‹ Tlemcen, ancienne capitale du royaume de ce nomChapitre 16 sur 54 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Excursion à Sebdou. — Entretien avec un bédouin. — Défense de ce poste par les Français en 4845.

Le 28 septembre , je me trouvais chez le gouverneur de Tlemcen, qui avait bien voulu me convier à dîner avec plusieurs officiers de la garnison. Le lendemain un convoi devait partir pour aller ravitailler le poste de Sebdou. C’était pour moi une occasion fort belle de visiter les montagnes des Beni-Ournid et de pénétrer sans danger jusqu’à la frontière du Maroc et à la limite du petit Saharah.Le général m’ayant demandé si je ferais volontiers cette excursion, j’acceptai sa proposition avec empressement, et des ordres furent donnés aussitôt pour me faciliter le voyage: une tente, un mulet, un cheval et deux Arabes furent mis à ma disposition ; le lieutenant Mackintosch se chargea des vivres, et au fourrier Si-Hammou fut confié le soin de me protéger et de pourvoir à tous mes besoins pendant tout le temps que durerait le voyage.

Dans la soirée, les deux Arabes en question vinrent au presbytère, amenant le cheval et le mulet qui devait porter les bagages ; après avoir fait leurs dispositions pour le lendemain, ils s’étendirent par terre en véritables bédouins, et enveloppés dans leurs burnous, ils s’endormirent à côté de leurs bêtes, dans un coin de la cour.

A Irois heures du matin tout était déjà prêt pour le départ. Nous nous dirigeons, à la lueur vacillante des étoiles, vers la Porte de Fer, (Bab el-Hadid), au couchant

de la ville. Lorsque nous franchissons l’enceinte des murs, la tête du convoi s’est mise en marche depuis près d’une demi-heure ; l’air retentit au loin du son éclatant des trompettes. Bientôt le soleil vient éclairer de ses rayons naissants la scène mouvante que nous avons sous les yeux : ce sont des soldats pesamment armés qui s’avancent avec ordre, des escadrons de cavaliers dont les armes brillent comme des éclairs, de longues files de chameaux qui balancent leur corps comme des navires agités par la houle.

Nous longeons le mur méridional de la vieille Mansourah avec ses créneaux détruits et sa tour merveilleuse. Plus loin, nous passons sous une antique porte, qui a nom Porte de Khamys, ^,b (Bab el-Khamys ). A notre gauche

et du côté du midi, s’élève le mont Sakharataïn ( les deux rochers ) (1). Cette crête a été ainsi appelée par les Arabes, parce que , vis-à-vis de Tlemcen , elle est coupée par une vallée profonde au fond de laquelle roule le Wed-Barram. Sur la cime du Sakharataïn est perchée la cobbah ou marabout de Lella Setti , qui a donné son nom à cette partie de la montagne (djebel Lella Setti). Pour éviter les regards profanes des mortels, cette sainte du calendrier musulman était allé fixer sa demeure dans la région des aigles et des grues. La légende ne dit pas si, comme la Magdeleine de la Sainte-Baume, elle était transportée sept fois le jour dans

(1) Edrissv, Géographie , lf'Ie climat, lre partie.

les hauteurs célestes entre les bras des Chérubins. Du haut de cet escarpement se précipite avec fracas une nappe d’eau plus blanche que la neige, qui reçue dans un large ruisseau, faisait tourner autrefois une douzaine de moulins dont on voit encore les ruines, le long de la colline qui sert de contrefort à la montagne de Lella Setti.

Cette cascade, que l’on nomme^J^I^,^ Mçob el-Kebir , ou grande cascade, cascade de la Mansourah, cascade de Lella Setti, est formée par un ruisseau auquel donne naissance une source située non loin du marabout. Cette source, qui se trouve dans un endroit rocailleux, est ombragée par un figuier séculaire. Les Arabes lui donnent le nom de Fewwârah, eau jaillissante Elle a été

chantée par les poètes , entre autres par Mohammed ben- Youcouf el-Kaïcii el-Andolsiy, qui a dit :

— 9 cJjÇ-ll 1 — ’SxJj , ij 1^-9 3 J —

(Mètre kamil.)

Le troisième jour dirige tes pas vers la Fewwarah, et étanche ta soif avec l’eau limpide de sa source bénie.

