CHAPITRE IY
Arrivée à Tlemcen. — Les juifs de cette ville; leurs synagogues et leur cimetière.
Une demi-heure après, j’entrai par la porte d'Oran dans l’antique cité, précédé d’un robuste Maure qui s’était chargé, moyennant finance, de transporter ma valise et mon burnous. Quant à moi, muni de ma canne, et le bréviaire sous le bras, je m’engageai dans les rues tortueuses de Tlemcen, cédant à l’impatience de ma curiosité et laissant à mes regards avides de nouveautés une libre carrière. Après cinq jours de marche dans les montagnes ou les plaines désertes, j’étais heureux de retrouver enfin dans l’enceinte de ces murs des signes de la vie sociale et une ombre de civilisation. Mais à mesure que je m’enfoncais dans l’intérieur de la ville, un sentiment vague de tristesse et de mélancolie s’emparait de mon âme, à la vue des ruines, des décombres qui s’offraient partout sur mon passage, et des misérables bâtisses que la main des Européens élevait sur les débris des maisons élégantes des Maures. Çà et là l’on voyait les murs tapissés de bouses de vache, qui desséchées servent de combustible aux gens pauvres du pays ; les rues étaient couvertes d’une couche de poussière épaisse et blanche qui, sous les rayons du soleil en plein midi, reflétait un éclat à vous faire perdre la vue ; la solitude et le
silence régnaient au milieu de ces ruines ; l’on eût dit que nous étions dans une cité du sombre empire , dans le sein d’une véritable nécropole: c’était l’heure solennelle de la sieste et du repos.
M. le curé de Tlemcen m’avait promis de me donner l’hospitalité tout le temps que je resterais à Tlemcen : le portefaix maure me conduisait donc au presbytère dont il connaissait l’adresse. Après avoir serpenté quelque temps dans un labyrinthe de rues étroites, nous débouchâmes enfin sur la place du Mècliouar} dans le voisinage de laquelle était située notre future demeure. C’était un édifice hybride „ c’est-à-dire moitié mauresque, moitié européen. Une cour pavée de dalles de marbre et entourée d’une galerie était ombragée par une treille d’où pendaient des grappes vermeilles prêtes à être cueillies *, derrière la maison était un jardin planté en arbres fruitiers et orné d’un jet d’eau ; dans les autres dépendances de l’édifice l’on voyait un puits, une fontaine et un bassin.
Dans un pays aussi brûlé par les ardeurs du soleil que l’Afrique, ces avantages nous parurent d’un prix infini; mais au moment de notre arrivée, il nous fallait autre chose que de la fraîcheur et des eaux abondantes : avant tout nous avions besoin de quelques meubles, et nous ne trouvâmes pas même un lit. Quand la nuit arriva, il me fallut chercher un gîte dans le quartier du Méchouar habité par la population européenne.
Autrefois, c’est-à-dire dans le quatorzième et le quinzième siècle, Tlemcen,, suivant le témoignage de Léon l’Africain,
possédait deux fondoucs ou hôtelleries pour les Génois et les Vénitiens qui venaient débarquer chaque année àMersa’l- Kébir ou à Honein, et se rendaient de là à Tlemcen pour y trafiquer avec les marchands de cette ville. Le fondouc, mot qui est tiré du grec TLa.vhyf.ov, auberge, est un grand édifice carré, ayant une cour intérieure (aida) et des chambres ou plutôt des cellules qui reçoivent le jour de cette cour ; des tapis, des matelas très-minces ou des peaux de mouton étendus par terre y servent de lit aux voyageurs. L’Arabe, accoutumé à voyager sur une selle de bois et à dormir sur la dure, trouve délicieuse une couche pareille ; mais à nous Européens, qu’une éducation molle et féminine a amollis et énervés, elle doit paraître nécessairement incommode et insupportable : cependant à l’heure qu’il était et grâce au besoin impérieux que j’éprouvais de me reposer, si j’avais trouvé un fondouc, je n’eusse pas hésité à m’y installer cette nuit-là.
