est plein d'abandon, mais il se dirige ; il semble tout prodiguer, mais il gouverne; ses débuts inspirent aux Romains une joie et une sécurité qu'approuve la raison. Sobre, vigilant, actif, le nouveau césar garde toute sa liberté d'esprit. Il rassasiait sa faim au premier repas et le soir soupait à peine ; une pomme et une boisson chaude lui suffisaient. Il donnait des festins magnifiques, mais comme à la hâte, ne souffrant jamais qu'ils se prolongeassent après le coucher du soleil ni qu'on y fît aucun excès.

Il ne voulait point de ministres ni de favoris ; il s'occupait lui-même des affaires et tenait à distance les affranchis qu'il employait. Aucun d'eux ne put abuser de sa confiance ni s'élever au-dessus de sa condition, comme ils l'avaient fait sous les règnes précédents. Un affranchi avait-il détourné des matériaux destinés à la construction du temple du Capitole pour élever un tombeau à son fils ? Domitien envoyait des soldats pour démolir le tombeau et jeter les cendres à la mer. Chaque jour il se renfermait pendant une heure pour méditer, rentrer en lui-même et tracer probablement un plan de conduite. Les familiers, qui se sentaient exclus et impuissants, prétendaient qu'il ne faisait pendant ce temps rien autre chose que de percer des mouches avec un poinçon. Vibius Crispus, qui se morfondait dans l'atrium avec les autres courtisans, pouvait répondre plaisam-

ment lorsqu'on lui demandait s'il n'y avait personne avec l'empereur : « Non, pas même une mouche. )) Trop heureux les Romains, si Domitien avait trouvé ce dérivatif pour ses instincts sanguinaires, ou plutôt si celle occupation machinale et ridicule de ses doigts laissait à son esprit plus de lucidité !

Ce qui est certain, c'est qu'il rendait la justice avec un soin particulier et une grande régularité. Il revisait les procès, cassait les sentences iniques, poursuivait les concussions et la brigue. Il excita un jour les tribuns à poursuivre un édile avare devant le sénat. Il notait d'infamie les juges corrompus à prix d'argent et tous ceux qui les avaient assistés . Il avertissait les magistrats de ne point accueillir trop légèrement les plaintes qu'on leur adressait. Impitoyable pour les délateurs de profession, il condamnait à l'exil même les accusateurs qui avaient

spontanément dénoncé un citoyen innocent et n'avaient pu fournir aux tribunaux la preuve qu'ils avaient promise. Il répétait et appliquait cette belle maxime : « Un prince qui ne châtie pas les délateurs les encourage. » Il contenait si bien les magistrats de Rome et les gouverneurs des provinces, que jamais ils ne furent plus modérés ni plus justes. Enfin il prit une mesure qui mérite d'autant plus les éloges qu'elle est plus contraire aux tendances du pouvoir absolu : il supprima les libelles diffamatoires contre les citoyens ou leurs femmes et poursuivit leurs auteurs. D'ordinaire , les despotes aiment mieux laisser leurs sujets s'avilir les uns les autres ; l'attention qu'ils apportent aux actes particuliers les détourne des actes publics : c'est une diversion et un spectacle.

Réformateur des mœurs, Domitien réprima

le scandale plulôt que le désordre, sachant la société romaine trop corrompue pour lui demander autre chose que le respect apparent des lois. Il défendit aux femmes déshonorées de se faire porter en litière et les priva du droit de tester et d'hériter. Il chassa du sénat un questeur trop passionné pour la danse, et de son ordre un chevalier qui avait épousé une femme qu'il avait fait répudier par son mari en l'accusant d'adultère. Il punit sévèrement les débauches des vestales, sur lesquelles son père et son frère avaient fermé les yeux. Celles qui n'avaient failH qu'une seule fois étaient simplement mises à mort, celles qui s'étaient livrées à plusieurs amants étaient châtiées selon l'antique usage. Ainsi les deux sœurs Oceliata et Varonilla purent choisir leur genre de mort, et leurs séducteurs furent seulement exilés. La grande vestale Cornélia, au contraire, fut en-