Elle roule sur un lit de perles ses flots d’argent, plus douce et plus agréable au goût qu’un vin généreux, frais, délicieux (i).

Du pied de la montagne les eaux étaient amenées en partie dans la Mansourah où elles alimentaient les fontaines, et en partie dans le Sehridj , ou grand réservoir, dont

(1) Histoire des Béni Abd’ el-Wâdy, fol. 3 r°.

— lââ -

nous parlerons plus tard (1). Un peu plus loin, et à l’est de la Mansourah, se jette également du haut de la montagne un autre ruisseau dont l’eau se perd dans la terre, au milieu des broussailles de la colline ; les Arabes nomment cette cascade Meçob es-Saghir

La route est bordée des deux côtés de lentisques et de jujubiers Après avoir contourné la montagne par

un chemin rude et escarpé, nous arrivons sur un plateau qui domine au nord le vaste territoire de Tlemcen. De cette hauteur l’œil découvre au loin, du côté du levant, le Pinacle du Corbeau o;"’ Scharf el-Ghorab) , immense

roc qui porte fièrement sa tête conique au-dessus de toutes les crêtes environnantes. Au nord et au couchant se détachent les hautes montagnes des Trara qui forment un épais rempart entre la mer et les plaines fertiles de l’inrérieur : c’est en vain que mes regards cherchent à découvrir dans cette direction les flots bleuâtres de la Méditerranée. Nous nous trouvons sur le territoire des Beni-Ournid. La route traverse une magnifique forêt d’oliviers sur la lisière de laquelle est assis un daclierah (ÿ yo) , ou village habité par une fraction de cette tribu. Il se compose d’une trentaine de tentes noires rangées en cercle et semblables en tout aux mapalia des anciens Maures et des Numides. Atar (jj'î) est le nom que les indigènes donnent à cette localité. Les Beni-Ournid exercent presque tous la profession de

(1) Je crois que le ruisseau de la Fewwârah est le même que celui qui est désigné par Edrissy (IIIe climat, lre partie) sous le nom de Wâdy el-Nosramj rivière du Chrétien.

bûcherons et de charbonniers, et ils vivent du produit de leur industrie. Les anciens rois de Tlemcen retiraient de cette contrée un revenu qui allait jusqu’à douze mille dinars. Le territoire des Beni-Ournid, qui abonde en sources et en ruisseaux, est assez bien cultivé en plusieurs endroits, produit du froment, de l’orge, de l’avoine et d’autres grains, et l’on y voit quantité d’arbres fruitiers, tels que le figuier, le cerisier, le noyer et l’olivier.

A ce magnifique plateau en succède un autre où l’on arrive par un chemin à peine tracé dans le sol qui est partout hérissé de rocs et d’arbustes épineux. Nous étions à gravir péniblement le flanc de la montagne, quand le signal de la petite halte fut donné. Je profitai de ce moment de repos pour contempler à travers les échancrures profondes des montagnes qui bornaient aü loin l’horizon du côté du nord, la mer qui reflétait sur une large zone bordée d’azur les rayons éblouissants du soleil arrivé au quart de sa course diurne.

Nous touchons enfin à l’extrémité de la montée ; la plaine succède à la montagne, le chemin uni aux sentiers rudes, les champs et les prairies aux stériles broussailles de la colline. Nous foulons sous nos pas le plateau de Terni traversé dans sa longueur par la Safsef, aujourd’hui aride et désolée, demain torrent impétueux et bruyant. C’est dans cette plaine qu’eut lieu, au mois de mars de la même année, le fameux combat de Mohammed ben-Abd’ Allah. Ce marabout, qui se posait en rival de Bou-Maazah et d’Abd’ el-Kâder luimême, était venu à bout de persuader à ses ignorants compatriotes qu’il était le véritable maître de l’heure ( moulé

es-sahah ) , le libérateur promis par Aly, Gidi Benna et autres prophètes de l’Islam. Il vendait à tout le monde des recettes magiques, des prières cabalistiques de son invention qui guérissaient toutes les maladies, éloignaient tous les malheurs, et il avait le cou, la poitrine, les bras et les jambes presque entièrement couverts d’amulettes et de grigris (jf*). Moyennant cet arsenal de préservatifs et quelques paroles barbares, il se croyait à l’abri des balles et des coups de sabre des Infidèles. Il avait attiré autour de lui une foule innombrable de dupes et de fanatiques, et il avait établi son campement dans les environs de Aïn Bel-Ghâfer, sur la lisière occidentale du plateau de Terni.