A force de chercher et de demander, je parvins à découvrir une maison où l’on voulut bien me louer une chambre et un lit pour une nuit ; le locataire, qui n’avait pas d’autre gîte, fut obligé de s’en passer et d’aller dormir sur la terrasse, comme font la plupart des gens du pays.
Le lendemain, l’intendant militaire de la place m’accorda un lit militaire, et je pus dès lors m’établir au presbytère et y dormir, sinon mollement, du moins en toute sûreté, à l’abri des balles et des maraudeurs, loin des cris sauvages des chiens et des chacals. Seulement, au milieu du silence profond de la nature, durant le repos de tous les humains, mon oreille était frappée du chant lugubre du muezzin qui
du haut du minaret de la grande mosquée, avertissait les musulmans de se mettre en prière et d’adorer Allah le trèshaut. Cette voix qui venait me réveiller toutes les nuits, était pour moi, au milieu des pensées’ vagues qui m’assiégeaient dès les premiers moments de ce réveil forcé, comme un écho lointain du ciel qui , retentissant dans ce qu’il y avait de plus intime dans mon âme, me rappelait l’idée de Dieu et celle de l’éternité.
Dieu seul est grand, Allah ahhar, disait le Maure sur sa tour aérienne ; oui, je répondais en moi-même, Dieu seul est grand ; le mouvement des astres qui marchent avec tant d’ordre et d’harmonie dans les hauteurs célestes, les révolutions de ce bas monde soumis à une main invisible et providentielle, les beautés et les merveilles de la nature, les lois constantes et admirables qui président à la reproduction et au remplacement des êtres, tout le prouve et le publie hautement. Dieu seul est grand, et hors de lui tout n’est qu’erreur et vanité; car les richesses et les plaisirs matériels, les honneurs et la gloire n’ont pas plus de consistance et de durée que cette voix humaine qui vient d’expirer dans les airs et que l’aile rapide du temps a déjà emportée loin de moi.
Le jour qui suivit notre arrivée répondait au premier schewal, jour où les musulmans célèbrent la fête du Fithr ou rupture du jeûne.
Dès l’aurore, des milliers de cavaliers arabes étaient venus des tribus voisines se réunir dans la plaine oùnousavions débarqué la veille. Tous les habitants de Tlemcen. grands
et petits, étaient sortis de la ville en habits de fête pour être témoins des exercices bruyants de la fantasia.
Les Européens ne pouvaient assister à ce spectacle qu’armés. Dans un pays ennemi et toujours prêt à lever Pétendart de la révolte, cette précaution n’était pas inutile, et la défiance, dit le proverbe, est la mère de la sûreté. A la vérité, je n’avais guère envie de me munir d’un sabre ou d’un fusil, car c’eût été la première fois de ma vie que j’eusse porté des armes. Cette défense me permit d’ailleurs de prolonger un repos qui m’était nécessaire. Du reste, je dirai ici d’avance que, avant mon départ de Tlemcen, il me fut permis de voir une fantasia que je raconterai dans son lieu.
Dans cette même journée j’avais un devoir doux à remplir : c’était une visite au gouverneur de la cité que j’étais venu explorer. Le digne et brave général Cavaignac nous accueillit, mon compagnon de voyage et moi, avec une franche cordialité et une bienveillance dont je ne perdrai jamais le souvenir. Le gouverneur par intérim, de la province d’Oran lui avait adressé en notre faveur une lettre de recommandation. Quelques jours après, il nous fit l’honneur de nous inviter à dîner, et nous pûmes nous convaincre qu’à la bravoure et au courage dont les officiers supérieurs de l’année d’Afrique font preuve dans toutes les circonstances, il joignait encore l’amour de la science et une sympathie manifeste pour ceux qui consacrent leur vie aux études sérieuses. Le général nous déclara qu’il comprenait le but de mon voyage, et me promit de seconder mes vues et mes recherches. Les faits ne tardèrent pas à
me prouver que ces promesses n’étaient pas de vaines paroles.