terrée vive, tandis que ses complices étaient battus de verge sur la place publique jusqu'à ce qu'ils rendissent le dernier soupir. Telle était la cruauté des lois romaines et le danger de les remettre en vigueur : Domitien cependant paraissait avoir horreur du sang ; il évitait les occasions de le verser ; il répétait souvent les vers où Virgile rappelle l'âge d'or et l'aversion des hommes pour la chair ^ des animaux ; mais il croyait apaiser ainsi les dieux protecteurs de l'empire. Les fêtes qu'il établit en l'honneur de Jupiter Capitolin et de Minerve, sa divinité tutélaire, prouvent, autant que ses persécutions contre les chrétiens, qu'il était religieux à la façon des Romains.

Sa piété se manifesta surtout par !a reconstruction des temples qui avaient été brûlés sous

Antè 1. Impia quam cœsis gens est epulata juvencis.

Titus et que Titus n'avait pu relever de leurs cendres. Le grand sanctuaire du Capitule fut rebâti avec une magnificence inouïe. Les colonnes, du plus beau marbre pentélique, avaient été vues par Plutarque avant qu'on les embarquât au Pirée. L'intérieur fut doré avec une telle profusion qu'on dépensa soixante-six millions, non pour la seule dorure, comme le dit un auteur, mais pour l'ensemble de l'édifice. Quoique Domitien saisît toutes les occasions de dénigrer dans ses discours son père et son frère, ou de les coiilredire par ses décrets, ii honora leur mémoire en se conformant aux traditions impériales. Il leur fit décerner l'apothéose, leur consacra un temple commun au-dessous du Tabularium, acheva l'arc triomphal de Titus, transforma la maison paternelle en un temple dédié à la famille Flavia. Il porta aussi son attention sur les besoins publics. Il ouvrit

un nouveau forum, qui fut achevé par Nerva el s'appela le forM?ji trajisitorium. C'est celui dont on voit encore un pan de mur avec deux colonnes et un entablement sur lequel Minerve enseigne aux femmes les travaux et les arts réservés à leur sexe. Un stade, un odéon, une naun:achie, et surtout l'achèvement du Colisée, que Titus s'était bâté d'inaugurer avant qu'il fût complet, prouvaient sa sollicitude et son zv\e pour les plaisirs du peuple. Les jeux et les spectacles mentionnés par les historiens en sont une preuve non moins manifeste , mais ils n'offrent que peu d'intérêt à la postérité : c'était l'apanage inséparable de l'empire.

Enfin Domitien montra combien il avait le sentiment de la représentation, propre au chef d'un gouvernement, en faisant le premier construire sur le Palatin un palais public, œdes piiblicœ. Avant lui chaque empereur avait eu

sa demeure privée, simple ou fastueuse, selon ses goûts. L'on connaît aujourd'hui la maison d'Auguste, celle de Livie récemment découverte , avec ses beaux stucs et ses peintures qui surpassent les peintures de Pompéi, celle de Caligula, celle de Néron, qui a été retrouvée sous les bains de Titus. Aucun empereur n'avait songé à un véritable palais. Les fouilles dirigées avec tant de méthode et de scrupule par M. Rosa ont remis au jour le plan entier du palais de Domitien. Le rez-de-chaussée seul peut être recomposé par la science. Tout y est destiné aux usages publics et aux cérémonies officielles. Un escalier part de la place qui sépare le palais du temple de Jupiter Stator ; deux portiques donnent accès, l'un à la basilique, l'autre à la salle du trône, et communiquent entre eux Dans la basihque, l'empereur rendait la justice lorsque

les causes avaient été évoquées devant lui par appel ou par exception. Dans la salle du trône, il recevait les ambassadeurs et les corps de l'État. Le fond de la salle se termine par un demi-cercle et une demi-coupole, et l'on voit sur le sol les marbres vantés par les poètes du temps, marbres de Libye, de Phrygie, de Laconie, marbres de Syène, de Chio, de Luni : c'était là qu'était le trône. Un immense péristyle , qui peut contenir près de mille personnes debout, occupe l'intérieur ; la attendait et se pressait la foule des courtisans. Des bases et des chapiteaux de colonnes ont été recueillis ou sont en place sur les dalles de marbre blanc. La salle de festin est aussi d'une si belle proportion qu'elle ne pouvait servir qu'à ces festins publics dans lesquels Domitien donnait l'exemple de la sobriété. Comme les rangées de tables et de lits étaient