Un jour il envoya au gouverneur de Tlemcen un petit bout de papier sur lequel on lisait :

« Au taghiah (tyran) des Roumis, résidant à Tlemcen, que Dieu nous la restitue !

« Louange au Dieu unique! Que Dieu répande ses bénédictions sur notre seigneur Mohammed, sur sa famille et ses compagnons, et qu’il les salue !

« L’empire appartient à Dieu et à celui à qui il veut bien l’octroyer. Il déteste l’infidélité et ceux qui professent l’erreur. C’est en son nom que je t’appelle à la lumière de la direction et que je t’invite à me reconnaître pour ton maître et souverain. Si tu écoutes ma voix, tu en recevras la juste récompense de la part de ton Seigneur ; sinon, je t’attends demain dans la plaine de Terni pour te faire éprouver la force de mon bras et goûter le châtiment que Dieu te réserve. Salut.

« Écrit par l’ordre de l’humble serviteur de son Seigneur, Mohammed ben-Abd’ Allah. »

A cette insolente sommation le généra! Cavaignac répondit en marchant le lendemain même contre le marabout, à la tête d’un escadron de hussards, d’une compagnie de spahis et d’un bataillon de chasseurs d’Orléans.

Mohammed avait promis à ses sectateurs une victoire complète sur lesRoumis ; il leur avait assuré que durant le combat il les rendrait invisibles à l’ennemi , que tous leurs coups porteraient, et que les génies soumis à son pouvoir répandraient le trouble et le désordre dans les rangs des Infidèles. Mais à peine les Français furent-ils arrivés sur le champ de bataille, que, par l’ordre du général, ils fondirent sur les Arabes et en firent un massacre effroyable. Persuadés qu’ils n’étaient ni invulnérables, ni invisibles, ils cherchèrent leur salut dans la fuite ; mais atteints par les spahis qu’on avait lancés à leur poursuite , ils n’en mordirent pas moins la poussière. Grâce à la vitesse de son cheval, Mohammed ben-Abd’ Allah parvint à échapper à une mort certaine ; il disparut avec ses talismans et ses amulettes, et, dans la crainte d’être assassiné par ceux qu’il avait trompés, il alla cacher sa honte dans les montagnes inhospitalières du Rif et du Maroc. La sévérité de cette leçon produisit sur l’esprit des Arabes un excellent effet, car depuis cette affaire, les imposteurs ont pris le parti de rester tranquilles, n’ayant pas le courage d’entreprendre une nouvelle équipée.

La grande halte fut établie à l’extrémité méridionale de

la plaine, dans un lieu appelé Aïn Tesrameramet dans la langue du pays. C’est le nom d’une source et des filets d’eau auquels elle donne naissance. Elle jaillit au pied d’un tremble séculaire ( safsef ) qui étend ses larges branches et

son ombre bienfaisante sur la modeste naïade. Dans les environs il y avait un champ où l’on avait planté des navets w'i) ( left ), et une espèce de millet que les Arabes nomment el-beschnah (1). Les hauteurs de Cidi

Afif terminaient la plaine du côté du couchant. La contrée que nous avions choisie pour lieu de campement n’était rien moins que sûre ; les bédouins, que le souvenir de leur défaite récente humiliait, nourrissaient dans leur cœur une haine implacable contre les Français. Des bandes de maraudeurs parcouraient le pays dans tous les sens, suivaient de près ou de loin les caravanes et les convois qui se mettaient en marche, tranchaient la tête aux soldats et aux voyageurs imprudents qui s’écartaient tant soit peu de leurs compagnons de voyage, entretenaient même des intelligences avec les Arabes qui s’étaient mis sous la protection de notre drapeau, et par l’intermédiaire de ces traîtres ils n’ignoraient presque rien de ce qu’il leur importait de savoir, comme le but de nos excursions, la direction de nos armes, le nombre de nos soldats et l’importance des forces qui étaient mises sur pied. Quand leurs vengeances ne pouvaient atteindre les Infidèles, ils s’attaquaient aux Arabes eux-mêmes qui avaient embrassé notre parti et voulaient jouir des bienfaits de la paix.

