‹ Tolstoï et les doukhobors; faits historiquesChapitre 3 sur 8 · MA CONNAISSANCE AVEC LES DOUKHOBORS · texte numérisé non relu

MA CONNAISSANCE AVEC LES DOUKHOBORS

Â^vant de connaître les Doukhobors, j'avais entendu dire d'eux ce qui en est dit dans les manuels de l'histoire de TEglise^où la secte des Doukhobors est mentionnée comme Tune des plus grossières et des plus nuisibles. Je trouvai des renseignements plus intéressants et plus exacts dans l'histoire de l'Eglise de F. Ternovsky (i), et j'en eus surtout de D. A. Khilkov, qui connut personnellement les Doukhobors lors de son service

(i) F. Ternovsky, professeur de l'Histoire de TEgliseau séminaire et à l'Université de Kiev, au fur et à mesure de ses études, se sépara de l'Orthodoxie ; ses cours, empreints de cet esprit, attirèrent l'attention des autorités ; il fut privé de sa chaire et mourut dans la pauvreté. Ses ouvrages sont une rareté bibliographique. — P. B.

dans le Caucase, et qui a écrit La doctrine des chrétiens spirituels qui rappelle beaucoup celle des Doukhobors.

Mon intérêt pour eux augmentait de plus en plus, mais l'occasion de les connaître personnellement ne se présentait pas encore.

Au commencement des années 90, dans le journal Niediéla^ parut l'information, empruntée à un journal du Caucase, que parmi les Doukhobors se manifestait un mouvement communiste très sérieux, si bien que le gouvernemement venait d'arrêter et de déporter leur chef, P. V. Veriguine, et quelques autres membres influents de leur commune, dans la province Arkhangel.

Cette nouvelle accrut l'intérêt que notre cercle portait aux Doukhobors, avec lesquels nous n'avions encore aucune relation personnelle, bien qu'un de nos amis, D. A. Khilkov, envoyé de nouveau au Caucase et non plus en service, mais en déportation, fût en relations plus ou moins directes avec eux.

Pendant l'hiver 1894-1895, une de nos connaissances, Izumtchenko, condamné à la déportation en Sibérie pour refus du service militaire, fut amenée dans la prison de Moscou, pour y attendre l'étape du printemps.

Nous allions voir Izumtchenko le jeudi et le dimanche, jours de visites. Au commencement, nous le vîmes à travers les grilles et plus tard, quand il fut transporté dans la tour des prisonniers politiques, nous continuâmes à visiter un prisonnier de droit commun, D..., qui, dans la prison, s'était lié d*amitié avec lui et avait ressenti sa bonne influence.

Un -four de visite à la prison, E. I. Popov alla voir D... De retour à la maison, il raconta qu'il avait vu P. V. Veriguine derrière la grille, avec les prisonniers, et qu*il avait fait connaissance avec trois Doukhobors venus pour voir Veriguine.

Nous résolûmes de nous rendre tous à la prison, au prochain jour de visite. Mais Popov avait appris, des Doukhobors, que Veriguine partirait le lendemain en Sibérie par une étape spéciale, et qu'ainsi nous ne pourrions le voir. Il ne nous restait plus qu'une ressource : nous rendre chez les amis de Veriguine, c'est ce que nous fîmes. Le soir du même jour, vers trois ou quatre heures, nous allâmes à l'hôtel de Saint-Pétersbourg près de la Porte-rouge. L. N. Tolstoï qui, lui aussi, connaissait fort peu les Doukhobors, mais qui s'intéressait à eux, parce qu'il

avait entendu parler du mouvement religieux qui s'accomplissait dans leur milieu, nous accompagnait.

Dans une vaste chambre de Thôtel, nous rencontrâmes trois hommes de haute taille, vêtus d'habits fort beaux, mi-campagnards, mi-cosaques, et qui nous saluèrent avec amabilité et même avec quelque solennité.

C'étaient les Doukhobors : le frère de Pierre Veriguine, V. V. Veriguine, V. G. Verischaguine, mort depuis en se rendant en Sibérie, et V. I. Obietkov.

Nous fûmes tous frappés de l'air digne de ces hommes, en qui se décelait sinon une particularité de race, au moins une particularité nationale. Aucun de nous n'a rencontré de tels hommes en dehors du milieu doukhobor.

L. N. Tolstoï les interrogea beaucoup sur leur vie et leurs opinions. Le temps passait très vite et le peu que nous savions de leur passé ne nous permettait pas d'entrer dans beaucoup de détails ; nous ne pouvions qu'échanger des phrases générales. A la plupart des questions de L. Tolstoï, sur la violence, la propriété, le végétarianîsme, leurs réponses se trouvèrent en accord avec les idées de leur interlocuteur. Mais quand

Tolstoï leur demanda comment ils mettaient cela en pratique, ils répondirent avec quelque mystère, que, chez eux, tout cela ne faisait que commencer, que, pour le moment^ un petit nombre seulement pensait et vivait ainsi, mais que bientôt tpus seraient d accord.

Ils nous donnèrent quelques renseignements sur P. y. Veriguine. Nous apprîmes que sa déportation datait de sept ans, que son séjour à Chenkoursk avait semblé dangereux et que maintenant on l'envoyait en Sibérie (P. V. Veriguine y est actuellement).

Un de ces trois Doukhobors, V. Obietkov, l'accompagna en Sibérie, et les deux autres retournèrent au Caucase en apportant à leurs frères Doukhobors le testament spirituel de leur guide.

Après une heure d'entretien avec eux, et leur ayant donné quelques livres et manuscrits qui nous semblaient pouvoir les intéresser, par exemple : Le royaume de Dieu est en vous, de L. Tolstoï, nous nous préparâmes à revenir à la maison. En leur disant adieu, L. Tolstoï leur demanda de nous tenir au courant de leur sort. Veriguine tira un carnet et, s'adressant à Tolstoï, demanda : « Veuillez, je vous prie, me dire qui vous êtes et à quelle adressé il faut écrire. »

Tolstoï écrivit son adresse. J*ai maintes fois observé les rencontres^ de Tolstoï avec d'autres hommes et j'ai toujours remarqué une certaine émotion provoquée par son nom, je fus surpris de voir qu'il ne faisait aucune impression sur les D'oukhobors.

Evidemment, si même ils avaient déjà entendu le nom de Tolstoï, ils considéraient celui-ci comme un homme tout à fait ordinaire, comme chacun de nous, c'est-àdire, comme tout homme leur exprimant quelque sympathie. Nous ne les revîmes jamais.

Bientôt nous apprenions, je ne sais plus par quelle voie, que nos trois connaissances étaient arrêtées : Veriguine et Verischaguine, peu après leur retour au Caucase, et Obietkov en revenant de Sibérie.

Leurs prédictions mystérieuses se sont réalisées. Au printemps 1896, nous apprîmes par les journaux le refus du service militaire de Lebediev et de ses compagnons, et l'arrêt du conseil les condamnant au bataillon disciplinaire. Au mois d'août de la même année, Khilkov nous fit savoir qu'ayant brûlé solennellement leurs armes, les Douhkobors avaient été massacrés par les Cosaques. Cette nouvelle 'provoqua mon

voyage au Caucase, chez les Doukhobors, et, dès lors, se sont établies entre nous les relations les plus intimes, ininterrompues jusqu'à ce jour.

