CHAPITRE II
Le porte enseigne Oléninerêve d'être aide-de-camp de l'empereur. On sait que le porte-enseigne Tolstoï caressait le même rêve. Il désirait aussi passionnément la croix de Saint-Georg-es, nous dit son biographe Behrs, et il l'avait bien méritée, après trois jours de mitraille au quatrième bastion de Sébastopol et une part glorieuse prise à la défense de Malakoff. Il cherchait la gloire, et certains passag-es de la Guerre et la paix nous révèlent, avec la franchise qu'on rencontre toujours chez lui, ses secrètes pensées d'alors, attribuées maintenant au prince André Bolkonsky rêvant de devenir le Napoléon russe :
Personne ne le saura jamais, mais est-ce bien ma faute si e n'aime qu'une chose : la gloire et l'amour des hommes?. .. Si chers que me soient mon frère, ma sœur et ma femme, et si effrayant et monstrueux que cela paraisse, je n'hésiterais pas à les sacrifier tous à un instant de gloire et de triomphe sur les hommes dont je m'approprierais l'amour.
Le mauvais vouloir d'un supérieur empêcha Tolstoï d'obtenir la récompense pour laquelle il avait été présenté, « ce qui chang-ea ses idées sur le courage », assure Behrs avec son imperturbable candeur. La gloire de l'écrivain remplaça celle du guerrier, et le consola de ses insuccès dans l'armée.
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(( Il m'avouait un jour sa vanité d'écrivain, disant que la gloire des lettres était pour lui un sujet de grande joie et que la conscience de son rang littéraire et de son rang social lui était fort agréable ». Behrs écrit l'histoire de son illustre parent avec la pieuse fidélité d'un dévot écrivant une vie de saint. Il faut connaître la profondeur de cette dévotion pour écarter toute idée de malice dans ses dires. Il est vrai que, pour le héros, la naïve fidélité de son adorateur équivaut parfois à la pire des trahisons : mais pour l'investigateur, en revanche, cette naïveté a plus de valeur que l'esprit le plus subtil.
Après ses désillusions militaires , Tolstoï se rendit à Pétersbourg, puis à l'étranger. « Il ne s'est jamais plu à Pétersbourg, » relate Behrs. « Il n'avait rien de ce qu'il faut pour briller dans les hauts parages, ne se souciant pas de faire carrière, ne possédant qu'une médiocre forune et n'ayant pas encore acquis son grand renom d'écrivain » .
Après avoir voyagé, il retourna dans ses terres, à l'époque de l'émancipation des paysans, exerça les fonctions nouvellement créées d'arbitre et fonda l'école de Yasnaia-Poliana. Un moment, il songea à vouer toute sa vie à cette œuvre d'éducateur. Mais, encore une fois, le désenchantement succéda à son désir de faire du bien aux hommes. Il en vint avoir, selon son expression, «quelque chose de criminel » dans ses rapports avec les enfants .
Il me parut que je dépravais la nature primitive et pure des petits villageois. J'eus l'obscur sentiment d'une sorte de sacrilège. Je me croyais semblable à ces vieux débauchés qui aiguisent leur imagination fatiguée devant des tableaux vivants où des enfants se tordent en des poses voluptueuses.
Toujours, on le voit, son repentir, si sincère qu'il soitr tourne à l'exagération maladive. Ce qu'il y a de vrai,
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quand on examine les cahiers de son école, c'est qu'il se préoccupait, en réalité, beaucoup moins des enfants que de lui-même. Tous ces devoirs d'écoliers qu'il devait, dans son Journal, proclamer supérieurs aux œuvres de Pouchkine et de Gœthe, ne prouvent qu'une chose : c'est que dans ces sources vierges et profondes, dans ces âmes d'enfants, il ne cherchait, éternel Narcisse, que le reflet de sa propre image. Et il se peut bien qu'ils courussent, en effet, quelque danger aux expériences de cet étrange pédagogue qui, jusque dans l'âme de ses petits élèves, n'aimait, en réalité, que lui-même, lui seul.
« Tout allait bien à ce qu'il semblait, » avoue-t-il dans sa Confession, mais je sentais que mon esprit n'était pas entièrement sain et que cela ne pouvait continuer. « Une nouvelle voie se préparait. » « Moins malade de corps que d'âme, dit-il plus loin, j'abandonnai tout et m'en allai dans la steppe, chez les Bachkirs, boire du koamiss <et vivre d'une vie animale. »
A son retour, il épousa Sophie Andréiévna Behrs.