(I) Le heschnah est le gros millet blanc qui est connu aussi sous le nom de calamboche.

C’est ce qui se passa le jour même de notre arrivée dans cet endroit; le fait eut lieu presque sous mes yeux. Un Arabe soumis à notre domination labourait son champ non loin de notre bivouac. Un maraudeur à cheval qui l’a aperçu de loin, court sur lui, lui tire un coup de fusil et le blesse à la cuisse. On le transporte au camp où les chirurgiens français, après s’être consultés, décident qu’il n’y a pas de salut pour le blessé, si on ne lui ampute tout de suite la jambe. Les Esculapes arabes, car il s’en trouve encore dans ce pays, sont d’un avis contraire. Après une discussion où l’on parla beaucoup sans se comprendre, le malheureux bédouin fut abandonné aux docteurs de sa nation qui firent sans doute usage de leur remède ordinaire en pareil cas, je veux dire le feu, qu’ils appliquent sur les blessures de ce genre et dont ils obtiennent des guérisons presque incroyables.

Depuis notre départ, le vent du nord n’avait pas cessé de souffler ; mais à mesure que la nuit approchait, il devenait plus furieux, et rien ne pouvait nous mettre à l’abri de ses caresses glaciales. Il dispersait les feux des bivouacs, et des étincelles ardentes volant çà et là dans le camp nous menaçaient d’un incendie général. Ce n’est qu’avec une peine infinie que les soldats vinrent à bout de faire cuire la viande qui devait servir à leur modeste repas.

En attendant l’heure du dîner, je voulus tenter une petite excursion autour du campement, et je me dirigeai du côté de la source de Tesrameramet. Je trouvai là, accroupi sur l’herbe verte, un bédouin qui se rapetissait le mieux qu’il pouvait en cachant sa tête entre ses genoux, afin que son corps donnât moins de prise aux raffales et aux froides

bouiïées de la bise. Malgré la modestie de sa posture et la pauvreté des haillons dont il était couvert, quand il entendit le bruit de mes pas, il leva la tête et jeta sur moi un regard superbe et presque menaçant. Sans me déconcerter, je m’approchai de lui en lui donnant le salam et en lui adressant les compliments d’usage. Quand il m’entendit parler sa langue, ses yeux commencèrent à se radoucir, puis il s’abaissa jusqu’à répondre âmes salutations. Nous liâmes conversation; la curiosité attira bientôt dans cet endroit des Arabes qui m’avaient aperçu de loin et qui vinrent se ranger en cercle autour de nous, afin de mieux entendre nos paroles au milieu du bruit et des sifflements de la tempête.

« Je voudrais bien savoir, me disait le bédouin d’un ton un peu railleur, pour quelle raison les Roumis ont traversé la grande mer, et sont venus s’emparer d’une contrée que nous avons hérité de nos pères. »

« Les Français, lui répondis-je, n’eussent jamais songé à faire la conquête de l’Algérie, si leur drapeau n’avait pas été insulté par votre nation , si les maux que vous faisiez endurer aux esclaves chrétiens, si vos pirateries et vos brigandages n’avaient pas réclamé de notre part un prompt et terrible châtiment. »

« Vous oubliez sans doute, reprit le bédouin, que l’Arabe, né sous la tente, n’a jamais aimé la mer ni les expéditions maritimes, et que c’est aux Turcs et aux maudits Koroughlis que vous deviez adresser vos plaintes et vos griefs. »

« Puisque les Turcs étaient les maîtres du pays, répliquai-je, nous avons dû hériter de leurs droits, du moment

que leur domination a cessé d’exister et que leur place est devenue vacante. Du reste, la contrée n’appartient de droit naturel, ni à vous, ni aux Turcs, mais aux Berbers qui sont les véritables indigènes et les plus anciens possesseurs. Vaincus et assujettis à la loi du plus fort, ils ont successivement passé sous la domination des Romains, des Vandales, des Grecs, des Arabes et des Turcs; aujourd’hui ils subissent avec vous le joug chrétien qu’il ne dépend que de vous de rendre doux et léger. Certes, la terre entière appartient à Dieu, dit votre livre, et il en donne l’empire à qui il lui plaît. »