Paul BiRUKov.

Onex, 3 décembre 1900.

Lettre a la Rédaction du Times

Monsieur,

« Je vous envoie, pour être insérée dans votre journal, une notice sur les persécutions dirigées, cet été, contre les sectaires du Caucase, les Doukhobors.

« Le moyen d'aider aux opprimés, et surtout aux oppresseurs qui ne savent pas ce qu'ils font, est unique : la publicité. L'exposé des faits au jugement de Topinion publique, qui exprimera sa désapprobation pour les oppresseurs et sa sympathie pour les opprimés, arrêtera les premiers dans leur cruauté, souvent due à l'ignorance, et soutiendra le courage des seconds^ qu'il consolera dans leurs souffrances.

« En Russie, la censure n'autorisera pas cet article, c'est pourquoi je vous l'adresse

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en vous demandant de l'insérer dans vos pages. Cette notice est écrite par mon ami, qui est allé sur place pour recueillir des renseignements exacts sur les événements passés, aussi peut-on absolument ajouter foi à ce qu'il rapporte.

« Ce fait que les renseignements contenus dans cette notice ne viennent que d'un seul côté, celui des opprimés, et que rien n'a été demandé aux oppresseurs, ne diminue pas leur exactitude.

« Les opprimés n'avaient nul besoin de cacher ce qu'ils ont fait, ils le proclament dans le monde entier, et comme les oppresseurs ne peuvent pas n'avoir pas honte des mesures qu'ils ont employées contre les opprimés, ils lâcheront, par tous les moyens, de cacher leurs actes. Nous avons soigneusement exclu tout ce qui^ dans les récits des Doukhobors, pouvait paraître exagéré.

«Exacts et indiscutables sont les faits principaux racontés dans cette notice, à savoir : que les Doukhobors, en divers endroits, ont été, maintes fois, cruellement torturés; qu'un grand nombre d'entre eux a été mis en prison-, et que plus de 460 familles ont été complètement ruinées, puis chassées de leur logis, pour la seule raison qu'elles ne vou-

laient pas agir contrairement à leur croyance religieuse. Tout ceci est absolument indéniable et, même, ces faits, insérés dans plusieurs journaux russes, n'ont excité aucun démenti de la part du gouvernement russe.

« Léon Tolstoï. »

LES PERSÉCUTIONS CONTRE LES CHRETIENS EN RUSSIE EN iSqS

« S*ils m'ont persécuté, ils vous per« sécuteront aussi. »

(Jean, xv, ao.)

Cet été, nous avons reçu du Caucase la nouvelle de persécutions infligées à des hommes de ce pays, des sectaires, connus sous le nom de Doukhobors. On a écrit qu'ils ont été massacrés par les Cosaques, que quatre d'entre eux ont été tués pendant ces massacres, que des femmes ont été violées et que des villages entiers de mille âmes ont été ruinés, détruits.

Quelques renseignements au sujet de ces persécutions ont pénétré dans les journaux russes, sous la censure, et n'ont pas été dé-

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mentis par le gouvernement. En Tabsence d'une presse libre en Russie, on ne pouvait savoir ce qui était vrai ou non. Pour connaître^ la vérité, je me suis décidé à partir au Caucase, au lieu même des événements.

N'étant pas parti pour me promener, j'arrivai rapidement, sans arrêt. De Tifiis, par chemin de fer, je suis allé dans la direction de Bakou jusqu'à la station levlakh, et de là, à cheval, de nouveau au Nord, jusqu'au pied de l'un des sommets principaux du Caucase, à la ville de Noukha, l'un des lieux de déportation des sectaires russes, où j'espérais recevoir des renseignements détaillés sur la vraie situation des Doukhobors. Ayant appris à Noukha que les Doukhobors sont maintenant installés dans le district de Signach, je m^y suis rendu, et là, pendant mon séjour, j''aî vu beaucoup de Doukhobors, j'ai causé avec eux, et j'ai eu connaissance des détails qui sont racontés dans cette notice. Mais avant de dire ce que j'ai appris dans mon enquête sur les Doukhobors, je dois raconter ce que je savais et ce que j'ai su là, de l'origine, des croyances et de l'organisation de ces sectaires.

ET LES DOUKHOBORS 5т

La secte des Doukhobors parut en Russie au milieu du xviii* siècle, et, maintes fois, pendant ce siècle, les Doukhobors subirent les persécutions et Texil. Au commencement du XIX' siècle, ils s'installèrent dans la province de Tauride, et dans les années 40, par un décret de l'empereur Nicolas P^, ils furent déportés aux provinces transcaucasiennes, et ils s'établirent dans la province de Tiôis, au district AkhalkaLak, au lieu dit Montagnes-Mouillées, endroit malsain, rocailleux, à une altitude de 5o6o pieds, et où la culture de l'orge est à peine possible.

Malgré les mauvaises conditions dans lesquelles se trouvait placée la colonie des Doukhobors, elle devint bientôt florissante, et une partie des Doukhobors dut émigrer dans la province d'Elisavetpol, une autre partie dans la province nouvellement conquise de Karsk.

Je n'exposerai pas en détails la doctrine religieuse des Doukhobors, mais voici quelles en sont les bases principales, d'après les conversations que j'ai eues avec les Doukhobors et d'après le meilleur livre relatif à leur doctrine : Les Doukhobors, leur histoire et leur doctrine^ par

Oreste Novitsky, 2© édit., 1882. Ce livre est autorisé par la censure.

< Les Doukhobors ne donnent pas une très grande importance au Christ, comme personnage historique; il représente seulement l'image de ce que fait^ dans l'âme de chaque Doukhobor, TEsprit divin ou le Verbe. Les Doukhobors reconnaissent Tincarnation du Christ, ses actes, sa doctrine, ses souffrances, mais tout cela au sens spirituel, et ils affirment que le Christ doit se concevoir en nous, et en nous naître, grandir, enseigner, souffrir, mourir, ressusciter et monter au ciel.

< En se donnant à Dieu par l'esprit, les Doukhobors affirment unanimement que l'Eglise extérieure et tout ce qui se passe en elle, tout ce qui s'y rapporte n'a pour eux aucun sens, et n'est d'aucun profit. — Aller à l'église, disaient les Doukhobors de Tamboff, notre conscience ne le demande pas, et n'attend pas la sainteté deTEglise qui est mortelle et non éternelle. > Puisque, selon leur conception, la divinité est dans l'âme de chacun, en chacun doit être aussi l'église pour cette divinité. « Mon église — dit le cathéchisme des Doukhobors — n'est pas construite sur les monts, pas avec dû bois

OU des pierres, mais chez moi, dans mon âme. » Là où deux ou trois sont réunis au nom du Christyil y a une église. Répudiant l'Eglise extérieure, les Doukhobors n'ont nul besoin de ses mystères et de ses rites.

