‹ Tlemcen, ancienne capitale du royaume de ce nomChapitre 9 sur 54 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Église de Tlemcen. — Ilistroire abrégée du christianisme dans cette ville. — Inscriptions chrétiennes découvertes dans le quartier d ’Agadyr.

Le lendemain de notre arrivée, nous n’eûmes rien de plus pressé que d’aller prendre possession de l’église où nous devions célébrer les saints mystères. Elle était située non loin du Méchouar et avait sa façade sur la place de ce nom, où elle s’élevait du côté du couchant. Nous y entrâmes en descendant quelques marches, le sol de l’édifice étant plus bas que le niveau de la place : c’était une salle carrée ayant trois nefs séparées par des arcades ; petite et étroite, elle avait bien plutôt l’apparence d’une chapelle que celle d’une église ; mais entourée de maisons mauresques, de synagogues et de mosquées, sa position la rendait intéressante aux yeux du visiteur chrétien , heureux de trouver dans cette ville et sur un tel emplacement un lieu de prières et de recueillement. Elle n’avait ni fenêtres, ni vitraux, et le jour lui arrivait obliquement par une ouverture pratiquée à la naissance de la voûte et dans le sens de la longueur du bâtiment. L’autel était dressé au fond du temple, en face de la porte, dans une niche qui rappelait le viihrab des mosquées. A la droite de l’autel s’ouvrait une porte qui menait à la sacristie. Là. nous trouvâmes une grande statue en

terre cuite, qui, par son attitude grave et menaçante, semblait avoir été placée en cet endroit pour faire la garde du trésor du temple. C’est dans ce modeste sanctuaire que nous devions les jours suivants rompre le pain de bénédiction et lever nos mains vers le ciel pour lui demander la conversion des musulmans, des juifs et des chrétiens. N’ayant ni suisse, ni bedeau, ni sacristain, le curé remplissait lui-même toutes ces fonctions, sonnait la cloche, et préparait les ornements sacrés ; à défaut d’enfant de chœur, nous nous servions l’un l’autre à l’autel. Les jours de dimanche, la garnison, ayant en tête l’état-major de la place, venait assister au service divin, pendant lequel on exécutait des symphonies en l’honneur du Saint des Saints. A ces signes extérieurs de notre religion, les Arabes, qui regardent en général les Français comme des impies, pouvaient se convaincre que nous adorons Dieu et lui rendons un culte quelconque. A part les soldats, les officiers de la garnison et les employés du corps du génie, le nombre des ouailles du nouveau pasteur n’était pas considérable, car c’est à peine si la population chrétienne qui se trouvait alors à Tlemcen comptait deux cents individus, dont la plupart étaient des Italiens ou des Espagnols mal famés et surveillés par la police du lieu. Gardez-vous pourtant de croire que ces gens-là eussent perdu tout sentiment religieux. Dès que l’arrivée du curé fut connue dans la ville, ils vinrent le féliciter et lui demander de chanter une messe pour le repos de l’âme des défunts qui les intéressaient. Ce service fut célébré avec toute la pompe et la solennité qui fût possible dans une paroisse nouvelle et pauvre : point de tentures sur les murs, ni de catafalque au milieu du temple, mais une assistance nombreuse et re-

cueillie, où des dames espagnoles se faisaient remarquer par le luxe de leur toilette et leurs mantes noires dont elles se voilaient la tête. Ces dames occupaient le milieu de la nef principale, sur les côtés étaient des officiers français dans l’attitude de la tristesse et de l’affliction. Malheureusement, le chœur était désert : le chantre qui y figurait seul était un pauvre Génois, vieux et édenté, dont la voix aigre et nasillarde faisait vibrer désagréablement les vitres de la basilique ; ancien choriste d’une confrérie de son pays natal, il ne se souvenait plus que d’une manière vague des airs d’église ; avec la voix il avait perdu tout ce qu’il savait autrefois de pldjn-chant. Il orna le Dies iræ de tant de notes tremblantes et de fioritures, que l’oreille avait de la peine à reconnaître le thème primitif, et que le chant avait la physionomie d’une extravagante improvisation, au lieu d’être une reproduction fidèle de la note et de l’air connu. Pendant que notre maestro, usant de son privilège d’étranger, extravagait au lutrin, faisant entendre sans cesse des tckè, des sellé et des ou, l’officiant, se tenant gravement debout devant l’autel, lui répondait d’une voix fausse et mille fois discordante. Au milieu du sérieux que commandait la sainteté du lieu et le souvenir de la mort présent à ce service funèbre, il était visible que plusieurs personnes de l’assemblée luttaient péniblement contre l’envie de rire. Sans doute, le curé aurait mieux fait de célébrer une simple messe basse.