« Vous venez de dire, ajouta le bédouin, que dans la succession des dominateurs du pays, aux Romains succédèrent les Vandales, aux Vandales les Grecs, aux Grecs les Arabes et les Turcs; pourriez-vous maintenant m’apprendre quel peuple doit succéder aux Roumis, car vous avez sans doute lu cela dans quelqu’un de vos savants livres? »

« Quelque savants que soient nos livres, lui répondis-je, ils ne le sont pourtant pas autant que les vôtres, car vous en possédez qui vous dévoilent l’avenir, et vos marabouts parlent d’un certain moulé es-sahah qui, d’après leur calcul, ne tardera pas de paraître. C’est lui, disent-ils, qui chassera les Infidèles de la terre d’Afrique et fera triompher sur eux la cause de l’Islam. »

A ces mots inattendus, un frémissement se fit entendre dans le groupe qui m’entourait ; les Arabes avaient cru jusque-là que leurs secrètes espérances étaient ignorées des

Chrétiens; mais ce que je venais de leur dire leur prouvant le contraire, il s’était élevé dans leur cœur un sentiment de dépit que trahissaient leur silence affecté et leur mine peu rassurante. Je crus prudent d’interrompre là le dialogue et de prendre le chemin du bivouac.

Nous passâmes la nuit transis de froid et réveillés de temps à autre par le bruit de l’ouragan. Vers le matin, le mauvais temps ne fit que s’agraver, et quand le convoi se mit en marche, nous eûmes à braver à la fois, et les trombes du vent qui venait en face, et une pluie fine mêlée à des flocons de neige qui se fondait en tombant.

Cependant il nous fallait gravir une haute montagne par un sentier horrible et glissant. Après une heure de lutte et d’efforts, nous atteignons enfin la crête de la montagne, et un troisième et dernier plateau s’étend devant nos pas. Peu à peu le ciel s’éclaircit et les nuages sont chassés au loin par le vent qui continue à souffler, mais avec moins de violence.

Notre marche se poursuit sur un terrain inculte et pierreux, mais ombragé par une forêt de lentisques, d’yeuses et de chênes blancs aux glands doux, laquelle s’étend fort au loin, tant du côté du levant où s’élèvent les montagnes duNador, que vers l’occident dans le pays des Beni-Hédiel. Je demandai à un officier français si les arbres de cette forêt, du moins les chênes verts, ne pourraient pas servir à la construction des navires. 11 me répondit que le bois en était trop cassant, et que le meilleur usage que l’on pût en faire, c’était de le convertir en charbon. Nous rencontrons

çà et là le long de la route de ces arbres à demi-brûlés et des troncs gisant sur la terre, consumés par un bout, le reste ayant été noirci parle feu et presque carbonisé. Le bédouin transi de froid et grelottant, croit ne pouvoir mieux faire, pour dissiper la souffrance du moment, que de mettre le feu à un arbre à la formation duquel plusieurs siècles ont quelquefois travaillé; en cela il ne montre pas plus de prévoyance que le sauvage qui, pour avoir le fruit d’un arbre qu’il a de la peine à atteindre, croit nécessaire de le couper au pied.

Nous descendons par une pente rapide et à travers un vallon ombragé, vers la plaine de Sebdou.

A une certaine distance de la route et sous un roc qui forme la voûte, jaillit à gros bouillons une source que les Arabes nomment Aïn Hebalet ^). Il en dérive

un ruisseau qui arrose le vallon que nous descendons : c’est un des nombreux affluents de la Tafna ; mais avant de mêler ses eaux à celles de ce fleuve, il reçoit dans son lit le Wed- Sebdou et prend le nom de Wed-Tsafrawah

Nous arrivons sur un plateau qui domine la vaste vallée de Sebdou : c’est là que nous établissons la grande halte. Le vent du nord, que nous sentions à peine quand nous étions encaissés dans le vallon, redouble ici sa furie et semble regagner sur nous le temps pendant lequel les montagnes nous avaient soustraits à son empire. Plus que jamais il désole les broussailles, tourmente les arbres les plus vigoureux, soulève les tentes, brise les cordages qui les fixent

au sol et mugit au loin avec un fracas épouvantable. Inutile d’ajouter queles soldats tentent vainement de fixer la flamme dans leurs foyers improvisés ; c’est à peine s’ils réussissent à se tenir eux-mêmes debout et à résister à la violence des trombes qui ravagent le camp. Cependant, au bout de deux heures, il calme tout à coup, comme s’il était las de tant de fureur.