Les icônes, ou, comme les Doukhobors les appellent, les symboles, ne sont pas tenus, par eux, pour sacrés et n'ont aucune importance. Dans Tun des psaumes des Doukhobors il est dit : « Nous ne saluons pas les images faites par les mains, nous ne voyons pas en elles la sainteté ; nous saluons rimage précieuse qui brille en nous. »

< Ils respectent les Saints,mais ne les prient pas, et n'invoquent pas leur aide, parce que ceux-ci n*ont agi envers Dieu que pour euxmêmes ; de même les Doukhobors ne prient pas pour le salut des autres, car chacun ne peut prier que pour lui-même. A la naissance de l'enfant, on lui donne un nom chrétien sans aucune prière. Ils ne prient Dieu en commun qu'à certains jours de Tannée; ils ont quelques réunions pieuses au cours desquelles ils lisent leurs psaumes ou chantent des hymnes. »

Après chacune de ces réunions, les Doukhobors se saluent l'un l'aiitre, par le baiser

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et le signe de tête, pour exprimer Tadoration de Tesprit divin qui est en l'homme.

Les Doukhobors reconnaissent les Saintes Ecritures comme d'origine divine, mais elles ne servent pas de base à leur doctrine religieuse. « De l'ancien et du nouveau Tes^ tament, disent-ils, nous prenons seulement l'utile. » Cest pour eux la doctrine morale.

Ils rejettent ou tâchent d'expliquer dans un sens occulte, mystérieux, tout ce qui, dans les Saintes Ecritures, ne correspond pas à leur façon de penser. Ainsi, ils attachent assez peu d'inrportance aux Ecritures.

4c La doctrine religieuse des Doukhobors est surtout basée sur la tradition. Cette tradition, transmise de père en fils^ s'appelle chez les Doukhobors : Le livre de la vie.

Elle s'appelle ainsi parce qu'elle est dans leur cœur et dans leur mémoire en opposition à notre Bible qui, selon eux, est lettre morte. Le livre de la vie est composé de ce que les Doukhobors appellent les psaumes.

Ces psaumes ne sont eux-mêmes, en partie, que des versets tirés des deux Testaments, d'autres sont composés par les Doukhobors.

Le livre de la vie compte une immense quantité de psaumes ; quelques-uns sont de création assez récente, et leur nombre

s^accroît sans cesse. Aussi est-il impossible à un Doukhobor de les savoir tous, chacun en sait une partie, et pour connaître le Livide de la vie tout entier, il ne faudrait pas interroger un seul Doukhobor, mais tout le peuple parmi lequel il est dispersé.

Pour reconstituer au complet Le livre de la vie, il faut pour ainsi dire faire l'addition des mémoires et des cœurs des Doukhobors. Ce livre est partiellement transmis de père en fils, verbalement, et il ne peut disfcaraître, même avec la fin du monde^ puisque Tâme immortelle ne peut périr, plutôt se perdra notre Bible, le livre périssable, m.ortel ; c'est-à-dire que les paroles divines se perdront, comme cela s'est déjà produit dans l'exposé infidèle des évangélistes pour le sermon de Jésus-Christ, et par beaucoup d'erreurs introduites dans la Bible, grâce à la traduction inexacte de la langue dans laquelle se sont exprimés les prophètes, le Christ et les Apôtres. »

Les conceptions morales des Doukhobors sont les suivantes : tous les hommes sont égaux, et les distinctions extérieures n'ont aucune valeur. Les Doukhobors ont transporté sur les autorités gouvernementales cette idée de l'égalité. Les fils de Dieu, disent-

ils, doivent faire eux-mêmes ce qu'il faut, sans contrainte^ et, par suite, les autorités sont inutiles. Il ne doit exister sur terre aucun pouvoir ni spirituel, ni civil, parce que tous les hommes sont égaux et également soumis à la tentation des péchés. C'est pourquoi les Doukhobors ne se soumettent pas au pouvoir établi, sans toutefois se révolter contre lui. S'ils le respectent, c'est extérieurement, mais entre eux ils considèrent la soumission au gouvernement monarchique, et encore plus son existence, comme contraire à leurs principes.

Les tribunaux ne sont pas nécessaires aux enfants de Dieu. « Pourquoi faut-il des tribunaux, — disent-ils — à celui qui ne veut lui-même outrager personne ?» Le serment n'est pas permis, c'est pourquoi ils refusent de prêter serment en n'importe quelle occasion, et en particulier lors du recrutement. Ils ont pensé aussi qu'il ne leur était pas possible de porter les armes et de se battre contre l'ennemi, et ils l'ont mis en pratique au cours de la première guerre contre les Turcs : près de Perecop, tout le régiment de Vologotsk, formé de Doukohors, jeta les armes.

Dans leurs relations sociales^ ils sont:

doux, polis et un peu solennels. Ils mènent une vie laborieuse et honnête et sont remarquables par leur haute taille, leur force/ leur beauté physique. Dans la vie de famille des Doukhobors, les relations entre parents et enfants sont également dignes ,.d*attention. Les Doukhobors n'appellent pas père et mère ceux qui leur ont donné la vie ; le père, ьЧ1 est jeune, s'appelle tout simplement par son prénom : Ivan, par exemple, ou plus souvent le diminutif : Vaftia ; s'il est âgé : Staritchok (petit vieillard). Si la mère est jeune, les enfants l'appellent Niania (nou-nou) ; si elle est vieille : Starouchka (petite vieille). Ces noms ont chez eux leur sens simple, ordinaire : le père et la mère sont appelés petit vieux et petite vieille, parce qu'ils prennent souci, staraioutsa d'où S ta* ritchoky ou sont obligés de se soucier du bonheur de leurs enfants, et niania parce qu'ordinairement la mère allaite ses enfants. Les parents ne disent jamais de leurs enfants « les miens >, mais les « nôtres ». Les maris appellent leurs femmes « sœurs », et les femmes appellent leurs maris, <• frères ».

La fraternité est extrêmement développée parmi les Doukhobors. Dans le village Gorelovka, du district Akalkalak, avec l'argent

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de toute la colonie, les Doukhobors avaient construit une grande maison de trois étages où étaient soignés les orphelins et les Doukhobors pauvres et malades, si bien que chez eux il n'y avait pas de mendiants. En dernier lieu, cette maison fut dirigée par Loukeria Vassilievna Kalmikova, veuve du précédent administrateur. Entre les mains de Loukeria Vassilievna se trouvaient tout le capital social et les divers biens. A sa mort, il y a environ treize ans, la gestion des biens, du capital sociaf et de Tasile, devait être transmise au successeur qu'elle avait désigné elle-même de son vivant :

Pierre Veriguine ; mais il n'y avait aucun document judiciaire confirmant ce droit. Le frère de Loukeria Vassilievna, M'^ Goubanoff, déclara ses droits à l'héritage devant le juge de paix et hérita ainsi de tous les biens de la société. Cette injustice évidente causa une vive émotion parmi les Doukhobors qui se divisèrent en deux groupes; l'un, le moins nombreux, auquel appartenait tout le village Gorelovka et une partie de la population des autres villag€s,défendaitGoubanofF;lesautres Doukhobors du district d'Akalkalak et de la plupart des villages des provinces de Karsk et d'Elisavetpol, environ trois fois plus nom^

ET LÉS DotJKHOBORs 5g

breux queceux de Pautre groupe, soutenaient Pierre Veriguine; le nombre total desDoukhobors du Caucase étaitd'à peu près 20.000.