Jusque-là sa vie, n'avait été que dilettantisme, expériences d'amateur, exploits de chasse, car, à travers toute son existence, Léon Tolstoï nous apparaît surtout comme un grand chasseur , aux fantaisies variées et innombrables, à la manière de l'oncle Yérochka.
Mais le mariage n'est point un jeu ni une chasse : c'est, pour lui, une chose sainte et grave, la première qu'il ait connue, transformant et transfigurant tout, le réclamant tout entier, et à laquelle, de fait, il s'abandonna sans réserve. Il avait trente-quatre ans. Elle en avait dixhuit. Ils s'enfermèrent à Yasnaia Poliana et y restèrent vingtans sans jamais s'ennuyer, sans avoir besoin de personne.Ce furent les meilleures années delà vie de Tolstoï, ■celles où il écrivit la Guerre et la Paix et Anna Karé-
nine. Ce fut le plein épanouissement et l'apogée de sa force. « Son amour pour son mari n'a point de bornes », écrit, de sa sœur, M. Rehrs. Leur vie est un idéal de félicité conjugale. » Et les parents de la jeune femme disaient : « Nous n'aurions pu souhaiter pour Sonia un plus grand bonheur. »
L'écrivain russe Feth, qui la vit à cette époque, la dépeint dans ses Souvenirs comme un des plus parfaits modèles féminins de la Gentry russe. Il la montre « tout de blanc vêtue, un gros trousseau de clefs à la ceinture », simple, discrète et gaie, toujours enceinte (elle fut mère de treize enfants). Elle copia sept fois Anna Karénine, ce qui ne l'empêchait pas de vaquer aux soins de son ménage, descendant jusqu'aux petits détails de cuisine, et de nourrir elle-même ses enfants. Ceux-ci, jusqu'à l'âge de dix ans, n'eurent pas d'autre institutrice. Elle cousait elle-même leurs vêtements.
Il y avait quelque chose de solennel et de biblique dans cette vie, qui était celle des patriarches de l'ancienne loi, à qui le Dieu d'Israël avait ordonné a de croître, de se multiplier, et de remplir la terre de leur descendance ». Quoi qu'on pense de ce bonheur familial, il était en luimême quelque chose de défini, de ferme et, si ce n'est de parfait, du moins d'achevé, et, par conséquent, de beau, de richement beau, selon l'expression populaire, c'est-àdire de très rareà notre époque, où, sans être détruite, la vie russe, ni vivante ni morte, est défigurée, rongée par une lèpre honteuse, par ce venin purulent qui décompose la famille et qu'on peut étudier dans les Frères Karamasoff. Hardis, mais faibles, les yeux fixés sur l'avenir, nous ne savons plus apprécier à leur juste valeur ces modes de vie d'autrefois, d'un si bel achèvement, riches et somptueux à voir, comme dit le peu-
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pie. Racines vivantes de toute culture humaine, elles plongent avidement dans les profondeurs obscures du vieux sol natal, dans les chaudes entrailles de la vie végétative, d'où, quoi qu'en disent les « grises théories », le grand Arbre de Vie tire exclusivement la nourriture qu'il lui faut pour élever jusqu'au ciel sa cime verdoyante. Sont-elles vraiment aussi grossières et cyniques qu'elles le paraissent, ces paroles de Nicolas Rostoff dans l'Epilogue de la Guerre et la Paix : <x Tout cela n'est que poésie et radotage de vieilles femmes. Ce que je veux c'est que mes enfants n'aillent pas mendier. Il me faut donc ramasser une fortune tant que je suis en vie : voilà tout. Et je n'y arriverai qu'avec de l'ordre et de la sévérité ! »
Pierre Bezoukhoff,et plus tard Lé vine, pour qui le salut de l'humanité est une œuvre aussi « facile à accomplir » que pour le petit Irténieff, ont beau parler autrement et soutenir qu'en faisant prospérer leur avoir ils travaillent à une révolution pacifique et humanitaire, « d'abord dans leur humble district, puis dans toute la Russie, puis dans le monde entier », ils agissent et vivent, en réalité, d'après les préceptes que Rostoff , lui, exprimait avec une franchise toute tolstoïenne. Dans le passage suivant de la Confession, Tolstoï ne semble-t-il pas mettre en pleine lumière ce qui se passait au fond de l'âme de ses héros favoris? « A cette époque, ma vie tout entière convergeait vers ma femme, vers mes enfants, vers mes efforts pour accroître nos moyens de subsistance. Toute idée de perfectionnement s'était transformée en tendance à développer autant que possible mon bien-être et celui de ma famille. » S'il faut l'en croire, la Guerre et la Paix et Anna Karénine eux-mêmes n'auraient été écrits que pour améliorer la position matérielle de la famille. « En
revenant de chasse, dit Behrs, il exprimait chaque fois son émotion par ces paroles : « Pourvu que tout aille bien à la maison ! »
Qu'on ne s'y trompe pas : il n'y a point là d'esprit bourgeois, il y a quelque chose d'infiniment plus profond et plus originel : c'est l'éternelle voix de la nature, c'est l'instinct impérieux qui ordonne au fauve de creuser sa tanière, à l'oiseau de bâtir son nid, à l'homme d'allumer le feu de son foyer.