274 TITUS RT SA DYNASTIIî:

adossées et forçaient les convives à regarder de deux côtés différents, on avait ménagé de cliaque côté de la salle un nymphée, c'est-àdire une petite cour communiquant par d'immenses fenêtres, ornée d'un bassin, de jets d'eau, de statues, de vasques pleines de fleurs; les invités de César ne respiraient ainsi que fraîcheur et parfums. Tl ne faut oublier ni le lararium, c'est-à-dire le sanctuaire où l'on venait adorer les dieux protecteurs de la famille impériale, et les petites salles de service, ni le portique, ni les chambres en forme d'exèdre, où l'on pouvait se retirer et causer secrètement, qui ont vue sur la vallée de l'Aventin et le grand cirque.

11 serait coupable de citer comme des bienfaits les prodigalités qui étaient devenues un usage et une nécessité honteuse sous tous les empereurs. Les distributions de vivres, d'argent.

LA JEUNESSE DE DOMITIEN i75

d'objets utiles ou précieux, n'étaient pas seulement réservées au peuple ; les sénateurs et les chevaliers en avaient leur part. Ils recevaient des présents, des lots, jusqu'à des rations de pain, et, si le besoin empêchait les plus misérables de rougir, les mœurs publiques n'empêchaient point les plus riclics de tendre la main. Ce qui est plus louable, c'est le désintéressement que fit voir pendant quelques années un souverain qui sentait cependant s'épuiser les richesses amassées par Yespasien et dilapidées en partie par Titus. Il ne montra ni cupidité ni complaisance pour les pourvoyeurs du Trésor ; il recommandait à toute sa cour l'horreur de l'avarice; il refusait d'accepter la succession de ceux qui l'avaient institué leur héritier, quand ils avaient des enfants. Il remit à tous les débiteurs du fisc les dettes qui remontaient à plus de cinq ans avant son avé-

nement, annonça que ses procurateurs n'intenteraient aucun procès avant un an, rendit les poursuites plus difficiles, réprima les chicanes des agents fiscaux par d'équitables précautions, fit rendre à leurs propriétaires les champs envahis par les vétérans que les Flaviens avaient établis dans les colonies ou dans les municipes , en un mot, rendit à tout l'empire l'ordre matériel, la sécurité, l'aisance et fit espérer une longue suite de jours heureux. Il encouragea l'agriculture ; il défendit la castration, qui remplissait d'eunuques les gynécées, mais enlevait des bras à la terre ; il songea un instant à supprimer les hécatombes et même à défendre qu'on immolât des bœufs ou des génisses devant l'autel des dieux, de peur que les pâturages ne fussent dépeuplés et les charrues sans attelages. Frappé de la rareté du blé et de l'abondance du vin, il essaya d'arré-

ter par un décret la plantation des vignes ; comme il arrive toujours, ce décret n'eut point d'effet, et l'on recula devant les vexations innombrables qu'il aurait causées.

