CHAPITRE PREMIER
Débarquement à Mersa T-Kébir. — Description de cette localité et arrivée à Oran .
Partis de Marseille , le 3 septembre , sur le paquebot à vapeur le Phénicien 3 nous arrivâmes en vue de la plage africaine trois jours après, vers cinq heures du matin. J’étais enseveli dans ma cabine quand cette bonne nouvelle me fut annoncée. Le mal de mer, le gros temps que nous avions eu m’avaient jeté dans un état de prostration presque complète.
Je montai sur le pont, chancelant comme un homme ivre, la figure pâle et morfondue. Je trouvai tout le monde réuni afin de jouir de l’aspect de la terre. Le soleil, déjà élevé sur l’horizon, s’entendait avec la machine à vapeur et la fumée nauséabonde de la cuisine pour nous accabler
d’une chaleur étouiï'ante. Les brouillards qui nous cachaient le rivage s’enfuyaient au loin, chassés par la brise matinale : c’était le prélude d’une magnifique journée.
A mesure que nous approchions de la plage, les montagnes que nous avions aperçues dans le lointain revêtaient des formes plus distinctes, et leurs cimes, éclairées par le jour naissant, nous paraissaient s’étendre et s’élever graduellement vers le ciel aussi bleu que les flots que nous allions quitter.
A l’orient de ce panorama je distinguais facilement la célèbre Montagne des Lions, moins terrible par la présence de ces bêtes féroces que par les récits exagérés des Arabes et des voyageurs. Je cherchai vainement à découvrir la ville d’Oran. Elle était cachée à nos yeux par la montagne de Santa-Cru^, qui coupe la vue entre elle et la plage de Mersa ’l-Kébir.
Pendant que mes regards se promenaient çà et là sur la côte africaine, pour y découvrir de nouveaux objets, je m’aperçus que nous naviguions déjà dans les eaux de la baie de Mersa ’l-Kébir. Deux ou trois paquebots à vapeur et une vingtaine de navires à voiles stationnaient dans le vaste port de cette ville. De l’endroit où nous étions, c’était à peine si l’on distinguait le château-fort qui la domine ; le reste de ses édifices se confond avec le sol dont ils ont la couleur blanchâtre. A cette distance on n’aperçoit pas une seule âme vivante.
Le quai me paraissait solitaire et silencieux; j’aurais cru
volontiers que les habitants de l’endroit avaient creusé leurs demeures dans terre ou dans les rochers. La couleur brune et rougeâtre des collines voisines ajoutait à la tristesse de ce spectacle. Il me semblait aborder dans un repaire de forbans. Je frémis en pensant qu’ autrefois les habitants de ce lieu vivaient des dépouilles des chrétiens qu’ils capturaient sur mer et vendaient ensuite comme de vils troupeaux à leurs barbares correligionaires. Les vagues qui allaient en mugissant se briser sur le rivage, me rappelaient douloureusement les soupirs et les gémissements de nos malheureux frères.
J’étais plongé dans ces pénibles réflexions lorsque le sifflement de la vapeur échappée avec fracas des chaudières, m’avertit qu’on avait enfin jeté l’ancre. Dès lors adieu le roulis du bateau et ses fâcheux inconvénients; je reléguai volontiers mes maux au nombre des souvenirs. La joie rayonnait sur le front de mes compagnons de voyage. Tous avaient atrocement souffert de la chaleur et du mal de mer. Je me rappelle même qu’un d’eux, futur bachelier ès-lettres , avait demandé sérieusement si nous allions passer la ligne et subir le baptême de Neptune, ce qui n’avait pas ouvert un mince débouché aux saillies et aux quolibets des savants du bord.
Nous étions en face de la citadelle de Mersa ’l-Kébir. Notre arrivée ayant été prévue , le Phénicien avait été aperçu de loin ; car il est rare que le service des bateaux à vapeur éprouve des retards ou de l’irrégularité. Bientôt nous fûmes assaillis par une foule de barques montées, les unes par des Espagnols, les autres par des Génois,
quelques-unes par des Maures. Pour aborder les premiers et avoir une meilleure part au transport des bagages, tous ces bateliers se pressaient, se menaçaient du geste et de la parole en jurant comme de véritables païens. Arrivés sur le vapeur, ils livraient assaut à nos malles qu’ils enlevaient de vive force et emportaient malgré nous dans leurs embarcations. Ce spectacle ne m’étonnait point. J’en avais vu plus d’une représentation en France à l’arrivée des bateaux et des messageries. 11 n’est pas une ville, pas un port de mer qui ne fourmille de ces espèces de lazzarone aussi incommodes qu’officieux.
La cohue et le désordre empêchant de se faire entendre ou obéir, le meilleur parti était de suivre ceux qui enlevaient vos effets, dans la crainte qu’ils ne vinssent, bien involontairement sans doute, à vous perdre dans la foule, ce qui eût été pire que le mal de mer.
Toutefois la Providence me réserva un instant de répit. Le portefaix auquel le sort m’avait livré attendait son compagnon pour emporter mes bagages. Je m’assis sur ma malle, et là je me mis à examiner en détail la physionomie des passagers, exercice dont m’avaient jusqu’alors privé mes infirmités de voyage.
C’étaient en général des artisans, de petits industriels que des revers ou la concurrence forçaient à chercher fortune au dehors de la mère-patrie. L’attirail qu’ils traînaient avec eux faisait reconnaître aisément cafetiers, épiciers, menuisiers, tailleurs et autres. Ces bonnes gens semblaient venir, non pour exploiter la colonie, mais pour en exploiter
les habitants. Ils ignoraient complètement que la seule richesse à espérer en Afrique se trouve dans le sol et dans les bras qui le travailleront.