Voici quinze jours que je suis marié, écrit-il à Feth, et je suis un nouvel homme, un homme heureux, jusqu'aux oreilles dans le ménage, dans la culture, dans mille efforts visibles et invisibles.
Sonia travaille avec moi. Nous n'avons pas d'intendant. C'est elle qui tient le comptoir et la caisse. J'ai des abeilles, des brebis, des plantations d'arbres fruitiers.
Il arrondit ses terres de Toula, de Penza, de Samara, achète cent juments bachkires et les croise avec d'autres races pour obtenir une laiterie modèle et fabriquer du koumiss. Il se passionne pour l'élevage des porcs, porcs d'une espèce particulière, gras, nus, courts sur jambes, dont sa vieille ménagère dit merveilles. « Le comte en avait trois cents, installés par couples dans de petites niches qu'on lavait tous les jours, ainsi que les bêtes elles-mêmes... Le comte ne souffrait pas la moindre malpropreté. Tout était-il en ordre, il se promenait content au milieu del'étable en disant à haute voix: «Quel ménage, quel beau ménage ! » Mais gare à la plus petite saleté ! Aussitôt c'étaient des colères et des cris... Le comte s'échauffait facilement. » L'institutrice Anne Seuron, dont les Six ans chez le comte Léon Tolstoï visent à la méchanceté et n'arrivent qu'à la platitude, a
beau railler la tendresse de Tolstoï pour les petits cochons de lait « qu'on soigne comme des enfants », la plaisanterie ne porte pas. Il n'y a, dans cet ensemble, rien de bas ni d'élevé, de pur ni d'impur. L'œil du maître veille sur tout, allant de l'étable à la chambre d'enfants. Gomme dans un corps vivant, toutes les parties se tiennent, tous les organes, toutes les fonctions concourent à une même harmonie, — hommes, bêtes et plantes constituentun seul tout. Et lors même que Tolstoï, pareil à son Lévine, se berce, en élevant des pourceaux, de l'idée d'accomplir ainsi une révolution pacifique qui doit s'étendre « de son humble district à la Russie et au monde entier », — ce qui le guide, en réalité, c'est le sûr et profond instinct de la vie animale creusantses obscures et chaudes tanières. Haras, étables, chambres d'enfants, aussi bien que les livres de comptes et les trousseaux de clefs de Sophie Andréiévna, tous ces « efforts visibles et invisibles » émanent d'une seule volonté, celle de la nature qui bâtit les nids et qui fonde aussi les maisons « somptueuses à voir ».
Ce qui, pourtant, frappe avant tout dans ce tableau c'est le grand et simple amour de la vie, c'est la constante joie de vivre, joie d'enfant, telle que l'éprouvait Gœthe et telle que Tolstoï l'exprime encore dans ce passage d'une lettre à Feth :
Une saison chaude et délectable, les bains, les fruits et les baies m'ont conduit à l'ébat que j'aime par-dessus tout : celui d'une grande paresse d'esprit... Voici deux mois que mes doigts sont purs d'encre et mon cœur de pensées. Il y a longtemps que le monde créé par Dieu ne m'avait causé autant de plaisir. Je suis là, bouche bée, jouissant detout et n'osant faire un mouvement de peur de laisser échapper quoi que ce soit.
Et ce sont là ses plus dures, ses plus terribles années, celles où il songeait au suicide et méditait sa Confession!
La grande fête bachkire dont parle Behrs nous le montre dans toute sa spontanéité, tel que Dieu l'avait créé et tel qu'un artiste de génie aurait dû l'illustrer par son pinceau .