Comme mon but, en étudiant les mœurs et l’esprit des habitants, était aussi de découvrir des livres et des inscriptions, j’appris de la bouche d’un officier français qu’il y avait à Tlemcen un juif qui possédait des manuscrits rares et curieux. Il s’agissait pour moi de faire la connaissance de ce précieux personnage : je me décidai à lui faire une visite sous les auspices même de l’officier qui était lié avec lui d’une manière assez particulière. Sa maison était à deux pas de la place du Méchouar. Je le trouvai assis avec sa famille au milieu de la cour de la maison, sous une cabane de verdure formée avec des palmes et des branches d’olivier entrelacées les unes dans les autres: c’était l’époque de la fête des Tabernacles. Pour me montrer les livres en question, on m’introduisit dans une salle où une table toute servie ne semblait plus attendre que les convives. La qualité des mets qui y étaient étalés avec ordre et symétrie, leur nombre et leur quantité n’excitèrent pas peu mon étonnement. La table couverte d’une ample nappe occupait presque toute la salle. Le long de ses bords s’étendaient deux files convenablement espacées d’assiettes de faïence, pas plus grandes que les soucoupes de nos tasses à café : les unes contenaient des radis épluchés, les autres des piments verts, les autres des tranches de pastèque ou de melon ; dans quelques-unes l’on voyait des grains de grenade, dans d’autres du beurre ou du lait aigri ; ici vous aviez des olives confites, là des figues de cactus, plus loin des jujubes et des nebeks ; au centre de tous ces plats disparates,
s'élevait une pyramide de galettes, élément principal de cet étrange service. J’aurais donné beaucoup, non pour être invité au repas de la famille, mais pour être témoin de son appétit et aux prises avec une assiette de nebeks ou de grains de grenade. Mais l’heure du dîner n’avait pas encore sonné, et je n’étais venu là que pour examiner des livres et des manuscrits. Cidi Samouel, c’était le nom du maître de la maison, ouvrit devant moi une vieille armoire d’où, je le dirai par parenthèse, il sortit tout à coup un énorme rat qui sauta sur la table et de là s’enfuit à travers les jambes des assistants effrayés dans l’escalier de la maison. Le premier livre qui me fut exhibé, était un in-folio imprimé sillonné par les mites et dont le titre avait été emporté : c’était un ouvrage de casuistique rabbinique, à peu près comme notre dictionnaire de Pontas, mais rédigé en forme de demandes et de réponses ( schcouloth ou teschouboth),etq\ie je connaissais pour en avoir vu vendre à Paris un exemplaire au poids et à la livre ; le second était un volume contenant plusieurs traités de la Mischnah; le troisième portait pour titre : nbsn : c’était un livre d’heures
hébraïques, imprimé à Livourne con approvazione; les autres étaient, ou des parties de la Ghemarah, ou des commentaires rabbiniques sur l’Écriture sainte. Au demeurant, tous avaient été imprimés en Europe, et dans le nombre il n’y avait pas un seul manuscrit. Mon désappointement ne fut pas petit. Pour me consoler, il me dit, au moment où je lui donnai le schalom (salut) pour prendre congé de lui, qu’à Tlemcen je ne trouverai pas de manuscrits hébreux, mais que dans le cimetière de sa nation il y avait quantité d’inscriptions romaines qu’il m’engageait à aller voir.
La nuit suivante, je ne fis presque que rêver aux précieuses découvertes que je m’étais promis de faire le lendemain sur le dire de notre juif.
