‹ Tlemcen, ancienne capitale du royaume de ce nomChapitre 1 sur 54 · Tlemcen, ancienne capitale du royaume de ce nom · texte numérisé non relu

Tlemcen, ancienne capitale du royaume de ce nom

« Le paradis de l’éternité, ô Tlemcinois ! s’écrie un poète arabe, ne se trouve que dans votre patrie, et s’il m’était donné de choisir, je n’en voudrais pas d’autre que Tlemcen. »

La poésie, expression du sentiment populaire, nous donne une idée de la place glorieuse que Tlemcen a occupée dans le sentiment affectueux des peuples musulmans, et l’histoire, consultée à son tour, justifie dans les limites de la réalité une appréciation aussi favorable : Tlemcen a été le centre d’une société puissante.

D’après une tradition, Tlemcen serait une des plus anciennes villes du monde, et son nom primitif d’ Agadyr, dont la forme pourrait être rapportée au phénicien, n’est pas absolument opposé à cette hypothèse. Des données plus positives permettent de la faire

remonter jusqu’aux Antonins, en lui assignant une origine romaine qui n’est pas dépourvue de mérite. Vers le milieu du deuxième siècle de l’hégire, Édris lui donne une splendeur momentanée ; mais c’est sous le roi Almoravide Youssouf ben-Teschifyn qu’elle se transforma en une ville de premier ordre par la fondation du quartier nouveau de Tagrart. Dans le siècle suivant, Tlemcen est considérée comme la première ville du Maghreb Central, et enfin, au treizième siècle, elle devient la capitale d’un empire particulier qui dure trois cents ans avec un éclat que les autres gouvernements de la côte barbaresque ont rarement atteint. Pendant cette période, une population considérable, une industrie puissante, de grandes richesses y favorisent le développement d’une civilisation aussi étendue que le temps le comportait : la preuve en subsiste encore.

Outre les monuments antiques qui sont assez nombreux, Tlemcen possède plus qu’aucune autre ville d’Afrique une série de souvenirs historiques proprement indigènes. « Ce ne sont pas seulement des ruines, écrit un savant qui l’habite depuis plusieurs années, ce sont des édifices encore debout quelle offre aux curieuses recherches de l’explorateur. Chaque dynastie, chaque règne, pour ainsi dire, semble y avoir laissé l’empreinte de son génie particulier.

On pourrait, on quelque sorte, faire l’histoire de Tlemcen par celle de ses monuments (1 ) . »

Une ville aussi intéressante ne pouvait manquer d’exercer une vive attraction sur un explorateur ami des choses du passé. Aussi les circonstances m’ayant permis, dans le courant de l’année 1846, de faire un voyage en Algérie, ce fut vers Tlemcen que je dirigeai mes pas. J’y trouvai, le lecteur s’en convaincra, une véritable moisson de trésors archéologiques de toutes sortes. J’y réalisai en même temps l’espoir que j’avais conçu d’y rencontrer des documents historiques jusqu’à ce jour inaperçus, peut-être même des manuscrits ignorés.

En 1839, dans un voyage précédent, j’avais rapporté d’Afrique un manuscrit alors unique en Europe, savoir, l’histoire des Béni Abd’ el-Wâdy, rois de Tlemcen, par le réis Yahia ibn-Khaldoun (frère de l’écrivain du même nom dont M. de Slane a publié et traduit l’histoire des Berbères). Ce texte présentait quelques difficultés, surtout en ce qui concernait les noms propres ; j’avais reconnu la nécessité de les résoudre sur les lieux mêmes : c’est ce qu’il me fut donné de faire de manière à me trouver, à mon re-

(1) '1. Ch. Brosselard : Les Inscriptions arabes de Tlemcen- [troue Africaine. III* année, décembre 1858, p. 85.

tour, en mesure d’en publier la traduction et d apporter à l’histoire des Berbères d’Abd’ er-Rahman ibn-Khaldoun, un utile auxiliaire qui en sera le contrôle pour les faits ou les deux écrivains se rencontrent, et le supplément pour ceux que ce dernier n’a pas mentionnés. L’exécution de ce travail s’est trouvée retardée par diverses circonstances indépendantes de moi ; mais je ne perds pas de vue la promesse que je me suis faite de le mettre au jour.