Au commencement, le groupe le plus nombreux des Doukhobors essaya d'obtenir justice du gouvernement, et protesta par voie légale; l*affaire fut traînée très longtemps d'une instance à l^autre, et, suivant les Doukhobors, grâce à des témoins vendus, le dernier jugement fut au profit de Goubanoff et de ses acolytes. Convaincus de l'iniquité de la décision, les Doukhobors résolurent d'agir eux-mêmes : ils réunirent un nouveau capital de 100.000 roubles, en égalisant les biens des riches et des pauvres, et confièrent la gestion de ce capital à Pierre Veriguine, autour duquel ils se serrèrent plus étroitement qu'avant.

Toute commune religieuse traverse d^ordinaire les phases suivantes : aussitôt que la commune est formée, elle est en butte à des persécutions, et, dès que les persécutions cessent, elle retrouve rapidement le bien-être matériel ; mais en même temps qu'augmente ce bien-être, la conscience religieuse morale de la commune commence à faiblir ou du moins reste stationnaire. Ce fait est tout à fait contraire

à ce qu'affirment les économistes très autorisés, qui croient que le niveau moral de la société est en pleine dépendance de son bienêtre économique^ et c'est celui qui se produisit avec les Doukhobors installés au Caucase.

En s'enrichissant» ils commencèrent à se relâcher dans l'accomplissement des exigences morales de leurs lois; ils cessèrent d'être sobres dans leur vie, ils commencèrent à fumer, à boire, à recourir aux tribunaux, et principalement, se soumirent aux exigences du gouvernement^ contraires à leur croyance, et même prirent part au service militaire.

Mais l'afifaire GoubanofF et l'iniquité du jugement des autorités réveillèrent les Doukhobors, et, sous l'influence de Pierre Veriguine et des meilleurs d'entre eux, ils revinrent à la pratique de leur croyance.

Ils cessèrent de fumer, de boire du vin, de manger de la viande et commencèrent à partager leurs biens.

A ce moment, sur les dénonciations d'un petit groupe, Pierre Veriguine, qui était le principal auteur de la rénovation des Doukhobors, et avec lui quelques meilleurs hommes de leur commune étaient accusés de révolte et déportés à Kola et dans d'autres

ET LES DOUKHOBORS 6l

villes de la province d'Arkhangel. Cette mesure ne fit que rehausser, aux yeux de la commune, l'influence de Veriguine. Celui-ci, du lieu de sa déportation, continua à diriger le mouvement religieux parmi les Doukhobors, et le gouvernement en ayant eu connaissance, envoya Veriguine de la province d'Arkhangel, dans un des plus terribles endroits de la Sibérie : Obdorsk. Le transfert de Veriguine, d'Arkhangel en Sibérie, eut lieu pendant l'hiver 94-95 ; à Moscou, il vit son frère Vassili Veriguine et son cousin germain Vassili Veretchaguine (tous deux actuellement en prison) venus exprès du Caucase. De retour dans leur commune, ceux-ci transmirent, de la part de Pierre Veriguinej une proposition qu'adopta la majorité : refuser le serment, le service militaire et toute participation à la violence gouvernementale, et détruire toutes les armes.

De ce jour, les Doukhobors refusèrent de participer au service militaire. Le premier qui donna l'exemple fut Mathieu Lebediev, Doukhobor qui servait à Elisavetpol, dans le bataillon de réserve. Pour ses mérites^ son honnêteté, son habileté, Lebediev avait été promu aux fonctions de sous-officier, malgré les règlements, puisque, selon la loi.

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les Doukhobors ne pouvaient qu'être simples soldats.

Le jour de Pâques de 1896 fut choisi pour le refus. Une particularité singulière de la doctrine des Doukhobors est celle-ci :

bien qu'ils ne reconnaissent pas l'Eglise, ils observent les fêtes liturgiques, qu'ils interprètent symboliquement à leur façon ; ainsi, le jour de Pâques étant, chez eux aussi, une fête, fut-il choisi exprès.

Selon la coutume, tout le bataillon devait aller à l'église, puis ensuite participer à une parade religieuse. Les Doukhobors, comme sectaires, pouvaient ne pas aller à Téglise, mais attendre à une certaine place et prendre part à la parade. Mathieu Lebediev déclara à ses coreligionnaires, qui servaient dans le même bataillon que lui, qu'il ne fallait pas aller à la parade, puisqii'aujourd'hui même ils étaient décidés à ne plus servir. Les dix Doukhobors y consentirent et restèrent à la caserne. Quand, au cours de la parade, les chefs remarquèrent l'absence de Lebediev et de ses dix amis, ils les envoyèrent chercher par un soldat d'ordonnance. Celui-ci rapporta que les Doukhobors refusaient de se rendre à la parade ; alors on envoya vers eux un sous-officier. Arrivé près des Dou-

khobors, il se mit à menacer et à injurier Lebediev. Celui-ci déclara très simplement, « que lui et ses camarades ne sont pas allés à ta parade, car ils ont décidé de ne plus servir, le service militaire leur semblant opposé à la doctrine du Christ qu'ils professent ». Mais malgré les injures et les menaces de punitions du sousofficier, Lebediev, pour confirmer sa décision, prit son fusil et le lui remit en renouvelant son refus. Le sous-officier, effrayé de cette décision, changea de ton, commença à demander pardon pour ses injures et exhorta Lebediev à réfléchir, et à revenir sur sa décision. Mais Lebediev fut inébranlable. Sur ces entrefaites, les troupes revinrent de la parade et l'acte de Lebediev fut porté à la connaissance des autorités. Les camarades de Lebediev, les Doukhobors appartenant à d'autres bataillons, furent aussitôt envoyés en divers postes; on voulait les éloigner de Lebediev ; ne connaissant pas encore le refus de celuici, ils obéirent. Le chef de bataillon, qui aimait beaucoup Lebediev, fit tout son possible pour le convaincre : après la persuasion vinrent les menaces, mais elles n'eurent pas plus d'effet. Alors le chef de

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bataillon donna l'ordre de Tarrêter, et il fut conduit dans un cachot souterrain appelé < le fossé >, où on le tint pendant neuf jours en ne lui donnant que du pain et de l'eau, et pas toujours en quantité suffisante. Pendant ce temps, les dix autres Doukhoborsy en revenant du poste, et en apprenant que Lebediev avait jeté les armes et était en prison, remirent aussi leurs fusils au sousofficier et déclarèrent qu'ils refusaient de servir, parce que c'est contraire au service de Dieu et à la doctrine chrétienne.

Ils furent mis en prison, mais à part de Lebediev, et on évita soigneusement toute communication entre eux. Néanmoins^ cet isolement ne fut pas obtenu^ car tous les soldats étaient du côté des prisonniers, et ainsi, par ses conseils, Lebediev put soutenir le courage de ses frères spirituels.