Le lendemain donc, dès neuf heures du matin, l’on voyait un fourni, malgré les feux d’un soleil ardent, arpentant le champ de repos des enfants d’Israël, lequel s’étend au nordouest de la ville, se courbant de temps en temps sur les grandes pierres carrées qui recouvrent les tombeaux et y cherchant des mots et des caractères. Vains efforts ! toutes les pierres étaient muettes. Si vous cherchez des épitaphes (, ketouboth ), me dit un passant qui me vit en besogne, vous saurez que le génie a fait tailler les pierres qui en présentaient, et que ces pierres ont servi à la construction de ce pont que vous voyez là-bas. En disant ces mots, il me montrait du doigt un pont neuf qui traverse un ravin, au nord de Tlemcen, et sur lequel passe le chemin qui mène deNedromah à cette dernière ville. Du reste, ce n’est pas seulement à Tlemcen que des inscriptions et d’autres restes précieux des temps antiques ont disparu par le fait des messieurs du génie : à Constantine, à Sétif, à Guelmah et dans mille autres endroits, des actes pareils de vandalisme et de barbarie ont été commis par les ordres d’officiers de ce corps. J’ai même ouï dire que quelques-uns d’eux se sont vantés d’avoir anéanti ces souvenirs des âges passés et de les avoir ainsi soustraits aux conjectures ridicules des antiquaires, aux inductions vaines et hasardées de l’histoire.
Désespérant du succès de mes recherches, j’avais pris le parti de regagner les murs de la ville, quand j’aperçus à une certaine distance de moi un groupe de personnes réu-
nies autour d’une fosse. M’étant approché du lieu, je vis que l’on était occupé à rendre les derniers devoirs à un juif défunt. La cérémonie finie, un rabbin qui m’avait aperçu, s’avança vers moi et me demanda d’un air humble et patelin le motif de mon excursion dans ces tristes lieux. Je lui répondis que j’étais venu là dans l’espoir de découvrir des inscriptions latines, mais que mes explorations avaient été infructueuses.
me dit-il, je vous jure que les inscriptions ne manquent pas ; j’en ai vu moi-même plusieurs, et je sais un endroit qui en est tout plein. Sur cela, il m’invite à le suivre et à vérifier la vérité de son assertion.
Tandis que nous marchions à une certaine distance l’un de l’autre, je le voyais de temps en temps s’arrêter devant certains tombeaux, se courber, porter la main droite sur les pierres qui les recouvraient, puis baiser cette même main en accompagnant ce geste de la récitation de quelques paroles que je n’entendais pas. « Sans doute, lui disje, vous voulez, par ces marques extérieures de vénération, honorer la mémoire de personnes chères à votre cœur. — Oui, cidi, me répondit-il ; ce que vous m’avez vu faire est une manière de témoigner notre respect pour le souvenir de nos parents ou de nos maîtres dont les cendres reposent sous ces pierres. Puisse, ajouta-t-il, leur âme être liée dans le faisceau de la vie! ( Tsihi nafscham sirourah bisirour hahhaïm.) »
Plus loin , je lus sur une pierre cette inscription tracée en caractères rabbiniques mêlés de quelques caractères hébreux carrés :
Bischim adounaï ilohilsraïl (par le Seigneur Dieu d’Israël)
ttntoTiBW mro abttfn nonn hv -op ru
: irmp mica n:v
Ceci est le tombeau du hhakham accompli, la gloire du Seigneur, rabbiY ehoudah Schaschportosch. L’an BMBHR de nos tombeaux.
Les deux derniers mots sont tirés delà Genèse (xxiii,6) où il est dit que les Héthéens parlèrent ainsi à Abraham qui leur avait demandé le droit de sépulture chez eux : Seigneur, nous savons que tu es un grand prince; ensevelis donc ton mort (Sarah) dans le plus magnifique (bemibhhar) de nos tombeaux. Les lettres numériques contenues dans le mot -irDuQ produisent le nombre 252, lequel, d’après le petit comput (p^p ÎDIS) répond à l’an du monde 5252 et à l’an 1552 de T ère chrétienne.