Mohamed-Schah Romanovitch avait, au nom du comte Tolstoï, convoqué toute la steppe de Samara à des courses pour lesquelles le comte choisit un vaste terrain plat, où il fit disposer une piste des cinq verstes. Gomme prix, il offrit un taureau, un cheval, une montre, une houppelande, etc. On dépeça des moutons et même un cheval, et, deux jours durant, le comte hébergea quelques milliers de khirgizes, de bachkirs, de moujiks russes et de cosaques de l'Oural, venus là avec leurs objets de campement, leurs marmites, leur koumiss, leurs troupeaux. Une longue rangée de tentes se dressa dans l'herbe de la steppe. Sur un mamelon tendu de tapis de feutre, les bachkirs s'accroupirent en rond, buvant le koumiss qu'un jeune garçon de leur race versait d'une grande outre dans une coupe qu'il faisait circuler au milieu d'eux. Les humeurs étaient joyeuses, mais dignes et bienséantes : car Tolstoï, remarque Behrs, « savait inspirer la bienséance même à la foule » .
Il passe un souffle d'idylle pastorale, remontant aux vieux âges nomades, sur cette fête qui se déroule dans les hautes herbes, sous le ciel de la steppe. Et aujourd'hui encore la figure de ce vieillard septuagénaire auquel on aime trop à prêter et qui aime à se prêter lui-même un caractère recueilli, ascétique, incorporel, cadrant avec certaines idées de notre temps, m'apparaît plutôt, avec son aspect sévère, rustique, presque grossier, non dé-
pourvu cependant de sensibilité et de grâce, m'apparaît, dis-je, pareille à la figure rude et inspirée, auguste et majestueuse, mais bien charnelle pourtant, d'un antique patriarche conduisant ses troupeaux entre les citernes du désert, et se réjouissant à la vue de sa postérité, plus nombreuse que le sable de la mer.
J'ai fait de grands ouvrages, dit-il avec l'Ecelésiaste, en parlant de lui-même dans sa Confession, je me suis bâti des maisons; je me suis planté des vignes ; je me suis fait des jardins et des vergers et j'y ai planté toutes sortes d'arbres fruitiers ; je me suis fait des réservoirs d'eaux pour en arroser le parc planté d'arbres; j'ai acquis des serviteurs et des servantes, et j'ai eu plus de gros et de menu bétail que tous ceux qui étaient avant moi à Jérusalem . . , Je suis devenu grand et riche, et ma sagesse est demeurée avec moi. Enfin je n'ai rien refusé à mes yeux de tout ce qu'ils ont désiré et je n'ai épargné aucune joie à mon cœur.
Le comte Sollohoub disait un jour à Tolstoï :
— Que vous êtes heureux, mon cher ami ! Le destin vous a donné tout ce qu'un homme peut rêver : une délicieuse famille, une femme charmante qui vous aime, la gloire, la santé, tout !
En effet, nous chercherions en vain de nos jours une vie humaine aussi comblée de bonheur, tout au moins extérieur. Il l'avoue lui-même :
— Si une fée, dit-il, m'avait invité à former un souhait, je n'aurais su que lui demander.
Et voici que, arrivé au sommet de la prospérité, il jette un regard sur l'autre versant, sur « la vallée du soir », — comme si les dieux, jaloux de ce mortel trop heureux, eussent voulu lui rappeler, non par quelque bruyant effondrement, mais par le chuchotement de la.
Parque qui se cache au fond des consciences, que la fatalité pesait sur lui comme sur tout. autre homme.
Et il lui sembla tout à coup « qu'il n'avait vécu sa vie et poursuivi son chemin que pour arriver au bord d'un abîme ». Comme le roi Salomon,il reconnut que « tout n'est que vanité et tourment d'esprit, » et que « le sage ment tout comme l'insensé ».
Je ressentais de l'effroi devant ce qui m'attendait; je savais que cet effroi était plus grand que l'horreur même de ma situation, mais je ne pouvais attendre avec patience le dénouement naturel... L'horreur des ténèbres était trop forte, et je voulais m'en délivrer au plus tôt par la corde ou par la balle.
Avant d'aborder ce dernier tournant de sa vie, cette crise suprême, où commence sa descente dans « la vallée du soir », il nous faut d'abord parler d'un sentiment qu'il éprouva de tout temps aussi vivement que l'amour de la vie, peut-être parce qu'il n'est que l'envers de cet amour : c'est, à savoir, la peur de la mort.