Du reste, la venue du nouveau pasteur ne fut pas seulement accueillie avec joie par les chrétiens et ceux qui étaient naturellement ses ouailles ; il reçut également des marques de respect et de vénération de la part des musulmans, et

même de leurs chefs : le fait suivant que je choisis entre plusieurs autres, en est une preuve manifeste. Quelques jours après notre arrivée, j’allai de compagnie avec le curé faire ime visite au directeur du bureau arabe de la ville. Nous rencontrâmes dans la cour du diwan plusieurs chefs arabes ; il y avait des cheïkhs, des imam et des alfakih. Le président du bureau, vénérable vieillard à barbe blanche, drapé de son haïk, à la façon des héros d’Homère, s’étant approché de nous, nous demanda poliment qui nous étions. Me faisant alors l’interprète de mon confrère qui ne savait pas l’arabe : « Celui qui m’accompagne, lui répondis-je, est le nouveau marabout des chrétiens de cette cité et l’imam des disciples de notre seigneur Aïça (sur qui Dieu répande ses bénédictions!). «Lorsqu’il entendit ces paroles, il s’inclina profondément devant le curé, et prenant la main droite de celui-ci , il la baisa avec respect : « Respectable kacis (prêtre), lui dit-il, soyez le bienvenu; priez le maître des mondes pour votre serviteur, pour sa famille et ses amis. »

Ce sentiment de vénération pour les prêtres chrétiens n’était pas une chose particulière à ce vénérable vieillard, mais l’on peut dire qu’il est commun à tous les musulmans qui craignent Dieu, car il est fondé sur ces paroles du Koran :

« Tu trouveras que ceux qui nourrissent la haine la plus a violente contre les vrais croyants, sont les juifs et les ido- « lâtres. Tu trouveras, au contraire, que les plus disposés « à les aimer sont ceux qui disent : Nous sommes chrétiens. « C’est parce qu’ils ont des prêtres et des moines, hommes « exempts de tout orgueil (Surate V, 85). » Ce passage a été ainsi commenté par le savant Beydhawy ;

« Les chrétiens sont les plus disposés à aimer les musulmans, à cause de la douceur de leurs mœurs, de la bonté de leur cœur, de leur détachement des plaisirs de ce monde, et de leur grande application à l’étude de la religion et à la pratique des bonnes œuvres. » (Voyez Beydhawy, édition de Fleischer, page 270.)

Lorsque j’arrivai à TIemcen, cette ville, qui avait été la dernière conquise par les armes françaises, ne jouissait que depuis quelques années, des bienfaits de la religion chrétienne. C’est en 18Z|5 qu’elle vit entrer dans ses murs pour la première fois le premier pasteur du diocèse d’Alger, Monseigneur Dupuch. Les os des chrétiens ensevelis depuis des siècles dans cette terre infidèle durent tressaillir de contentement sous les pas du nouvel apôtre de l’Afrique. Le saint sacrifice fut offert par lui en plein air dans les jardins *' du Méchouar, ancienne demeure des rois maures et siège de l’islam. Après avoir visité les hôpitaux, consolé les malades et rempli les autres fonctions de son ministère, il quitta les murs de la ville, emportant les bénédictions et les regrets des chrétiens aussi bien que des musulmans. Ceci se passait vers la fin du mois d’avril 18Zj5. Deux mois après, le 6 juillet, le culte catholique était inauguré dans une synagogue que l’on avait appropriée à cet effet et qui sert encore aujourd’hui d’église. Le nouveau curé fut installé par un vicaire général du diocèse d’Alger, en présence des autorités militaires , au son des instruments de musique et au bruit du canon. Le pasteur de TIemcen ne devait pas faire un long