Comme chaque fosse était couverte d’une de ces grandes pierres carrées, je voulus en savoir la raison, et je demandai à mon rabbin des explications à ce sujet. « Sans cette précaution, me dit-il, les hyènes et les chacals qui infestent ces lieux , creuseraient la terre de nos fosses fraîchement remuée et dévoreraient les corps de nos frères décédés ; puisse leur âme reposer dans le paradis d’Éden ! ( T sanouhh nischmatsam bighann Eidin. ) »
Nous arrivons enfin au lieu qui recélait les trésors à la recherche desquels je courais depuis plusieurs heures. Le rabbin examine avec moi les pierres, il en regarde les quatre faces latérales, il se baisse même pour en scruter le dessous : d’inscriptions, point. Nous portons nos pas plus loin ; il réitère ses investigations, il promène ses regards à
droite, à gauche, dans tous les sens; j’en fais autant de mon côté : d’inscriptions, point. Alors, plus désappointé que moi : « II faut, me dit-il , que les pierres que nous cherchons soient maintenant scellées dans les piles de ce pont que vous voyez construit sur le ravin. Ce qui m’afflige, ajouta-t-il, c’est que l’on n’ait pas plus de respect pour nos morts, et que l’on nous enlève, sans même nous en prévenir, des pierres que les Turcs et les Arabes nous ont fait bien chèrement payer. »
En disant ces mots, il se tourna du côté de la ville, où nous nous dirigeâmes tous les deux. Chemin faisant, il m’apprit que Tlemcen avait donné naissance à un grand nom- bre de savants et pieux rabbins, et que si je voulais bien l’accompagner jusque chez lui, il me ferait voir un livre où plusieurs de ces savants étaient honorablement mentionnés ou cités. J’acceptai sa proposition avec reconnaissance, parce qu’elle me fournissait l’occasion de connaître le quartier des juifs dont je n’avais parcouru jusque-là qu’un fort petit coin.
Je l’avouerai ici, quoique prévenu contre la nation juive pour tout ce qui concerne l’amour de l’ordre et de la propreté en général, j’étais loin cependant d’avoir une juste idée de la réalité. Imaginez-vous des files de maisons basses et obscures dans lesquelles on descend d’abord comme dans une cave, puis un escalier de plusieurs marches , des murs lézardés en plusieurs endroits et tombant en ruines, tapissés extérieurement de bouses de vaches et percés de deux ou trois trous en guise de fenêtres ; ajoutez à ce tableau des enfants sales et plus qu’à moitié nus se chamail-
lant dans les cours des maisons ou dans les coins des rues et faisant aboyer les chiens. D’un autre côté, suivez-nous, si vous le pouvez, dans ce dédale de rues et d’impasses où l’on ne rencontre ni boutique, ni homme, ni bête ; traversez avec nous ces longs passages couverts où pour marcher il faut ôter son chapeau et se courber presque jusqu’à terre, si l’on ne veut pas se rompre la tête contre les solives et les poutres des maisons superposées. L’existence de cesrues presque inaccessibles, l’intérieur de ces maisons qui ne ressemblent pas mal à des cavernes de brigands, en un mot, l’aspect misérable que présente ce ghetto > puisqu’il faut appeler ce quartier par son nom, s’explique quand on se rappelle les avanies et les vexations de toute espèce que les juifs étaient forcés de subir sous l’empire des beys turcs, et même antérieurement sous le règne des sultans de Tlemcen. L’histoire nous apprend qu’à la mort du roi Abou abd-Allah, l’an 923 de l’hégire, le quartier des juifs fut saccagé, et que depuis cette fatale époque, ils ont presque toujours été en proie à la misère et à la détresse. S’il y en avait dans le nombre qui possédassent des richesses, ils avaient soin de les soustraire à l’avarice des dominateurs du pays, en affectant les dehors de la pauvreté. Aujourd’hui encore, malgré leur affranchissement politique et la sécurité que leur assure l’égalité des droits avec les musulmans, leurs anciens oppresseurs, ils conservent des restes de cette habitude qu’ils ont contractée sous les terreurs de la tyrannie : barricadés dans leur affreux quartier, ils se ressentent peu des salutaires influences de la civilisation française ; à leurs yeux nous sommes des impies et des infidèles ni plus ni moins que les disciples du faux prophète ; ils usent des avantages de
la liberté qui leur a été donnée, pour exploiter avec plus de facilité et leurs anciens tyrans et leurs nouveaux et trop crédules bienfaiteurs.