Ce fut dans le même voyage que je découvris, entre les mains de cy Hammady ben-es-Sekkal, caïd de Tlemcen, le manuscrit de l’ouvrage de cidi Abou Abd’ Allah Mohammed ibn Abd’ el-Djelyl et-Tenessy. connu sous le nom de Nadhmo’ ddourri ouel-hikyan , fy bayani scharafi Beni-Zéyan « Collier de perles et d’or nalif, ou tableau de la noblesse des Beni-Zéyan » . Cet ouvrage, qui n’est autre chose que l’histoire des rois de Tlemcen appartenant à la dynastie précitée, contient des documents que l’on chercherait vainement ailleurs. En ayant reçu une copie de la libéralité de cy Hammady, mon hôte, j’en ai publié la traduction, en 1852, sous le titre de Histoire des Beni-Zéycm , rois de Tlemcen (1). Une partie de mes notes a pris place dans cet ouvrage, et d’autres, comme je l’ai dit,

(J) Un vol. in-î2. Paris, Ï852, chez lîcnj . Dupral.

sont réservées à la publication que je compte faire de l’histoire des Béni Abd’ el-Wâdy. Mais la majeure partie, la plus curieuse, sinon la plus importante, celle surtout qui concerne la ville de Tlemcen, est restée entre mes mains, sauf deux ou trois fragments insérés isolément, il y a déjà quelques années, dans le Journal Asiatique et dans la Revue de l’Orient. L’accueil favorable que ces extraits ont reçu me donne lieu de penser que les personnes dont la curiosité se porte vers les moeurs et f histoire de l’Afrique, y ont trouvé quelque utilité, sinon les éléments d’intérêt et de plaisir que j’aurais voulu y répandre. Ces considérations m’ont porté à me demander s’il ne conviendrait pas de publier l’ensemble de mes observations.

Une objection se présente tout d’abord à l’esprit : depuis l’époque de mon voyage, treize années se sont écoulées, et cette période est plus que suffisante pour avoir favorisé l’éclosion d’œuvres plus récentes et , à ce titre, plus dignes d’attention. C’eût été un tort grave pour moi-même de n’être pas le premier à me poser cette difficulté et à me demander dans quel sens elle était susceptible de solution. Il est vrai que depuis l’établissement de notre domination, on a beaucoup écrit sur les questions qui touchent le Nord de l’Afrique ; il existe de nombreux ouvrages relatifs à la géographie et à l’histoire de l’Algérie, aux mœurs et

XIT

usages des Arabes et des autres races, et ces travaux appartiennent à divers genres : récits de touristes où le pittoresque, élément très-précieux assurément, mais qui ne va pas au delà de la superficie ou même de l’apparence des choses, tient toute la place, ne mêlant pas, selon le précepte du poète, l’utile à l’agréable ; tableaux de statistique et autres qui peuvent avoir leur avantage à un jour donné, mais qui ne supportent pas la lecture; descriptions de fantaisie, peintures imaginaires, visions de toute sorte, où l’imagination de l’auteur donne au tableau ses qualités vraies ou fausses, timides ou exagérées, à la place de celles que celui-ci possède réellement : en effet, il est bien difficile pour certains yeux d’apercevoir des détails, même des faits saillants, car ce sont lettres closes pour quiconque n’a pas été initié par des études préalables aux particularités d’une civilisation qui est si éloignée de la nôtre, que c’est à peine si on peut lui donner ce nom de civilisation ; enfin, et c’est le plus grand nombre, compilations de toutes sortes, où l’on n’est pas même certain de trouver le mérite d’un choix éclairé.

Dans toute cette littérature, au courant de laquelle je me suis constamment tenu, il n’est presque rien qui ail devancé les observations que je suis en mesure de présenter, et c’est seulement sur un nombre de points

assez restreint (j’ai soin de les signaler chaque fois), que je n’arrive pas le premier sur le terrain des découvertes archéologiques .