Les lettres furent honorées au début du règne comme l'agriculture. Des concours furent institués au Capitole en grec et en latin, pour la prose et pour les vers ; les vainqueurs recevaient une couronne d'or. Tandis que Stace, fils du professeur de Domitien, Martial, obscène etservile, luttaient de bassesse avec les courtisans, Valérius Flaccus récitait son poëme des Argonautiques, dédié à Vespasien, Siliusltalicus chantait la Seconde guerre punique, épopée nationale qui reportait les esprits aux beaux temps de la république. Pline le Jeune et Tacite obtenaient tour à tour la dignité de préteur ; Quintilien touchait une pension de 20,000 francs jusqu'au jour où l'empereur le supplia de quit-

ter sa retraite pour élever ses petits-neveux. Domitien, qui ne devait point cacher plus tard son aversion pour la poésie, faisait lui-même des vers, s'il est vrai qu'on doive lui attribuer la traduction des Phénomènes d'Aratus que l'on avait longtemps crue l'œuvre de Germaiiicus.il envoya en Egypte un certain nombre de savants et de copistes qu'il chargea de transcrire les manuscrits de la bibliothèque d'Alexandrie.

C'est donc un spectacle vraiment édifiant que le début du règne de Domitien. (^e prince, dont l'éducation avait été mauvaise, la jeunesse vicieuse, les instincts violents, parvint à se maîtriser pendant plusieurs années. Sa vive intelligence lui fit comprendre les avantages d'une transformation et il triompha de lui-même. Ses passions cédèrent devant une passion plus puissante, dont la noblesse peut être contestée, mais qui n'en est pas moins un des grands mo-

biles de l'humanilé, l'envie. Tout en continuant l'œuvre de son père et de son frère, il voulut les effacer tous les deux. Aurait-il réussi? N'étaitil pas trop intelligent pour être vraiment débonnaire? Sa pénétration et l'inévitable dégoût qu'inspire un troupeau d'esclaves ne l'auraientils pas incliné peu à peu vers la sévérité? La douceur d'être aimé ne se serait-elle pas émoussée tous les jours, tandis que l'impatience du frein aurait grandi ? Nous n'avons point à résoudre cette hypothèse, puisque Domitien fut brusquement arraché à ses vertueuses résolutions. Sa volonté lui échappa, !e désordre fut introduit dans son esprit, et aussitôt le désir de faire le bien fut remplacé par la colère, le mépris, le soupçon, la soif de la vengeance. Quelle cause, ou terrible ou frivole, produisit un tel changement? Quelle maladie, physique ou morale, livra un nouveau césar à l'action fatale du césa-

risme? Il est toujours instructif pour l'humanité d'apprendre combien ceux qu'elle laisse diriger le monde sont le jouet des événements, par quel lien précaire leurs passions sont retenues, et quelle blessure suffit pour les transformer en monstres.

Si Domitien avait eu vingt-deux ans, comme jadis Caligula, ou dix-sept ans comme Néron, s'il avait été le jouet de ses ministres, de ses maîtresses ou de la folie, on concevrait que son âme sans consistance et inexpérimentée eût fléchi sous le fardeau ; mais il avait trente et un ans en montant sur le trône, il avait été éprouvé par la pauvreté et les vicissitudes les plus opposées, il n'avait point de ministres, il

aimait les femmes sans leur accorder de crédit, et, pendant quatre ans, il s'était redressé luimêrae avec une vigueur qui devait rassurer sur sa maturité. Dans ces conditions, on ne devient un tyran à trente-cinq ans que par un accident, puisqu'on a échappé aux causes générales de corruption qui entourent le pouvoir absolu. Le cas de Domitien est, en effet, un cas assez rare; Tamour de la gloire militaire l'a perdu, ses déceptions à la guerre l'ont exaspéré, la honte d'être vaincu en a fait un bourreau. Il convient de coordonner quelques faits pour rendre cette conclusion acceptable et peut-être pour la démontrer. On sait que tout citoyen romain était né soldat, que les camps étaient sa grande école, et qu'il ne pouvait se consacrer aux fonctions civiles, au barreau et même à la poésie ou à la vie des champs, qu'après avoir fait la guerre et rempU les charges militaires. La plus grande honte