Mais laissons là ces pénibles réflexions et revenons à notre officieux rabbin. Je le suivais en tremblant dans les coupegorge dont je viens de vous donner une esquisse, lorsque tout à coup il s’arrête devant une porte et me dit : « Nous voici arrivés. » Nous montons par un escalier délabré dans une chambre plus longue que large où je trouvai un lit placé sur une estrade et entouré d’une balustrade en bois, une femme occupée à laver le parterre et qui en me voyant entrer laissa son travail pour venir me baiser la main, un enfant au maillot qui se vautrait par terre et dans l’eau, deux poules juchées dans un coin et une liasse de piments rouges {felfel) appendus au mur : c’était tout l’avoir du docteur d’Israël. Après cela, n’allez pas me demander où était la cuisine , la bibliothèque ou le jardin : la chambre qui nous réunissait, tenait lieu de toutes ces pièces.
Parmi les livres qu’il me montra et qui étaient entassés sur une étagère poudreuse, j’en remarquai un dont le titre était : nrOt^n “ISD’ c’est-à-dire, Traité de la gerbe de l’oubli , ou, pour parler français, Traité contenant le sommaire des choses que l’on peut oublier, par Abraham, fils du hhakham accompli, le médecin Yacob Gabischon, de Grenade. Livourne, 1748. C’est dans cet ouvrage imprimé en caractères rabbiniques que le docteur me fit lire les noms de plusieurs savants juifs qui étaient cités ou mentionnés avec éloge , noms, du reste, dont j’ai entièrement perdu le souvenir et que le lecteur peut-être ne regrettera pas beaucoup de ne pas voir figurer ici dans ces pages
Quand je fis mine de vouloir me retirer, notre juif se mit à me débiter une longue jérémiade dans laquelle il m’exposa en termes pathétiques les misères de sa profession et la pauvreté à laquelle il se trouvait réduit. 11 me dit que le nombre des rabbins était trop considérable à Tlemcen ; que depuis l’occupation française le prix des vivres avait quadruplé ; que les aumônes et les dons des fidèles n’avaient pas augmenté à proportion des nouveaux besoins; que loin de là, leur revenu avait considérablement été réduit, parce que la crainte de Dieu s’affaiblissait tous les jours dans le cœur des Israélites; qu’ils ne vendaient presque plus des tepkillirij des amulettes, des mèzouzoth , ni des tsitsit; qu’en un mot, ils étaient presque réduits à mourir de faim. C’était une manière comme une autre de me demander la charité. Je me sauvai de chez lui comme je pus, et, après avoir erré quelque temps dans les rues abominables de ce quartier, je débouchai enfin, à mon grand contentement, sur la place du Méchouar.
Je me souviens que le lendemain de ce jour à jamais mémorable, c’était le sabbat. Le hazard voulut que je rencontrasse sur la même place le juif dont j’avais fait la connaissance en premier lieu. Il me conduisit à une synagogue où il me promit de me présenter au grand rabbin de Tlemcen, rabbi Mouschi el-Scharkii, natif de Jérusalem. La synagogue portait le nom d’un savant rabbin, auteur de plusieurs ouvrages manuscrits, et mort il y a plus de cent ans, appelé rabbi Eullel ben-Sidoun.
Quand j’entrai dans le temple, l’office n’était pas encore commencé, mais il y avait des juifs qui faisaient des prié-
res préparatoires et qui, accroupis par terre ou sur des marches, marmottaient de l’hébreu entre leurs dents, tandis qu’ils balançaient leur corps dans te sens d’arrière en avant ; d’autres étaient debout et en contemplation ; quelques-uns se tenaient profondément inclinés devant le aron hakodesch, l’armoire sainte, dans l’attitude de l’adoration de la majesté divine ; à deux pas de là, trois se demandaient tout haut des nouvelles de leur commerce et s’entretenaient du prix des marchandises qui étaient arrivées par la dernière caravane.