L'affaire fut portée devant les tribunaux ; pendant l'instruction, on tâcha d'agir sur les Doukhobors par des menaces de mort, mais ils persistèrent dans leur refus. Ils s'étaient tellement habitués à la pensée de là mort, qu'ils furent tout surpris de l'arrêt qui leur conservait la vie. Le jugement avait eu lieu à Tiflis, le i6 juin ; les Doukhobors furent envoyés aux bataillons disciplinaires, Lebe-

dievpour trois années, les autres pour deux.

Le procureur du Conseil de guerre, mécontent de Tarrêt de la Cour,a fait appel à l'instance supérieure et l'affaire n'est pas encore finie ; personne ne sait quel sort attend ces hommes ; pour le moment, ils sont à la prison militaire de Tiflis. Je les y ai vus, mais très rapidement; ils sont tous très braves, ont l'air gai et bien portant, comme s'ils attendaient une fête.

Après ce cas, l'un après l'autre se succédèrent, de la part des Doukhobors, les refus de se soumettre au service militaire. Ainsi, dans la petite ville d'Olta, de la province de Karsk, sur la frontière turque, six soldats doukhobors refusèrent de servir: un à Karsk; cinq à Âkalkalaki ; deux à Diligane. En outre, à Karsk, quatre soldats orthodoxes, gagnés par ces exemples, jetèrent aussi leurs armes, un orthodoxe fit de même à Tiflis et un autre à Mangli. Ces deux derniers refusèrent de servir après îa réception des lettres de leurs parents, par lesquelles ceuxci les prévenaient qu'ils professaient désormais la religion vraie des Doukhobors, qu'ils regardaient le service militaire comme un péché et qu'ils demandaient à leurs enfants de refuser de servir dès qu'ils appren-

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(Iraient que des soldats doukhobors jettent leurs armes. C'est ce qu'ils firent. Tous ces hommes sont actuellement en prison.

Comment les autoVités oni-elles accueilli les refus en d'autres endroits?

Les Doukhobors le racontent comme il suit.

Les cinq hommes qui, à Akalkalaki, refusèrent de servir, furent conduits sur la placé de la prison ; là on les fit mettre en rang et des Cosaques s'approchèrent d'eux. On ordonna aux Cosaques de descendre de cheval et de charger leurs fusils. Voyant cela, les Doukhobors demandèrent la permission de prier ; on la leur accorda. Leur prière achevée, l'officier commanda : « En rang ! » et il les laissa ainsi quelques minutes ; les Doukhobors, tranquilles, attendaient le commandement « En joue! » mais ordre fut donné aux Cosaques de poser les armes. On proposa ensuite aux Doukhobors de prendre les fusils et de continuer leur service ; mais ils refusèrent ; alors il fut ordonné aux Cosaques de remonter sur leurs chevaux, de tirer leurs épées et de se précipiter sur les Doukhobors. Les Cosaques s'approchèrent et agitèrent leurs épées au-dessus des têtes des Doukhobors, comme pour les en frapper,

maïs ils ne les touchèrent pas. Les Doukhobors persistèrent dans leur décision , et on commença à les fouetter à coups de nogaïka.

J'ai appris que les autorités, à Karsk et à Elisavetpol, avaient agi de même ; mais ne tenant pas ces récits de source directe, je ne les répéterai pas ici.

Quand les Doukhobors refusent de servir, ils donnent brièvement la cause de leur refus. Voici les simples et courtes phrases, mais pleines de sens chrétien, par lesquelles les Doukhobors expliquent leur refus d'accomplir le service militaire.

Demande, — Pourquoi ne voulez-vous pas servir l'Empereur î

Réponse. — Je voudrais faire la volonté de l'Empereur, mais il apprend aux hommes à tuer et mon àme ne le veut pas.

Demande. — Pourquoi ne le veut-elle pas ?

Réponse. — Parce que le Sauveur a défendu de tuer les hommes, et je crois au Sauveur et remplis la volonté de Dieu.

Demande. — Qui es-tu ?

Réponse. — Chrétien.

Demande* — - Pourquoi es-tu chrétien ?

Réponse. — Par la foi en la parole du Christ, Tesprit vivant du chrétien ne peut faire et ne fera pas vos œuvres.

«Après cela, — ajoutait le Doukhobor qui m'a donné ces renseignements, — les chefs ne peuvent plus rien obtenir de nous. »

Ainsi, au printemps de cette année, la décision prise par les Doukhobors de ne plus entrer au régiment et de ne pas obéir aux autorités, en ce qui est contraire à la doctrine du Christ, fut confirmée de nouveau.

Bientôt des chocs se produisirent entre les Doukhobors et les autorités. Je citerai les plus caractéristiques d'entre eux.

Dans le village doukhobor Rodionovka, on amena un prisonnier qui, par étapes, devait être conduit plus loin. Le tour de conduire le prisonnier tomba sur Fiodor Lebediev, le frère de Mathieu, qui avait refusé de servir à Elisavetpol.

Fiodor Lebediev déclara au starosta qu'il ne pouvait conduire le prisonnier, puisque, ne pouvant exercer contre lui aucune violence, son office devenait tout à fait inutile, et il pria le starosta d'en informer les autorités. Le starosta répondit : « Je ne suis pas votre dénonciateur, ça c'est ton affaire, j'amène-

rai le prisonnier dans ta cour et tu feras de lui ce que tu voudras ».

Fiodor Lebediev revint chez lui, et il était dans son izba quand le starosta lui amena le prisonnier. Fiodor Lebediev traita le prisonnier comme un voyageur ; il le fit chaufiFer, lui donna à boire et à manger, et le garda |a nuit pour dormir. Le matin, voyant que le prisonnier était un homme très pauvre, il lui donna rouble 5o copées et lui proposa de le conduire hors du village. Quand il furent sortis du village, Lebediev montra au prisonnier deux routes : Tune dans la direction de son étape, l'autre, la route libre, et il lui laissa le choix ; le prisonnier prit la première et arriva à destination. Ce cas n'eut pas de suite regrettable.

Le Doukhobor Andréï PopofF, du village Orlovka, fut élu aux fonctions de starosta.

Quand l'ancien starosta voulut lui remettre les livres, les cachets et lui expliquer ses devoirs, Andréï Popoff déclara que ce n'était pas là une œuvre juste, qu'il ne remplirait par ces fonctions et il refusa. Aussitôt il fut arrêté. Il est actuellement en prison à Tiflis.

Quand l'arrêt du gouverneur de Tiflis

fut connu au village des Doukhobors, treize de ceux-ci furent appelés 'par les autorités pour cerner la route à des brigands ; ils devaient partir armés et partirent sans armes. A la question du chef de district, qui leur demandait pourquoi ils étaient venus sans armes, ils répondirent que les armes ne leur étaient pas nécessaires, puisque, s'ils rencontraient un brigand, ils ne tireraient pas sur lui et même ne le frapperaient pas, mais essayeraient seulement de le convaincre par les paroles ; et en même temps ils expliquèrent qu'ils refusent tout service au gouvernement. Ils furent arrêtés et ils sont encore à la prison de Tiflis. Dans la prison d'Elisavetpol, il y a 120 Doukhobors, la plupart, arrêtés pour refus du service militaire, et les autres pour refus de fonctions de starosta , d'autres pour avoir été les instigateurs de diverses désobéissances.