SOUS la république était d'ignorer le métier des armes. Cette loi sociale s'était un peu affaiblie sous l'empire, comme toutes les lois; mais il semblait qu'elle eût pris plus de force dès qu'il s'agissait des maîtres de R'^me. Le mot d'hnperator, qui voulait dire simplement général, était vide de sens ou prêtait à rire dès que celui qui le portait n'avait commandé aucune armée et n'avait jamais vu l'ennemi. Tout en fermant le temple de Janiis, Auguste avait eu soin d'envoyer aux frontières, en les plaçant sous des chefs expérimentés , ses petits-fils, ses fils adoptifs et tous les princes de la famille impériale. Tibère, Drusus, Germanicus, s'étaient même acquis un grand renom parleurs exploits. Domilien, dont l'intelligence était vive et sérieuse, comprit si bien de quelle importance était l'éducation militaire pour un futur empereur, qu'il voulut dès sa plus tendre jeu-

nesse susciter une guerre pour s'improviser général. Il avait envié le sort de son frère Titus, qui avait fait ses premières armes avec éclat sur le Rhin et contre les Bretons. Le retentissement de la guerre de Judée n'avait fait qu'accroître son dépit. Inactif à Rome, déshonoré, sans ressources, il attendait impatiemment une occasion de s'illustrer à son tour. Aussi, lorsqu'il eut été proclamé césar et se sentit maître de l'Italie en l'absence de son père, il voulut entreprendre une expédition contre les Germains. On a vu un peu plus haut quelle peine avait eue Mucien à réiiriraer ces velléités belliqueuses. La révolte des Bataves et des Trévires ranima une ambition que Mucien dut encore déjouer. Enfin les tentatives de Domitien pour gagner Céréalis, le général vainqueur en Basse-Germanie, avaient pour but de s'assurer une armée prête à accomplir des hauts faits,

encore plus que de faire la loi à Vespasien. Pendant quatorze ans ce désir de gloire fut refoulé. La volonté paternelle relégua dans la retraite un prince dont la grandeur n'aurait pu que nuire à celle de Titus et conripromettre la tranquillité de l'empire. Retenu sous une étroite surveillance, Domitien, qui avait peur, se sounnit à toutes les humiliations ; mais son âme pusillanime retrouva son courage chaque fois qu'elle entrevit une guerre lointaine el une armée. Nous avons dit les instances de Domitien lorsque les Parthes réclamèrent le secours des armes romaines, ses intrigues auprès des rois de l'Asie pour se faire demander par eux à l'empereur et conduire une expédition contre les Alains. Sa passion déçue perce encore sous le règne de Titus. Suétone assure qu'il conspira plusieurs fois contre son frère ; ses complots ne faisaient craindre ni le poignard ni le poison ;

son idée fixe était de s'enfuir secrètement de la cour, d'aller sur la frontière et de se présenter à une armée qu'il gagnerait par ses promesses. Enfin Doraitien règne, il dispose des légions comme de l'univers. Il n'a point renoncé à la gloire des armes ; il a trop d'esprit pour ne pas sentir ce qu'a de ridicule le n^ii cViinperator porté par un citadin inoffensif; mai.-i il faut d'abord s'établir fortement au pouvoir, se faire aimer des Romains tout en rétablissant l'ordre dans l'administration , tput en ressaisissant les rênes que les mains de Titus ont laissé échapper, d'abord par tactique, bientôt par faij blesse. Pendant deux ans, le nouvel empereur s'applique à cette double tâche avec une suite et un succès que Ton doit hautement proclamer. Il a devant lui un horizon si vaste que son âme peut se livrer aux projets. Aucune tâche n'est ingrate lorsqu'elle est allégée par

l'espérance ; or l'espoir qui rend Domitien heureux et meilleur, c'est d'être un jour un héros. La monomanie de la guerre a été la perte de plus d'un souverain et le tléau de plus d'un peuple ; chez Domitien, elle avait pour excuse le sentiment des convenances personnelles, une conscience vraiment romaine et le désir de justifier un titre que ses sujets ne pouvaient respecter tant qu'il n'avait pas été conquis sur un champ de bataille.