Du lieu de notre campement au poste de Sebdou, il y avait une distance de deux bonnes lieues. Les hommes qui le gardaient, se trouvaient là depuis près de trois ans, séparés du reste de l’armée et vivant dans une solitude aussi dangereuse que peu agréable. Sans cesse observés par l’ennemi, ils ne pouvaient s’écarter de deux cents pas de la redoute, sans s’exposer à recevoir des coups de feu. Il ne fallait pas moins de cinquante soldats pour garder les troupeaux que l’on nourrissait pour la consommation de la garnison. Malgré cette précaution, il arrivait souvent que les bédouins enlevaient des bêtes, en faisant, comme ils disent, parler la poudre contre les Roumis. Ces hommes allaient, à leur très-grand contentement, être remplacés par une partie des militaires qui avaient accompagné notre convoi. Comme le départ de ces derniers ne devait s’effectuer que fort tard dans l’après-midi et qu’il était certain qu’ils n’arriveraient pas à Sebdou avant la nuit, je demandai au colonel chargé de conduire le convoi , la permission de partir plus tôt, ce qu’il m’accorda non sans peine, à cause du peu de sûreté que présentait la route. Cinq cavaliers arabes reçurent l’ordre de m’escorter et de se tenir prêts à partir ; mais avant de quitter le camp, je voulus en explorer le site et les alentours.

Mes pas se dirigèrent donc vers le Tsafrawah dont je trouvai les bords ombragés par d’épais bouquets de lauriers-rose fleuris et par les rameaux de mille autres arbustes qui, s’enlaçant les uns dans les autres, formaient une haie de verdure le long de la rivière. En suivant les sinuosités de son cours qui se bifurque en quelques endroits pour dessiner des îles ou des amas de sable, j’arrivai jusqu’à l’extrémité du plateau d’où l’on descend par une pente rapide dans la riante vallée de Sebdou. Sur les gradins de cet escarpement, je découvris des traces de culture, des murs en pierre sèche, des restes d’habitation et des arbres que la main des hommes avait plantés, tels que des figuiers, des cerisiers et des abricotiers; plus bas, l’on voyait un moulin presque entièrement conservé. C’était là, sans doute, la demeure de quelque tribu arabe ou berbère que la guerre avait forcée d’émigrer dans le Maroc, et qui, comme tant d’autres, avait préféré la terre étrangère à la patrie opprimée et désolée par les ghazias.

L’heure de mon départ pour Sebdou s’approchant, je ne crus pas devoir pousser plus loin mon excursion ; je retournai au bivouac où m’attendaient les cinq cavaliers arabes qui avaient été désignés pour me servir d’escorte. Dès qu’ils m’aperçurent, ils vinrent au devant de moi pour m’annoncer qu’ils étaient à mes ordres. L’on m’amène mon bucéphale et nous partons.

Nous descendons au pas l’escarpement qui domine la vallée de Sebdou. Au loin et au fond de la plaine, se détachent comme deux points blancs, d’un côté les constructions du poste vers lequel nous tendons, de l’autre, la

zaouiah de cidi Tahar. Nous arrivons enfin dans la plaine, qui est couverte d’un fourré de verdure et où s’élèvent çà et là des arbres de haute futaie.

Pendant que je chevauche tranquillement à une centaine de pas environ de mes cavaliers, je remarque qu’ils s’entretiennent à voix basse, et que de temps en temps ils se retournent de mon côté, ayant l’air de craindre d’être entendus de moi. Une pensée de défiance surgit dans mon esprit ; je me rappelle le sort tragique de certains voyageurs qui ont été pillés et massacrés par les bédouins auxquels ils avaient cru pouvoir confier leurs pas. Tout à coup je lance mon cheval au milieu de leur groupe, et interrompant brusquement leur conversation suspecte, je leur adresse des questions insignifiantes, puis prenant les devants, je me mets à galoper sur la route de Sebdou; je traverse successivement le Wed-Tsafrawah , le Wed-Sebdou, et arrive au bout d’une demi-heure dans la cour du poste militaire de ce nom. Je me trouvais sur le territoire des Oulad-Ouriahh. Le commandant du fort avait été prévenu, je ne sais comment, de ma prochaine arrivée. L’accueil qu’il me fit, quand je me présentai à lui, fut des plus bienveillants. Il me fit visiter les constructions intérieures du poste, les casemates et les écuries, les silos qui servaient de prison et les magasins qui renfermaient les munitions de guerre ainsi que les provisions de bouche. Le commandant, qui était chef de bataillon au 41e, s’appelait Brachet. Il voulut bien, sur ma demande, me raconter l’action qui lui avait valu son grade. « Il y a un an, me dit-il, que ce poste avait pour commandant le chef de bataillon, M. Billot, du 41e

