CHAPITRE VIL
A gadyr ou l’ancienne Tlemcen. — Sa topographie et son histoire.
— Inscriptions latines qu’on y voit encore-
Tlemcen (1) se composait autrefois de deux villes séparées l’une de l’autre par l’espace d’un jet de pierre et dont chacune était environnée d’une enceinte de murs (2). La plus ancienne était appelée A gadyr, et la seconde, qui est la moderne Tlemcen, portait le nom de Tagrart. Agadyr est aujourd’hui un quartier entièrement désert, et il a été converti en grande partie en jardins et en vergers. C’est, après Ghelma, la localité qui a fourni en Algérie le plus grand nombre d’inscriptions; les ruines qu’elle renferme sont dignes de toute l’attention des voyageurs. «Cette mine si riche en objets d’antiquités, dit M. Hase dans un mémoire publié dans le Journal des Savants (3), semble loin d’être épuisée ; et nous engageons les amis de la science que leurs fonctions appellent dans l’ouest de l’Algérie, à y continuer, avec persévérance et avec zèle, des explorations
(1) Suivant l’auteur du Meracid el-Illilda , le nom de cette ville, Tilimcen, se trouve écrit quelquefois avec un noun , c’est-à-dire Tinincen.
(2) Meracid el-Iüilda ; Histoire des Béni Abd' el-Wâdy, par Yahia ben-Khaldoun, fol. 4 r° de mon manuscrit.
(3) Journal des Savants, 1837, page 653.
qui, de jour en jour, peuvent devenir plus intéressantes pour l’histoire et pour la géographie comparée. »
Agadyr est située en dehors de la ville actuelle, du côté du levant. Impatient de visiter un quartier aussi curieux, je voulus, le lendemain même de mon arrivée de Sebdou, satisfaire mes justes désirs. Mais avant de décrire ma course et de faire connaître les observations auxquelles elle donna lieu, je crois utile de m’arrêter un instant sur le nom que porte ce quartier (1). Je ferai donc remarquer que l’orthographe du mot Agadyr n’est pas la même chez les auteurs arabes ; les uns, tels que Yahia ben-Khaldoun, dans son Histoire des Béni Abd' el-Wâdy (fol. k r° et fol. 14 r° de mon manuscrit), écrivent avec djim ; les autres
avec djim affecté de trois points, et quelques-uns^.^' (i el-ghadyr ) , tels que Abd’ Allah Mohammed ben-Omar ben-Khamys, dans une pièce de vers citée par le même Yahia ben-Khaldoun (fol. 2 v°). Dans le Meracid el- Ittilâa ( Supplément arabe, n° 891, page 134), le copiste a omis les points diacritiques de ce mot. Quoi qu’il en soit de ces diverses manières de figurer la prononciation de ce nom de lieu, je crois que ce mot n’est rien autre que le berbère ( aghadyr ), qui signifie murailles d'une ville,
remparts, et qui est peut-être le pluriel de Oj-îUj forteresse, château. Cette dénomination convient parfaitement à la loca-
(1) Il y a deux autres villes do ce nom, Agadyr située à 18 milles de Macyla, et Agadyr ou Santa-Cruz sur la côte ded’Océan, dans le Maroc. Dans les Annales Regurn Mauritanie e, p. 165, ce mot est écrit
lité dont il s’agit, car elle est encore de nos jours entourée d’immenses remparts, et tout semble indiquer quelle renfermait autrefois une citadelle, comme nous le prouverons plus loin. Si je ne me trompe, ^oL=J est une altération du mot arabe muraille, ou de^j.xçv qui signifie entouré d’une muraille. Il est possible aussi que ce mot ait une origine phénicienne ou carthaginoise, car dans la langue hébraïque, sœur du phénicien , gâder, et avec l’article
“njrt» signifie également muraille et mur d’ enceinte (1).
Escorté par quatre Koroughlis armés de pied en cap, je dirigeai mes pas vers le quartier d’Agadyr, en sortant de la ville par la porte de Cidi bou-Médyn. Avant d’arriver à Agadyr, il faut traverser un chemin, puis un espace d’une cinquantaine de pas, tout rempli de décombres : ce sont les ruines du rempart d’Agadyr qui a été démoli à une époque plus ou moins éloignée de nous.
Arrivé dans l’enceinte d’Agadyr, je remarquai dans sa partie méridionale et non loin de la porte Derb el-Semmâr , un grand réservoir dont la destination primitive était, sans contredit, de fournir de l’eau aux divers établissements de ce quartier. Comme il est d’une parfaite conservation, il serait faciled’y amener de nouveau les eaux qui sortent d’une source voisine appelée ^ Aïnel-Ribat,e t de le faire servir à l’irrigation des jardins qui occupent aujourd’hui
(1) Voyez Grammaire el dictionnaire abrégés de la langue berbère, par Venture de Paradis. Paris, 1844, p. 189 et 197. A la p. 231, Venture assure q n'aghadyr ou taghadgr signifie aussi un pays monta¬
gneux.
l’emplacement des anciennes constructions. Ce réservoir est appelé par les gens du pays bb Jî ^ ^ /e bassin du Ribat. ^
Cette dénomination jointe à des ruines qui gisent à quelque distance de cet endroit, me porte à croire qu’il y avait là autrefois un ribat ou forteresse construite par les premiers conquérans arabes, afin de tenir le pays en respect. L’on sait que dans le principe les ribats servaient de retraite ou de garnison aux musulmans qui voulaient remplir le devoir de la guerre sacrée et se livrer en temps de paix aux exercices de la prière et de la piété, ainsi qu’à l’étude de la religion. Dans la suite, lorsque les pays où ils avaient été élevés, furent entièrement soumis et que toute crainte de révolte eut cessé, la plupart de ces postes militaires furent convertis en couvents et en établissements purement religieux. Dans quelques endroits ces ribats sont devenus des villes ou des places de guerre importantes, telle que la ville de Ribat dans l’empire du Maroc.