Il attendit quelque temps une occasion favorable ; comme elle ne se présentait point, il prit le parti de la faire naître. Les tribus germaniques qui rempHssaient les immenses forêts situées au delà du Rhin étaient trop belliqueuses et nourrissaient une haine trop juste contre, les Romains pour ne pas fournir un prétexte. De tout temps les généraux romains y avaient multiplié leurs expéditions, répri-

manl ou suscitant les attaques selon le besoin. Le peuple le plus voisin était les Caltes, puissants depuis la chute des Chérusques ; leur territoire s'étendait depuis le Taunus, à l'ouest, jusqu'au Mein, au sud ; quoique les frontières, dans l'intérieur de la Germanie, fussent moins connues des Romains, il semble qu'ils occupaient l'équivalent de la Hesse. Domitien se jeta à l'improviste sur le pays des Cattes, le cœur ému, couvert d'armes toutes neuves, persuadé que sa volonté suffisait pour coucher des milliers d'ennemis sur les champs de bataille. Tout souverain se croit un grand général par droit de naissance ; ses courtisans ne le détrompent point, car sur plan la victoire se combine avec une merveilleuse complaisance. L'héroïsme devient si simple! On part avec une grosse armée, on ravage les moissons, on aperçoit l'ennemi, on se place sur un

monticule, loin du danger, [)Our mieiLx jugerdes coups ; on pousse en avant des troupeaux d'hommes dont on admire le choc ; dès qu'un vide se fait, on le remplit par des masses nouvelles, et, quand vingt mille cadavres sont étendus d'un côté, trente mille de l'autre, la nuit arrive, on se trouve vainqueur, on soupe au milieu des fanfaronnades, on rédige des bulletins qui rempliront d'orgueil les sujets les plus paisibles, et l'on s'endort couronné de lauriers. Heureux les pays où ceux qui régnent sont impuissants à jeter ainsi les peuples les uns sur les autres ! Heureuses les nations qui n'ont point appris à leurs dépens que la guerre est le fondement et l'aliment de la tyrannie ! Domitien n'avait besoin ni de consulter les Romains ni d'avertir des voisins qui ne l'attendaient point. Il s'avança enseignes déployées, porta partout le fer et la flamme, vit fumer

l>90 TITUS ET SA DYNASTIE

quelques chaumières, amener quelques vieillariis dont les pieds n'avaient pas été assez rapides, et s'épuisa en marches et en contre-marches sans rencontrer l'ennemi. Les Cattes étaient dans une sécurité ' si complète qu'ils n'avaient fait aucun préparatif ; ils se retiraient dans la profondeur des forêts, laissaient passer le torrent et n'essayaient même pas de se venger. Domitien dut regagner Rome comme il en était parti ; l'expédition la ['lus injuste était devenue la promenade militaire la plus ridicule. La honte de reparaître devant les Romains le réduisit à des expédients misérables : ce prince si lier se fit le plagiaire de Cahgula, le fou. Il mentit, inventa des histoires, accommoda en captifs germains " des esclaves achetés en secret, tira du garde-meuble impérial

1. Zonaras, p. 586. b; Pline, Panégyrique, 20. "2 Tacite, Vie d'Agricola, 39.

des trophées qui avaient déjà servi, et célébra à la face de l'univers le triomphe le plus propre à déshonorer le nom romain.

Le sénat ne manqua pas de lui décerner le titre de Germanicus qu'on grava sur les monnaies, le consulat pour dix ans, la censure pour toute sa vie ; il décréta que le mois d'ociohre ', témoin de si beaux exploits, s'appellerait désormais lemois de Germanicus; par bonheur la postérité n'a pas sanctionné ce décret ; c'est bien assez déjà qu'elle ait accepté le mois de Jules et le mois di'Auguste en s'affublant de ce pédantisme césarien. Domitien fut autorisé à siéger désormais au sénat en vêtement triomphal, entouré de vingt-quatre .licteurs. Un arc de triomphe fut élevé, soutenu par des colonnes doriques, surmonté de deux chars traînés par des é]éf)hanls.

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