Josèphe, Guerre des Juifs, VI, x
et ne demandait que de mener à bonne fm la guerre qui lui était confiée. Loin de partager les espérances de son fils, il fut pour ses com- . plots le principal obstacle. Dès qu'il eut appris l'avènement d'Othon, il fit prêter serment à Othon par son armée. Dès qu'il eut appris l'avénement de Vitellius, il fit prêter serment à Vitellius. Il mit à ces deux actes l'exactitude et l'empressement d'un fonctionnaire, sans égard pour les suggestions de Titus. Il chérissait son fils, il blâmait ses idées. Trop doux pour l'affliger, trop faible pour réprimer ses menées, il préférait les ignorer, le laissait faire, regrettait d'être peu à peu compromis, s'occupait uniquement de poursuivre les Juifs et d'emporter une à une toutes leurs places fortes. Les discours et les supplications de Titus parvenaient quelquefois à l'ébranler , mais son bon sens répugnait aux aventures, sa droiture à la guerre ci-
vile ; de plus il avait peur. « Quoi ! risquer à soixante ans sa renommée, sa vie, celle de deux fils à la fleur de l'âge ! S'exposer aux jeux de la fortune, au choc redoutable de l'armée de Germanie, aux coups des assassins, à la jalousie des autres çrénéraux, à la trahison de ses propres amis ! )) En vain, après qu'on eut appris la mort d'Othon, Titus montrait une lettre de l'empereur qui chargeait Yespasien de le remplacer et de le venger. Vespasien, qui connaissait le talent de son tils à contrefaire toutes les écritures, s'émut peu de cette lettre fausse, qui n'était faite que pour tromper le vulgaire. En vain Titus lui énumérait toutes les forces dont il disposait, l'alliance des rois de TAsie entière, les auxiliaires de toutes les cités erecques et de toutes les îles, les légions d'Egypte et de Syrie, celles de Mésie, d'Ulyric, de Pannonie. indignées de l'insolence et des préten-
lions de l'armée du Rhin, qui écrasait l'Italie. Vespasien rappelait le sort de Clodius iMacer et de Scribonianus, tués le lendemain de leur révolte. En vain Titus lui rappelait que deux mille hommes tirés des légions de Mésie l'avaient déjà proclamé à Aquilée, à la mort d'Othon, parce qu'ils avaient servi sous ses ordres en Judée. Vespasien répondait que ces deux mille hommes étaient aussitôt rentrés dans le devoir. Titus, désespéré, sentait l'occasion lui échapper s'il laissait à Vitellius le temps de s'affermir. Mucien, mandé par lui, vint de Syrie pour décider Vespasien. Après plusieurs entretiens secrets, il lui tint devant tous ses officiers le langage le plus propre à le faire prononcer et au besoin à le compromettre. Tacite, pour mieux transmettre le souvenir de ce discours, en a composé un fort éloquent, où l'on reconnaît son style, et qu'il n'est pas inutile de traduire,
afin de mieux comprendre les personnages : « Tous ceux qui méditent une grande entreprise doivent examiner si elle est utile à l'État, glorieuse pour eux, opportune, ou du moins sans obstacle sérieux. Ils doivent aussi considérer si le conseiller qui les exhorte est prêt à partager leurs périls, et savoir, en cas de succès, à qui reviendra l'honneur suprême. Or, c'est moi, Vespasien, qui t'appelle à l'empire, autant pour le bien de la chose publique que pour ta gloire : après les dieux, tu tiens le monde dans ta main. Ne t'effraye pas de mes paroles, parce qu'elles ressemblent à celles des flatteurs : être élu après un Vitellius est moins un sujet d'envie qu'une injure. Ce n'est ni contre l'énergique vigilance d'Auguste, ni contre la ruse du vieux Tibère, ni contre la famille de Caïus, de Claude et de Néron, affermie par une longue possession, que nous nous révoltons : tu
as respecté jusqu'aux aïeux de Galba. Être immobile plus longtemps, laisser souiller et perdre la république semblerait engourdissement et lâcheté, même quand la servitude serait pour toi aussi sûre que honteuse. Mais il est déjà loin le temps où l'on pouvait seulement te soupçonner d'ambition ; tu n'as d'autre asile que le trône. Corbulon égorgé est-il sorti de la mémoire? Sa famille était plus illustre que la nôtre, je l'avoue : Néron cependant surpassait Vitelhus par sa naissance. Celui qui se fait craindre est toujours assez noble pour ceux qui le craignent. Vitellius prouva qu'une armée peut faire un prince, lui qui n'avait ni réputation ni services militaires et qui ne fut proclamé qu'en haine de Galba. Il n'a vaincu Othon lui-même, ni par son talent de général ni par la force de son armée, mais par le désespoir trop prompt d'un efféminé qu'il a su rendre déjà regrettable
et presque grand. Aujourd'hui, il disperse les légions, désarme les prétoriens, sème d'innombrables germes de guerre, tandis que ses soldats éteignent ce qui leur reste d'ardeur et de llerté dans le vin et la débauche, à l'exemple de leur maître. Pour toi, tu comptes en Judée, en Syrie et en Egypte neuf légions complètes, que les batailles n'ont pas épuisées, que la discorde n'a pas affaiblies, aguerries par l'exercice, victorieuses de l'étranger. Tu as des flottes, une cavalerie, des auxiliaires nombreux, des rois dévoués, et, avant toute chose, ton expérience. « Je ne prétends rien pour moi-même que de n'être pas inférieur à Valens et à Cécina. Toutefois ne dédaigne pas Mucien comme allié, parce que tu ne Tas pas pour rival. Je me préfère à Vitellius ; je te préfère à moi. Ta maison a été honorée des insignes du triomphe ; tu as deux fils, l'aîné est déjà capable de régner.
et ses premières armes l'ont rendu cher, même à l'armée du Rhin. Je serais fou de ne pas céder l'empire à celui dont f adopterais le fils, si j'étais empereur. Du reste, les succès et les revers ne seront pas un lot égal pour nous. Si nous remportons la victoire, je n'aurai d'autre rang que celui que tu m'assigneras, tandis que nous partagerons les risques et les dangers. Bien plus, réserve-toi de diriger les armées d'Orient : laisse-moi le soin de marcher sur Rome et les hasards des combats. La discipline est plus puissante chez les vaincus que chez les vainqueurs : le courage des premiers est enflammé par la colère, la haine, la soif de vengeance ; les seconds s'endorment dans un confiant et dédaigneux orgueil. La guerre même dévoilera les tumeurs cachées et les plaies envenimées de nos adversaires. Si j'espère beaucoup de la vigilance, de ton économie, de ta
prudence, je n'espère pas moins de la torpeur, de l'ignorance, de la cruauté de Vitellius. Enfin la guerre nous sauve, la paix nous perd, car le conseil même que nous tenonsesldéjà la révolte. »
Tacite a prêté à Mucien le langage qui lui convient. C'est bien là le personnage énergique et fastueux qui a entraîné Vespasien , lui a frayé la route, s'est complu, une fois à Rome, à faire sentir à tous que Vespasien lui devait l'empire ', et plus lard le rappelait volontiers à l'empereur lui-même par son indolence voluptueuse ou par ses sarcasmes '. L'exemple de Mucien enhardit les plus timides : on pressa Vespasien. Titus, qui le savait superstitieux comme tout bon Romain, lui montra les présages qui depuis longtemps annonçaient sa