Après avoir traversé plusieurs jardins fort bien cultivés, j’arrivai au pied d’une grande tour carrée dont la hauteur, à vue d’œil, pouvait être de cinquante à soixante mètres. La porte, qui s’ouvrait sur le côté méridional, donnait entrée à un escalier dont les premières marches tombaient en ruines ; il n’était éclairé par aucune lucarne le long du mur. Malgré l’assurance que me donnèrent les Koroughlis, que je pouvais sans crainte monter jusqu’ au sommet de la tour, je refusai de tenter une pareille ascension, à cause de l’obscurité sans fin dans laquelle il aurait fallu m’engager. La tour entière reposait sur une base élevée de plus de six mètres
au-dessus du sol. Les matériaux qui avaient servi à la construction de cette partie de l’édifice, étaient des pierres de taille carrées plus ou moins grandes, plus ou moins cubiques ou oblongues; mais toutes avaient dû faire partie d’un monument plus antique et certainement antérieur à l’invasion musulmane. Ce qui le prouve, ce sont les inscriptions latines qui sont incrustées dans ses murs et qui sont au nombre de cinq. Quoique je ne sois pas le premier à les avoir remarquées, le lecteur ne sera peut-être pas fâché de les trouver transcrites ici.
M . TREBIVS ZA8VLLVS VIX .
AN. XLV M TRE BIVS IANVARIVS FRATRI P1ISS1 MO FECIT
Dûs Manibus sacrum. Marcus Trebius Zabullus vixit annis quadraginta quinque. Marcus Trebius Januarius fratri piissimo fecit.
Cette copie, que j’ai faite avec le plus grand soin, diffère de celle qui a été donnée par le voyageur anglais Shaw et d’après laquelle l’inscription gravée sur un autel porterait ABVLLVS, AN. LV et CARISSIMO. Elle ne s’accorde pas tout à fait avec celle qui a été publiée dans le Moniteur algérien (27 mai 1836, n° 233), qui porte ZABVLEIVS au lieu de ZABVLLVS , ni avec celle qui a été envoyée au savant M. Hase par M. Mangay, capitaine du génie à Alger, et qui offre la
même leçon. (Voyez Journal des Savants, juillet 1837, page h 32.)
10/ OCATO PATRI OVI . N
IETVNIÆ CONTENTÆ MAT RI XXX M VI D XI BENE MER.... Iw FELICIANVS FJLÎVS FECIT
M. Hase lit cette inscription de la manière suivante :
Dûs Manibus sacrum. J ovino (?) Vocato patri, qui vixit annis.... mensibus.... dicbus quatuor, et Juniæ Contentœ matri, qucc vixit annis triginta , mensibus sex, diebns undecim, bene merenii.... Felicianus filius fecit.
D . M . S Q MARCO R VS TICO FERRO PE TITO QVI VIXIT ANN XXX m M III D XXI H V MAECII AFRÎ KAN VS ET DO NATVS FRA TRI INNOCEN TISSIMO
Diis Manibus sacrum. Quinto Marco Rustico, ferto petit o, qui vixit annis triginta tribus, mensibus tribus, diebus uno et viginti, horis quinque. Mæcii Africanus et Donatus fratri innocentissimo.
Cette inscription appartient au troisième siècle de notre ère. Elle a été expliquée par M. Lebas dans le Journal général de V Instruction publique du 7 août 1836.
D M S L . MÀRIVS NAMPHÀMO V . A . N . I . XXXV ME II M . ET RFP . B . ME FIL . F . H . S . C . E
D. M. S. Lucius Marins Namphamo vixit annis septuaginta octoginta (?) quinque, mensibm duobus, [de) municipio et republica bene méritas . Filius fecit hoc sepulcrum cwn (i h)eredibus .
AEMILIA DOMNA VI XIT ANIS XVIII CVI MARITVS CRICINVS
D. M. S. Æmilia Domna vixit annis decem et octo, cui maritus Cricinus fecit, bene merenti.
Les trois dernières inscriptions ont été trouvées dans le cimetière des Juifs, situé en dehors de la ville, du côté du couchant, mais elles proviennent des ruines de la mosquée d’Agadyr où les Israélites de Tlemcen allaient chercher autrefois les pierres qu’ils plaçaient, selon leur coutume, sur les tombes de leurs coreligionnaires.
L’inscription suivante, qui me paraît être la plus importante, est placée en travers dans l’angle du mur qui fait face au nord, du côté du couchant et à la hauteur de trois mètres environ au-dessus du sol. Elle a été publiée dans le Journal des Savants , par M. Hase, à qui un des officiers d’Afrique en avait envoyé une copie. Elle a été reproduite depuis par M. Azéma de Montgravier, capitaine d’artillerie à Oran, dans un mémoire intitulé: Excursion archéologique d’Oran à Tlemcen (Toulouse, 1846, page 17), et outre la copie que j’ai eu soin de faire moi-même sur les lieux, j’en possède une autre qui m’a été donnée en Afrique par M. de Gaussade, commandant au 15e léger. La voici :
DEO SANCTO AVLISVÆ FL . CASSI AN VS PRÆ FC . LAE EXPLOR...