Mon travail n’a donc perdu que très-peu de son actualité quant au fond. Sans doute, il en est différemment en ce qui concerne la forme, et je range sous cette dénomination tout ce qui a rapport aux incidents personnels du voyage et aux relations que j’ai eues dans le pays. Il m’aurait été facile de remédier à cet inconvénient en élaguant les récits pour adopter une forme purement descriptive ; mais j’aurais fait disparaître ainsi de nombreux détails dont quelques-uns ont encore conservé toute l’actualité de leur physionomie, tandis que les autres appartiennent à l’histoire des progrès de notre civilisation sur le sol africain. D’un autre côté, l’on ne saurait se dissimuler que généralement les pensées ne gagnent rien, mais qu’elles perdent souvent à être transportées du monde primitif et presque providentiel où elles furent façonnées, dans des lignes de convention où l’artifice de la phrase ne saurait remplacer avantageusement le mérite naïf et spontané de l’improvisation. C’est ainsi, siparva licet componere magnis, que tant de voyageurs illustres nous procurent encore l’émotion d’un plaisir sans égal . Les descriptions du vieil Homère lui-même ne perdraient-elles pas à être tirees du cadre où il les a pla-

cées? N’espérant donc pas donner autrement à mes descriptions un peu du charme que l’imprévu des voyages y apporte, je me suis décidé à les publier dans la forme où les circonstances me les ont fait concevoir .

Les réflexions qui précèdent indiquent suffisamment quel est l’ordre suivi dans la digestion de ce livre ; il n’est autre que celui des temps : ce n’est qu’un humble journal dont les divisions ont été basées , autant que possible , sur celles des jours ; un chapitre par journée, sauf les cas où l’importance plus ou moins grande des matières m’a mis dans l’obligation de multiplier ou de restreindre le nombre des sections.

Mon but étant de faire un ouvrage utile, les faits scientifiques ont surtout attiré mon attention ; et en les exposant, je me suis attaché seulement à faire comprendre exactement l'état réel des choses, sans en faire le thème des reflexions de toute sorte qu’elles peuvent comporter. J'ai considéré, en cela, que quelques-unes de ces observations étant déjà connues, le public d’élite auquel je m’adresse est parfaitement en mesure de suppléer les autres avec tout l’à-propos que je saurais moi-mème y apporter. La brièveté et la concision furent de tout temps comptées au nombre des vertus de l’écrivain ; mais c’est surtout de nos jours que ce mérite est matériellement appréciable. Je

viens d’en faire l’épreuve moi-même, en me soumettant à supporter les frais du présent ouvrage, qui n’a pu trouver dans Paris, ce foyer des lumières, cette mère des fortes études, un éditeur bienveillant et désintéressé.

Il y a plus de dix ans que ce livre est rédigé, et si l’aphorisme deBuffonest vrai, si le style c’est l’homme, mon œuvre doit être bien changée ! Dix ans dans la vie d’un homme, surtout lorsqu’il fait travailler son intelligence , c’est plus qu’un siècle dans la durée d’une société. Mais la parole du célèbre naturaliste n’est exacte qu’à moitié : les progrès du temps, qui apportent à notre nature physique d’irréparables désordres, produisent un effet tout opposé dans l’intelligence qu’une direction active et sincère pousse sans relâche dans les voies de la vérité. C’est une pensée consolante que chaque jour apporte à notre esprit une amélioration destinée à grossir le trésor de nos connaissances, et que, si nous ne pouvons espérer d’atteindre les limites de la science, au moins chacun de nos efforts est un pas de plus que nous faisons vers ce but si digne de nos désirs !

Mon travail n’est donc pas ce que je voudrais qu’il fût, je suis tout le premier à m’en adresser le reproche ; mais, du moins, j’ai fait mes efforts pour en enlever les taches qui le dépareraient, et j’espère

que celles qui restent encore me seront plus facilement pardonnées, si je me joins à la critique poulies désapprouver.

Il est enfin une explication qui, plus que toutes les autres peut-être, me fera trouver grâce aux yeux du lecteur. Ce livre, tiré à un très-petit nombre d’exemplaires, est surtout destiné à mes amis : j’appelle ainsi tous ceux auxquels une communauté de vues me réunit dans les voies de la science, ceux surtout dont les encouragements et la sympathie m’ont donné la plus chère récompense que je puisse attendre , en ce monde, de mes travaux. Certain de trouver leur indulgence acquise à mes bonnes intentions, je ne saurais hésiter à leur livrer, quel qu’il soit, un travail où leur sagacité démêlera sans peine, sous la rouille qui pourrait le recouvrir, l’or pur que, Dieu aidant, les circonstances y auront mis.

L’abbé J. J. L. BARGES.

Paris, le to août 4859.

Page 1