comme moi. Le caïd des Beni-Snous, homme d’un caractère faux et profondément dissimulé, comme le sont tous les Arabes, avait fini par gagner son amitié, et il avait coutume de venir chaque jour jouer aux échecs avec lui. Un jour, après avoir joué une partie de son jeu favori, il sort en disant qu’il va bientôt revenir. Cependant il se fait attendre; il ne paraît point. Des sentinelles viennent annoncer que l’on a aperçu des cavaliers sur les hauteurs voisines. Le commandant, qui ne se défiait de rien, part avec un petit nombre des siens et se dirige vers la colline où les Arabes s’étaient montrés. Tout à coup des nuées de cavaliers fondent sur lui et le cernent. Il crie à la trahison, frappe à droite, à gauche, se bat comme un lion ; mais à la fin il est blessé, tombe et expire. Le même sort atteint un lieutenant des zouaves attaché aux affaires arabes, M. de Dombasle, officier aussi brave qu’instruit et bien élevé. Une armée innombrable de cavaliers arabes vient alors assiéger le poste qu’ils attaquent de tous les côtés, et principalement du côté du nord où il n’est défendu que par un simple mur de terre battue et durcie. Deux pièces de campagne braquées dans les deux angles sont là heureusement pour ralentir la fougue des cavaliers ennemis, ce qui permet d’ailleurs à nos soldats d’exhausser le mur avec des sacs remplis de terre, et de tirer à couvert sur les Arabes qui tentent de franchir et de renverser ce faible obstacle. En apprenant la mort du commandant, mes compagnons d’armes m’avaient mis à leur tête ; grâce à leur courage et à ma présence d’esprit, les Arabes furent mis en fuite et le fort ne tomba point sous le pouvoir de l’ennemi. Ceci se passait en septembre 1845 : vous voyez qu’il y a maintenant juste un an. C’est à la suite

de cette défense que le gouvernement m’a conféré le grade de chef de bataillon, grade que je crois avoir assez mérité. Depuis cette attaque perfide, nous ne cessons de nous tenir sur le qui vive avec les Arabes, et nous n’agissons plus avec eux qu’avec une extrême défiance et beaucoup de précaution. »

Quand il eut achevé son récit que j’avais écouté avec le plus vif intérêt, je le priai de me donner quelques renseignements sur l’origine du fort de Sebdou. Il m’apprit que ce poste avait été créé par l’émir Abd el-Kâder, mais que les Français, après s’en être emparés, l’avaient considérablement agrandi, fortifié et rendu tel, en un mot, qu’on le voyait actuellement. Après ces explications, je lui demandai encore si la contrée était fertile en antiquités. A cela il répondit qu’il ne connaissait pas d’autres antiquités que celles que l’on voyait à El-Ghor, à une journée environ de marche à l’est de Sebdou, chez les Ouled Aly ben-Hamel ; que, du reste, il ne les avait pas visitées lui-même, et qu’il ne pourrait, par conséquent, me fournir des renseignements bien précis.

Vers cinq heures arrivèrent les deux cents hommes qui venaient relever la garnison. A huit heures, le commandant Brachet nous fit servir un dîner aussi splendide qu’il pouvait l’être dans ces lieux sauvages et privés des ressources des grandes villes. Le capitaine Saunière qui était à mes côtés me donna des preuves d’une attention et d’une urbanité dont je ne perdrai jamais le souvenir. Gomme la conversation vint à tomber sur la perfidie des Arabes qui l’année précédente avaient faitpérir le commandant Billot et le lieutenant