Je remarquai cependant quelques ouvriers de la campagne déchargeant plusieurs charrues, herses et autres instruments aratoires. Ils obéissaient à un jeune homme dont l’intention était évidemment de fonder un établissement agricole. Un pareil but méritait certes toutes les sympathies. Seulement les manières délicates , le teint frais , le costume recherché du directeur de l’entreprise inspiraient naturellement des doutes sérieux sur le succès.
Nous avions encore des officiers de l’armée revenant de semestre. Ils prenaient leurs arrangements pour se revoir une dernière fois avant d’aller chacun rejoindre leur corps en campagne ou en garnison dans l’intérieur. Au milieu d’eux pérorait un grand jeune homme boutonné jusqu’au menton, portant fortes moustaches et coiffé d’un fez égyptien. Il avait toutes les apparences d’un capitaine de cavalerie. Je le revis plus tarda Oran, et j’appris qu’il était commis expéditionnaire dans un bureau de l’administration civile.
Cependant mon second portefaix avait rejoint son camarade, et, grâce à leur assistance, ma personne et mon mobilier de campagne se trouvèrent bientôt installés dans une barque.
Nous prîmes terre au pied de l’immense rocher sur lequel est bâti le château-fort de Mersa ’l-Kébir. L’horloge de la citadelle sonnait onze heures. Le son argentin du
timbre vint agréablement chatouiller mes oreilles. Nous arrivions au milieu de populations musulmanes, et je savais que cloches et horloges sont parmi elles en horreur. Je me souviens même à ce sujet que les Maures d’Alger avaient failli se révolter lorsqu’ils entendirent pour la première fois résonner celle que l’on voit dans cette ville sur la place du Gouvernement. De tous les pays soumis aux lois de l’islam, le mont Liban est le seul où les chrétiens aient obtenu la faculté de se servir de cloches et d’horloges.
De véritables omnibus, tels qu’on en voit à Paris et dans les principales villes de France, devaient nous transporter à Oran. Comme ils ne partaient pas immédiatement, je pus à loisir examiner la ville de Mersa ’l-Kébir et sa citadelle.
Cette dernière, de la hauteur où elle est assise, semble veiller sur la place comme un aigle veille sur la proie qu’il vient d’enlever. Construite dans le seizième siècle par les Espagnols (1), elle a reçu de nombreuses réparations par l’ordre du gouvernement français , et on peut dire qu’elle est à peu près inexpugnable.
Le port qu’elle protège est très-étendu et abrite les navires des vents du nord et du nord-ouest.
A côté du château et sur le flanc du rocher qui le porte, s’élèvent plusieurs rangées de maisons dont la couleur contraste agréablement avec la teinte verdâtre et limoneuse des eaux du port.
(t ) C’est en 1505 que don Diego de Cordoue, à la tête de 5,000 hommes, s’empara de Mersa ’l-Kébir au nom du roi d’Espagne.
La plage de Mersa ’i-Kébir a eu l’honneur d’attirer l’attention des savants. Ils veulent absolument lui assigner une place dans la géographie ancienne ; mais ils ne sont pas peu embarrassés quand il s’agit de la déterminer d’une manière positive. Les uns veulent que Mersa ’l-Kébir réponde au P or tus Magnus des Romains, supposition fondée en grande partie sur l’identité de ce nom avec la dénomination moderne qui signifie en arabe le Grand Port. Les autres voient dans Mersa’ 1-Kébir le Qem ou Port des Dieux de Ptolémée et les Portus Divini de l’itinéraire d’Antonin. Léon l’Africain, qui ne connaissait ni Ptolémée ni Antonin, se contente de dire que Mersa ’l-Kébir est une petite cité édifiée de son temps par les rois de Telensin. Quoi qu’il en soit des opinions diverses des géographes, je n’appliquerai jamais le nom de Port des Dieux à cet amas de tavernes qui sous tous ses points de vue m’a présenté la physionomie d’un repaire de brigands , et , le 6 septembre , je bénis du fond de mon cœur les omnibus auxquels je dus d’être transporté dans une heure au pied des remparts de la ville d’Oran.
Ces voitures nous menèrent par une route creusée en grande partie dans les flancs d’une montagne qui borde la mer. Nous dûmes même, à quelque distance de la ville, passer sous un tunnel que dans un autre temps les Arabes auraient regardé comme l’ouvrage des djinn. Aujourd’hui leurs yeux commencent à s’accoutumer aux merveilles enfantées dans leurs contrées par le corps du génie.
Mon premier soin en arrivant à Oran fut de chercher un hôtel. Comme c’était un jour de dimanche, j’allai ensuite à
l’église, où je fis immédiatement la connaissance du curé, M. Drouet. Ce digne ecclésiastique me reçut avec la plus grande bonté et ne cessa depuis, durant mon séjour dans la ville, de me combler de politesses et de prévenances. Sur son invitation je retournai le lendemain chez lui. Je lui demandai de m’indiquer quelqu’un qui pût me servir de cicérone,
— J’ai trouvé votre homme, me répondit-il.
Et immédiatement il prit son chapeau, sa canne et son bréviaire.
— Comment , dis-je alors, vous voudriez vous donner cette peine ?. . . Mais je n’y puis consentir.
— Nous sommes ici en présence des Arabes, reprit-il ; nous devons leur montrer que nous savons aussi bien qu’eux remplir les devoirs de l’hospitalité.
Je n’avais rien à répondre et je le suivis. Je n’eus pas lieu de m’en repentir, et grâce à lui je pus m’orienter dans la ville et apprendre mille particularités curieuses et instructives.