Gomme monsieur le grand rabbin n’arrivait plus, et que je me sentais déplacé au milieu de tous ces pharisiens et docteurs de la Loi, je pris le parti de me retirer. Un vieux juif qui m’avait reconnu pour un nazaréen, se trouvant sur mon passage près de la porte, jeta sur moi, au moment où je sortais, un regard indéfinissable de colère, d’horreur et d’indignation; il bredouilla même quelques mots qu’il ne me fut pas possible d’entendre.
En quittant ce lieu, je m’engageai dans une rue où je découvris une autre synagogue presque entièrement en ruines. Le mur de la façade, ainsi que le toit de la partie antérieure de l’édifice, étaient tombés, en sorte que l’on y était comme en plein air. Par-dessus une estrade qui s’élevait au milieu des décombres, était assis sur une espèce de trône un vieillard à longue barbe blanche qui était sans doute le président de l’assemblée. M’ayant aperçu sur le seuil de la porte du temple, il me fit signe plusieurs fois d’entrer et de prendre place parmi les fidèles : il m’avait pris pour un israëlite français qui venait remplir les devoirs du sabbat. Le refus obstiné que j’opposai à ses pressantes
invitations, finit par lui faire comprendre que je n’étais venu là que pour donner carrière à ma curiosité. En effet, son regard qui jusque-là avait brillé doux et bienveillant, s’assombrit tout à coup comme la tempête, et de temps en temps il en jaillissait des foudres et de tacites malédictions. J’eus le courage de soutenir jusqu’à la fin des chants et des prières, ce feu roulant du zèle rabbinique. Je fus alors témoin d’une cérémonie qui me toucha beaucoup et qui me donna une idée de la piété filiale des juifs envers les auteurs de leurs jours, et du respect qu’ils portent à la vieillesse et aux anciens de leur nation : avant de sortir du temple les fils venaient baiser respectueusement la main de leurs pères ou de leurs aïeuls, puis tant les pères que les fils montaient successivementsur l’estrade où le patriarche, assis sur la chaire de Moïse, leur donnait sa main droite à baiser. Quand tout fut fini, il prit lui-même le chemin de la porte que je n’avais pas quittée, et venant à passer près de moi, il détourna dédaigneusement la tête comme pour me dire: Qu’ont à faire ici les chiens de chrétiens? C’est toujours le même esprit, le même faux zèle qui anime ce peuple. C’est lui qui a fait mourir le fils de Dieu, lapidé les apôtres, persécuté les justes et les saints de la primitive Église ; il ne dépend pas de lui qu’il ne commette de nos jours les mêmes crimes, les mêmes excès. Tant que le rabbinisme régnera sur eux, tant que la loi de Dieu sera remplacée chez lui par les abrutissantes et absurdes prescriptions des hommes, le juif restera un être dégradé et maudit des autres peuples. La religion qu’on lui enseigne dans le secret de ses écoles et dans les mystères d’une langue inintelligible, est incompatible avec les progrès de notre civilisation, et il n’aura pas le droit de
se plaindre des défiances dont il est l’objet, tant qu’il n’aura pas fait le sacrifice de ses pratiques ridicules et de ses chimériques espérances, au pied de l’autel de la patrie.
Dès mon arrivée à Tlemcen, j’avais contracté l’habitude d’aller chaque jour passer quelques heures dans un café maure. L’on sait qu’en Afrique, c’est un des moyens les plus connus quand on veut étudier les mœurs des indigènes, de se mêler avec eux et de prendre part à leur conversation.
L’on m’avait vu entrer dans le quartier des juifs et m’entretenir familièrement avec eux sur la place publique, a Pourquoi, me dit un Arabe qui était accroupi dans un coin du café , pourquoi, vous qui appartenez à la grande nation française, et nous paraissez un marabout de qualité, fréquentez-vous des fils de charogne, béni cljifah ? » Comme je ne comprenais point le sens de l’allusion, il se mit à me raconter la légende suivante, pendant que les autres Arabes, groupés autour de nous, fumaient gravement leur pipe et remplissaient le lieu d’épais nuages de fumée et de l’odeur musquée du tabac.