de Doinbasle, il me dit que l’on avait dressé un petit monument sur leur tombe, et il m’engagea à aller le bénir après le dîner. Je lui fis observer que n’ayant ni rituel, ni ornements sacrés, ni rien de ce qu’il fallait pour procéder à cette cérémonie conformément aux règles de l’Église catholique, j’éprouvais le regret de ne pouvoir répondre à sa pieuse intention ; seulement je lui promis de me souvenir d’eux, lorsque j’offrirais le saint sacrifice. Le banquet se prolongea fort avant dans la nuit. Une magnifique peau de panthère était appendue au mur de la salle : a Voilà, médit le commandant, la dépouille d’une bête que j’ai tuée à la chasse; je vous prie de l’accepter comme un souvenir de votre passage dans ces lieux solitaires. » Je le remerciai du cadeau qu’il voulait bien me faire, et j’ajoutai que l’accueil hospitalier et bienveillant dont il m’avait honoré, ne s’effacerait jamais de ma mémoire.

L’heure du silence et du repos étant enfin arrivée, il me montra lui-même le lit qu’on m’avait préparé : c’était un matelas étendu sur trois planches que deux bancs supportaient ; le tout était disposé dans un coin de la salle où nous venions dé dîner. « Il y a trois mois, me dit-il au moment où il se retirait, que Monseigneur le duc d’Aumale s’est reposé sur cette même couche; puisse-t-elle vous porter bonheur ! — Merci du bon souhait ! lui répondis-je. Puisse le ciel protéger partout et toujours les pas du noble prince que vous avez accueilli sous ce toit hospitalier ! »

Il y avait à peine quatre heures que je m’étais jeté dans les bras du sommeil, que le poste entier était déjà en mouvement et se disposait au départ. Nous nous mîmes en

marche au clair de la lune. A la pointe du jour, nous avions rejoint le reste du convoi que la veille nous avions laissé sur le plateau voisin. De là nous reprenons la route de Tlemcen. Après quatre heures d’une marche pénible et à travers les montagnes des Beni-Hédiel, nous arrivons dans la plaine de Terni, où le convoi bivouaque de nouveau. Pendant que l’on apprêtait le déjeuner, le lieutenant Mackintosch était allé faire une excursion dans les collines voisines où il avait aperçu un nuage de fumée. A son retour, il nous rapporta qu’il avait trouvé derrière ces hauteurs le commandant Bazaine, chef du bureau arabe de Tlemcen, avec un corps de cavaliers, et qu’il avait vu étendus sur un rocher les cadavres de trois maraudeurs arabes à qui l’on avait tranché la tête. Il me demanda si je n’étais pas désireux de voir ce spectacle. Je lui répondis que je frémissais d’horreur rien que d’y penser, et que je ne concevais pas d’ailleurs ces exécutions à la turque. 11 tâcha de les justifier en disant que dans un pays où les brigands étaient si nombreux et si dangereux, ces exécutions étaient nécessaires, et que la vue de ces cadavres exposés nus sur les rochers, de ces têtes pendues aux branches des arbres, était seule capable de les épouvanter et de leur faire mettre un terme à leur vie de brigandages et de crimes. «L’Arabe, ajouta-t-il, ne connaît que le sabre et le bâton. La raison est la loi des peuples civilisés ; mais les barbares qui ne distinguent pas sa voix ou la méconnaissent, ne peuvent et ne doivent être menés que par la force. Nous serions dupes de nous-mêmes, si poulies réduire, nous employions un autre moyen. — Triste et dur moyen , lui dis-je en terminant, si toutefois il est le seul vrai, le seul efficace ! »

Après une halte de plusieurs heures, nous poursuivons notre route à travers le plateau de Terni ; puis, descendant les gradins que forment les montagnes des Beni-Ournid, nous rentrons à Tlemcen au moment où le soleil disparaît à l’occident.

Trois jours avaient suffi à cette intéressante excursion ; j’avais traversé le Tell dans toute sa largeur, et effleuré la région des hauts plateaux au delà desquels s’étend un océan de sable, une plaine sans bornes, un désert sans fin. J’étais heureux d’avoir visité des contrées jusque-là peu connues, recueilli quantité d’observations et de faits qui , étant pour moi tout à fait nouveaux, étendaient le cercle de mes connaissances. Mais pour remplir entièrement le but de mon voyage, il me restait encore beaucoup à faire, et je prévoyais non sans regret que le temps dont je pouvais disposer serait trop court pour explorer avec soin et profit la ville et ses alentours. Nous étions déjà au premier jour d’octobre.

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