Beaucoup d'entre eux, en recevant à la prison Tordre d'enlever leurs vêtements, refusèrent, alléguant qu'habitués à leurs habits ils ne trouvent pas nécessaire d'en changer. On les leur enleva de force : puis on leur ordonna de prendre l'habit de prison , ils refusèrent de nouveau et répondirent que cet habit ne leur

était pas nécessaire puisqu'ils en avaient à eux, et que Thabît de la prison ne leur semblait pas convenable. Ils sont restés dans leur linge, et de plus ils ont refusé toute nourriture fournie par la prison, sauf le pain et Геаи.

Ainsi continuent à agir les Doukhobors, refusant, en maintes occasions, d'obéir aux autorités.

Mais tout cela n'était que le premier pas, il y manquait encore la consécration gêné* raie, solennelle, de leur refus de participer à toute violence; ils la firent en décidant de détruire toutes les armes qui se trouvaient en leur possession.

Pour apprécier complètement un tel acte, il faut comprendre l'importance des armes au Caucase. Le port des armes, au Caucase, est non seulement, pour chaque homme, affaire de convenance, mais de nécessité.

On prend des armes aussi bien pour se promener en ville, que pour faire des visites, et même pour aller à son travail, afin de se défendre des attaques des animaux et des brigands, aussi la destruction des armes était-elle pour les Doukhobors d'une importance capitale. La destruction des armes exprimait le désir

réel de supporter toutes les conséquences de la non-résistance au mal par la violence , de tout souffrir plutôt que de se permettre la moindre violence contre un homme.

On décida donc de brûler les armes, et le moment choisi pour cet acte fut la nuit du 28 au 29 juin, la nuit de la saint Pierre et saint Paul. L'autodafé des armes eut lieu en même temps dans les provinces de Karsk, d'Elisavetpol et dans le district d'Arkalkalaki de la province de Tiflis.

« Dans la province de Karsk, — m'a raconté un Doukhobor, témoin de la destruction des armes, — les vieillards ne nous ont pas dit quel endroit était choisi pour le bûcher,, afin qu'il n'y eût pas de bavardages inutiles pouvant compromettre la décision. Les vieillards nous donnèrent Tordre de nous grouper en quatre endroits différents, afin de dérouter les autorités. Celles-ci, déjà informées, envoyèrent la police qui courut aux quatre endroits désignés, mais s'éloigna tranquille, n'ayant rien trouvé.

л La nuit venue^ les vieillards nous indiquèrent la place du bûcher et nous y allâmes tous, emportant toutes les armes qui devaient être brûlées. Le lendemain, l'inspecteur de

police, accompagné de la garde à cheval, s'empara du reste.

« Après cela, nos réservistes ont commencé aussi à refuser de servir et sont venus remettre leurs livrets. Soixante hommes à la fois firent cette déclaration, quinze seulement furent mis en prison et relâchés peu après. »

Dans la province d'Elisavetpol, l'autodafé des armes se fit aussi sans grave accident ; dans le district d'Akalkalaki^ il y eut un conflit entre les Doukhobors et les autorités. Je transcris presque littéralement le récit que m'en a fait l'un des participants :

« Nous avons décidé, — m'a raconté un vieux Doukhobor; — de ne plus servir, et de n'obéir ni à l'Empereur, ni à aucune autorité, mais de servir exclusivement Dieu, de marcher dans sa voie pour arriver à la vérité.

Nous avons aussi résolu de ne faire à personne aucun mal et aucune violence, et à plus forte raison de ne pas tuer un homme, ni aucun être vivant, même le plus petit oiseau. Alors les armes nous sont devenues complètement inutiles, c'est pourquoi nous avons décidé de les détruire afin qu'elles ne servent pas à d'autres hommes pour faire le mal. Nous avons choisi d'un

74 toLSToï

commun accord le jour de Pierre et Paul, et l'avons fait savoir dans tous nos villages. Nous n'avons laissé dans nos maisons que les couteaux, et nous avons rassemblé et porté à l'endroit préparé à l'avance toutes les armes destinées au meurtre. L'endroit choisi était depuis longtemps celui de nos grandes, assemblées de prières et s'appelle « Tantre ». Là-bas, en effet, se trouve un trou dans le rocher. Cet endroit est à trois verstes d'Orlovka et un peu plus loin des autres villages. Nous nous sommes tous assemblés là, et avec nos armes, dq bois et du charbon, nous avons dressé un bûcher que nous avons arrosé de pétrole. Le bûcher préparé, nous y avons mis le feu.

« Deux mille hommes environ étaient réunis. Ayant craint que les autorités ne missent entrave à nos projets, nous n'avions pas informé tout le monde de nos desseins, et, en effet, tout se fit sans obstacle.

« Des habitants des villages voisins, des Arméniens, sont venus voir l'incinération de nos armes, mais de la nuit personne ne nous dénonça, et vers le matin le bûcher s'éteignit. Alors nous avpns commencé à prier, à chanter des psaumes. Les prières terminées, chacun regagna sa maison et

ET LES bOUkHOBORS 7 5

attendit les mesures que prendraient les autorités. Mais toute la journée se passa tranquillement. Le soir, nous nous rendîmes de nouveau au même endroit, et il fut décidé de brûler tous les débris afin que personne n'en pût rien tirer. On apporta du charbon, un soufflet pour • aviver la flamme et fondre les parties métalliques.

-La nuit se passa sans incident. Dès que parut Taube, nous commençâmes les prières.

La foule était plus nombreuse, il y avait des femmes, des adolescents, ceux qui habitaient loin étaient venus en charrettes.

Comme je vous Tai dit, nous avions gardé secrète entre nous notre intention de brûler nos armes, afin qu'on ne nous en empêchât pas; et nos voisins, les Doukhobors qui n'étaient pas d'accord avec nous, soupçonnèrent que nous avions l'intention de faire quelque chose avec les armes, mais ils ne savaient quoi, et ayant appris que nous les rassemblions, ils pensèrent que nous voulions piller l'asile, qui avait été cause de nos discussions intestines.

«Comme nous nous attendions à être chassés ou déportés pour notre refus de servir le gouvernement, quelques-uns d'entre nous avaient fait des préparatifs en consé-

quence. Des jeunes gens avaient acheté des pelisses courtes, et à nos ennemis, tous ces préparatifs semblaient faits eh vue de la révolte et du pillage.

« Ils avaient si peur d'une attaque, qu'ils nous dénoncèrent aux autorités, et dans le village Gorielovka, peuplé des Doukbobors de la minorité, deux bataillons d'infanterie furent envoyés d'Alexandropol, et deux centaines de Cosaques d'Ardagane. Ainsi les troupes étaient déjà préparées et le gouverneur se rendit où Ton supposait qu'aurait lieu la révolte. Arrivé à Gorielovka, le gouverneur envoya des émissaires dans les sept villages, afin que tous marchent vers Bogdanovka, où habitait l'inspecteur de police et où il avait l'intention de se rendre lui-même.