« Un jour, dit-il, un chameau, par la permission du Dieu très-haut, parla et prononça distinctement le témoignage : La ilali iiï Allah, ou Mohammed reçoul Allah (il n’y a de dieu qu’ Allah, et Mahomet est l’envoyé d’Allah). Les juifs, qui dans ce moment contestaient entre eux la mission divine de notre prophète, entrèrent en fureur, assommèrent la pauvre bête de coups de bâton, puis la chargeant de pierres, de plomb et de tout ce qui leur tomba sous la main de plus dur, ils la plantèrent là, croyant qu’elle ne pourrait
plus se relever et qu’elle mourrait sur la place même. Mais Dieu (soit-il exalté!) prenant pitié du chameau qui avait rendu témoignage à la vérité, brisa la sangle qui retenait la rahlah (selle) sur le dos de l’animal, et le chameau s’enfuit à Médine où se trouvait alors notre seigneur Mohammed (que Dieu répande ses bénédictions sur lui, sur sa famille et sur ses vénérables compagnons!). Les enfants d’Israël, aveuglés par la passion, refusèrent de reconnaître le doigt de Dieu dans ce second miracle ; ils réunirent toutes leurs tribus et marchèrent sur Médine qu’ils assiégèrent, réclamant non-seulement le chameau, mais exigeant aussi qu’on leur livrât Fatimah, fille de l’envoyé de Dieu. En présence du danger qui menaçait la ville : « Que devons-nous faire, dit Mohammed (que Dieu le bénisse et le salue !) à ses compagnons consternés ? — Apôtre de Dieu, répondit le lion de Dieu, Aly, fils d’Abou-Tâleb, si vous m’en croyez, je sortirai contre les enfants d’Israël, et ils seront exterminés. »
« Aly, armé de son terrible dhou’l-fècar, sortit de la ville et se ruant sur les ennemis, en fit un tel massacre que pas un seul n’échappa : il n’y eut que les femmes d’ épargnées. Alors celles-ci vinrent tout éplorées trouver notre seigneur Mohammed (que Dieu le bénisse et le salue!) et lui dirent :
« Hélas ! seigneur, qu’allons-nous devenir sans maris et sans postérité? — Allez, leur dit le prophète, allez sur le champ de bataille, que chacune de vous reconnaisse son mari et se couche à son côté. » Les femmes obéirent, et s’étant endormies chacune à côté de son mari, elles se réveillèrent cinq heures après enceintes et heureuses.
« Telle est, ajouta le narrateur, l’origine impure des
juifs actuels : ils ne sont pas des fils d’hommes, beniadam, mais des fils de charognes, béni djifah.
« Au surplus, dit-il en terminant son récit, c’est une femme juive qui a donné la mort à notre seigneur Mohammed (sur qui Dieu répande ses bénédictions !) en lui servant une épaule de mouton empoisonnée. »
Cette histoire est claire et n’a pas besoin de longs commentaires ; elle montre, d’un côté, le profond mépris que les musulmans de l’Algérie professent pour la nation juive, et, de l’autre, dans quelle mesure et jusqu’à quel point les Français doivent user de l’intermédiaire des Israélites, soit dans les affaires commerciales, soit dans les relations de la vie civile , soit dans les négociations diplomatiques. Assurément nous avons été trahis bien des fois ; ce n’est pas notre faute, si nous ne l’avons pas été davantage.
Après un discours pareil, je compris qu’il me fallait rompre avec la juiverie, si je tenais à être bien venu auprès des musulmans et avoir accès dans leur société. D’un autre côté, les juifs ayant reconnu que je n’étais ni un commerçant, ni un des leurs, évitèrent désormais de se mettre en contact avec moi.
Pour compléter ici ce que j’ai à dire de cette nation, j’ajouterai que les synagogues quelle possède à Tlemcen sont au nombre de cinq et qu’elle forme une population d’environ 1,585 âmes.
Des juifs il est naturel que je passe aux chrétiens, nos correligionnaires.