séjour au milieu de ses ouailles désolées : sept mois après cette solennelle installation et ces fêtes magnifiques, on le voyait se promener dans les rues de Paris, loin du tumulte des combats et des balles homicides des bédouins : l’Algérie entière s’était soulevée contre la domination des rourais et avait levé l’étendart de la révolte. Bou-Maazah avait prêché la guerre sainte contre les infidèles ; Abd el-Kâder, après avoir ravagé la province de l’ouest et s’être fait proclamer sultan et commandant des moslim , avait mis le siège devant Tlemcen et tenait les troupes françaises bloquées dans cette place habilement défendue par le général Gavaignac. Après six mois de siège et de souffrances, elle fut enfin délivrée par des secours venus du dehors ; mais le curé ne jugea pas à propos de rester plus longtemps dans une ville exposée sans cesse aux attaques des Arabes, et il prit le parti de la retraite. A la suite de cette fuite inattendue, l’église de Tlemcen resta veuve et sans pasteur. Lorsque son successeur arriva avec moi, le 22 septembre de l’année 1846, il y avait neuf mois qu’elle se trouvait dans ce malheureux abandon ; dans cet intervalle des enfants vinrent au monde qui ne furent point régénérés par les eaux du baptême ; des mariages se contractèrent que l’Église ne put consacrer par ses bénédictions ; nombre de malades rendirent le dernier soupir en réclamant en vain les secours et les consolations de la religion, et chacun enterra ses morts comme il l’entendit. En arrivant, le nouveau pasteur s’empressa de conférer le baptême aux enf mts qui ne l’avaient pas encore reçu, et il fit de son mieux pour engager les personnes qui s’étaient mariées en l’abence du curé, à se présenter à l’église.

Après avoir fait connaître l’état de la population chrétienne de Tlemcen à l’époque où je visitai cette ville, qu’il me soit permis de jeter un coup d’œil rapide sur l’histoire de cette Église, et de recueillir chez les auteurs anciens les témoignages qui s’y rapportent, témoignages d’autant plus précieux, qu’ils sont rares et en général fort peu connus.

Tlemcen, dont le nom romain était, comme nous l’avons vu plus haut, Pomarium ou Pomaria, était, sous Gordien le Jeune, une cité importante, puisqu’elle possédait un corps de cavalerie commandé par un préfet, personnage consulaire, et chargé d’éclairer les mouvements des tribus ennemies ; mais il est probable que déjà, sous l’empire de Claude, elle comptait parmi les colonies militaires et qu’elle jouissait des prérogatives attachées à ce titre. C’est vers cette époque que Tlemcen a dû entendre les messagers de la Bonne-Nouvelle et embrasser la foi chrétienne. Quoique l’origine de son Église, aussi bien que celle des autres Églises d’Afrique, soit couverte d’incertitude et de ténèbres, cette ville fut vraisemblablement une des premières à être érigée en siège épiscopal et placée sous la pr'matie des évêques de Carthage. Si je ne me trompe, l’évêque de Tlemcen figure dans la liste des Evêchés d’Afrique 3 sous le nom de Pamariensis (episcopus), qui est mis sans doute pour Pomariensis.

Les temps qui suivirent l’établissement du christianisme dans cette contrée, ne nous sont pas mieux connus ; nous n’avons là-dessus que des conjectures à proposer, mais il y a toute apparence que l’Église de llemcen n’eut pas un sort différent de celui des autres Églises du nord de l’Afri-

que, et que, sous la domination romaine, comme sous celle des Vandales et des empereurs de Constantinople, elle éprouva les mêmes péripéties, les mêmes vicissitudes de prospérité et de malheur.

Ce que nous pouvons dire de sûr touchant ces diverses époques, c’est-à-dire l’intervalle qui s’écoula entre les dernières années du quatrième siècle et la seconde moitié du sixième, c’est que la population chrétienne de Tlemcen était alors très-considérable ; ce fait est attesté par le grand nombre d’épitaphes découvertes de nos jours dans l’enceinte du quartier d’Agadir et portant soit des formules qui révèlent une main chrétienne, soit des dates où cette religion était incontestablement déjà établie dans ce pays. Nous allons les transcrire ici , pour ne rien omettre de ce qui regarde l’histoire de l’Église de Tlemcen, histoire pauvre et obscure s’il en fut jamais.

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