« Ceux de nous qui ne s'étaient pas rendus à la prière commune s'y rendirent, et le matin du 3o juin, nous avons tous prié et attendu ce qui allait arriver. Un envoyé vint nous donner l'ordre de nous rendre à Bogdanovka, chez le gouverneur. Comme nous avions décidé de n'obéir à aucune autorité sauf à Dieu, les vieillards répondirent : « Maintenant, nous faisons nos prières et avant qu'elles soient finies nous n'irons

nulle part ; si le gouverneur veut nous voir, qu'il vienne chez nous, nous sommes mille, il est un. » L'envoyé s'éloigna et nous continuâmes à prier et à chanter nos psaumes:

Un deuxième envoyé se présenta, on lui répondit la même chose. Il fut alors décidé entre nous, qu'une fois nos prières terminées, nous irions tous chez le gouverneur pour savoir ce qu'il voulait de nous.

4c Notre prière n'était pas encore finie que les gardiens, que nous avions désignés, nous avertirent de l'approche des Cosaques. Aussitôt nous nous groupâmes en 'masse compacte et nous attendîmes. Les Cosaques s'approchèrent de nous, le commandant marchait en avant. Quand il fut près de nous, il cria : hourra! et sa troupe se jeta sur nous. Et les Cosaques commencèrent à nous frapper n'importe où, les chevaux nous piétinaient, ceux de nous qui étaient à l'extérieur du groupe étaient battus vigoureusement, les autres étaient presque étouffés.

Les Cosaques nous frappèrent longtemps, enfin ils s'arrêtèrent et le commandant cria : < Marche ! Chez le gouverneur ». Alors un vieillard lui dit :

« — Pourquoi n'as-tu pas dit cela d'avance,

« nous étions déjà prêts à y aller, pourquoi « nous avoir frappés ? »

« — Ah ! tu oses parler », cria le commandant, et de nouveau avec les Cosaques il se jeta sur nous. Nous fûmes battus à coups de fouet et pendant longtemps, quelques Cosaques même en avaient honte ; et deux Cosaques, au lieu de nous frapper, faisaient siffler leurs fouets en Tair sans toucher personne. Le sous-officier s'en aperçut et prévint le commandant, et celui-ci s'approchant de Tun d'eux cria :

« — Tu trompes le tsar ! »

« Et il le frappa si fortement au visage que le sang jaillit de son nez. Enfin on cessa de frapper et nous tous, meurtris et sanglants, serrés les uns contre les autres, allâmes chez le gouverneur. Les femmes marchaient avec nous ; mais les Cosaques les éloignèrent en disant qu41 ne fallait pas de femmes ; celles-ci répondirent qu'elles suivraient partout leurs frères spirituels. Le commandant donna l'ordre de les battre par le fouet, mais elles crièrent que, dût-on les cguper en morceaux, elles suivraient quand même.

« Les Cosaques les laissèrent.

« Nous étions déjà un peu loin, quand nous nous rappelâmes que nous avions

laissé nos charrettes et que personne ne les gardait, alors les Cosaques commencèrent de nouveau à nous battre, et voulurent envoyer les femmes dans les charrettes, mais cette fois encore elles refusèrent, et quelques hommes, un par fourgon, furent envoyés pour conduire les chevaux, et nous nous dirigeâmes vers Bogdanovska où nous devions trouver le gouverneur. Tout en marchant, nous commençâmes à chanter nos psaumes, le commandant nous fit cesser et ordonna aux Cosaques de chanter des couplets si obscènes, qu'on avait honte de les entendre.

« Près de Bogdanovka, le commandant nous fit arrêter, car il venait de s'apercevoir que le gouverneur était derrière nous, en voiture, allant de Gorielovka à Bogdanovka. Le gouverneur était encore loin quand le commandant, nous cria :

4c — Découvrez-vous »

« Les vieillards lui répondirent :

« — Pourquoi ôter nos chapeaux ? Il s'ap- « prochera, dira bonjour et alors nous lui « répondrons ; peut-être ne saluera-t-il pas, « et alors, pourquoi enlever nos chapeaux?»

« A ces motSi le commandant cria à ses Cosaques :

8o TOLSTOÏ

« — Les fouets^ hourra ! »

« Et de nouveau les Cosaques nous frappèrent jusqu'au sang et jusqu'à un tel point que rherbc, à l'endroit où nous étions, était toute rougie. Non seulement les Cosaques nous frappaient à coups de fouet, mais parle visage, avec les nogaïki, en tâchant de faire tomber nos chapeaux; et celui qui n'avait plus de chapeau était mis dans un groupe à part. Le gouverneur arriva; en voyant comment nous étions battus, il dit au commandant :

« — Pourquoi les avez-vous battus, je ne « Tavais pas ordonne? »

« Le commandant répondit :

« — Pardon, Votre Excellence. y>

« Et il arrêta la punition. Le gouverneur se rendit à Bogdanovka et là il réunit ceux qui n'étaient pas à la prière générale, il commença à les injurier. Alors l'un d'eux, Fiodor Mikhaïlov Schlakov, sortit son billet de soldat et le rendit au gouverneur en disant qu'il ne servirait plus. Le gouverneur fut si irrité qu'il le frappa lui-même avec un bâton. Après cela, tous les autres ont déclaré qu'ils ne serviraient plus et n'obéiraient plus au gouvernement.

« Le gouverneur ordonna à l'un des Со-

ET LES DOUKHOBORS 8l

saques de sortir son fusil de l'étui. Voyant qu'on se préparait à tirer sur eux, les frères sont tombés à genoux en disant :

« — Que Dieu vous pardonne et qu'il ^ nous pardonne ! »

« Mais le gouverneur ordonna de rengainer le fusil et de nous battre à coups de fouet ; ce qui fut fait. Quand nous fûmes tous arrivés à Bogdanovka, les greffiers appelèrent tous les chefs de famille, qu'on laissa partir chez eux. »

Ensuite commença le cantonnement des soldats dans les villages doukhobors. Cette mesure s'emploie comme punition à Госсаsîon des révoltes populaires ; elle consiste à envoyer, dans les villages rebelles, un détachement de soldats qui vivent dans les maisons des habitants; on donne aux soldats le droit de profiter des biens des habitants et de traiter le village en pays conquis. La cruauté de cette mesure dépend de la licence laissée par les autorités aux abus et au sans-gêne des soldats cantonnés. 11 était difficile d'attendre quelque adoucissement de la part du commandant qui, avec ses Cosaques, avait torturé des hommes tout à fait innocents.

« Deux cents Cosaques, — m'a raconté le

même Doukhobor, — furent dispersés dans nos villages ; ils restèrent trois jours dans chaque village, envahirent le'fe maisons, les cours et emportèrent tout ce qu'ils voulurent ; à la moindre objection de notre part, ils tious frappaient de leur fouet. Ils demandaient de nous des marques de déférence, et si nous négligions de les saluer, ils nous battaient. Ils ont emporté toutes nos volailles ; après leur départ, il n'en restait pas une.

« Comme on ne nous permettait pas de sortir de nos villages, nous ne pouvions savoir ce qui se passait dans les autres, mais nous avons entendu dire qu'à Bogdanovka les Cosaques ont été particulièrement cruels, des femmes ont été violées ; les autorités n*empêchaient rien. A Orlovka, des Cosaques sont entrés dans une izba où était une femme, Maria Tcherkhachova ; elle cousait ; les soldats lui demandèrent :

« — Où est le maître ? »

« — Je ne sais », répondit-elle.

« — Comment ? tu ne sais pas ! tu es la « ménagère et tu ne sais pas où est ton « maître ! r>

« A cela elle répondit :

« — Mais oui, et si vous n'étiez pas là, je « ne saurais pas non plus où vous êtes. »

< Et sans bouger elle continuait à [travailler. Alors les Cosaques la traînèrent dans la rue et la frappèrent à coups de fouet.

€ Un vieillard de soixante ans, Cyrille Konkine, fut fouetté si cruellement qu'il en mourut.

€ A Bogdanovka il y avait un Doukhobor, Vassilï PosniakofF, qui autrefois avait été soldat ; quand les Cosaques vinrent loger dans le village, le sous-officier entra dans Fizba de PosniakofF et, Tayant reconnu, le salua : PosniakofF répondit :

« — Bonjour. »

« — Pourquoi ne me me fais-tu pas le € salut militaire?» demanda le sous-officier.

« — Parce que je ne suis plus militaire et € que je ne le serai plus jamais. »

« Le sous-officier donna ordre de le fouetter, puis le salua de nouveau en exigeant la réponse militaire. PosniakofF refusa encore; il fut fouetté de nouveau, et ainsi trois fois de suite. Il fut tellement battu qu'un mois après il en était encore malade.

4c Au village Radionovka, pendant le cantonnement, les Cosaques ont fouetté deux Doukhobors : Nicolas Slépov et legor Kadikine, dans les circonstances suivantes.

« Au village Romachevo, la plup^ Doukhobors appartenaient au parti de norité, mais dans une famille» le âls colaï Sliepov, sa femme, sa sœur et si voulurent venir chez nous et recoi cerune nouvelle vie. Ils cessèrent de de Геаи -de-vie, de fumer, de mangei viande ; le père fit des objections et с sa famille à vivre comme autrefo s'adressèrent à nous, demandant de nous leur avons dit de venir chez même si le père ne leur donnait rien, viennent nus, et que nous les habillei sauverons leur âme. On convint de voyer chercher en charrette, le Doul legor Kadikine s'en chargea. On er d'abord la mère et la sœur et ensuite las Sliepov et sa femme. Le père res et se plaignit aux autorités. Quand 1 saques logèrent à Rodionovka, quelqi gnala au capitaine, Nicolaï Sliepov et Kadekine ; le capitaine ordonna d'ad trer à chacun cent coups de fouet. »

Ces quelques cas que j'ai signalés с risent suffisamment la conduite des t pendant le cantonnement. Quand h saques furent partis, on se mit à chas Doukhobors de leurs villages, d'abor

familles de chaque village, ensuite dix à quelques jours d'intervalle. Après Tordre d'expulsion, on donna aux Doukhobors un délai de trois jours, pendant lesquels il fallut faire les malles, vendre les biens, et se préparer à la route. On vendait pour rien :

ce qui valait cinquante roubles fut cédé à cinq, on jetait ce qu'on ne pouvait vendre, ce fut ainsi la ruine complète. On dut laisser beaucoup de bétail et du blé qu'on n'eut pas le temps de récolter. Quatre cent soixantequatre familles furent ainsi chassées du district d'Akalkalaki, et dispersées dans quatre districts de la province de Tiflis, dans les villages des Grouzines, deux, trois, cinq femilles dans chaque village, sans un morceau de terre, et avec la défense de s'aider ^ntre elles. Les Doukhobors vendirent peu ^ peu tous leurs biens et travaillèrent pour les Grouzines, gratuitement pour les pauvres, à des prix modiques pour les riches, ^t malgré leur ruine, ils aidèrent quand ^ême aux plus pauvres.

J*ai vu beaucoup de ces hommes grands, ^bustes et doux, en les regardant et en les écoutant, je me suis rappelé involontairement les théories sociales si compliquées, les îiombreuxvolumesd'Economiepolitique, les

noms des célèbres agitateurs politiques et des hommes d'Etat. Je voulais comparer l'importance de l'activité des uns à celle des autres; elle semble bien insignifiante cette doctrine des Doukhobors parmi toutes ces fameuses théories, et pourtant n'est-ce pas aux Doukhobors et à leurs émules que semble se rapporter l'exclamation de Jésus- Christ : « Je te loue, ô Père, Seigneur du ciel et de la terre, de ce que tu aies caché ces choses" aux sages et aux instruits et les aies révélées aux enfants. Oui, mon Père, cela est ainsi parce que tu Tas trouvé bon. » {Matthieu y XI, 25-26.)

P. BiRUKOV.

Jasnaia Poliana, 10 septembre 1895.

POSTFACE A tA BROCHURE DE BIRUKOV

« Vous aurez des afflictions dans le monde, mais prene» courage, j'ai vaincu le monde. » (Jean, xvi, 33.)

Les Doukhobors installés au Caucase ont subi de cruelles persécutions de la part des autorités russes, et ces persécutions, décrites dans ces pages, d'un homme qui est allé sur place pour en étudier tous les détails, durent jusqu'à présent.

Les Doukhobors ont été battus, fouettés, piétines par les chevaux; les Cosaques qui ont été cantonnés chez les Doukhobors se sont permis contre eux, avec rassentiment des autorités, des violences de toutes sortes. Et enfin, torturés physiquement et morale-

ment, ces hommes qui, après dix années de travail, s'étaient fait un certain bien-être, ont été chassés de leurs demeures et installés sans terre et sans ressource dans les villages des Grouzines.

La cause de ces persécutions est celle-ci.

Grâce à diverses influences, au cours de Tannée 189?, les trois quarts des Doukhobors, c'est-à-dire ib.ooo hommes, revenant avec une nouvelle force à leur ancienne croyance chrétienne, ont décidé de réaliser la loi du Christ, la loi de non-résistance au mal par la violetice. Cette décision les a conduits, d'une part à détruire leurs armes, estimées comme si nécessaires au Caucase, et, par suite, à renoncer à toute possibilité de résistance par la violence, et à s'abandonner au pouvoir de toute violence, et, d'autre part, à ne participer en aucun cas à aucune œuvre de violence exigée d'eux par le gouvernement, c'est-à-dire à ne participer ni au service militaire, ni à tout autre service qui demande la violence.

Le gouvernement ne pouvait admettre que quelque mille hommes s'affranchissent des obligations établies par la loi, et la lutte commença. Le gouvernement demande le respect de ses lois, les Doukhobors n'o-

îbéîssent pas, et il ne peut céder, d'autant qu'au point de vue terrestre, ce refus des Doukhobors de se plier aux exigences du gouvernement n'a aucune excuse loyale et s'oppose à tout l'ordre existant consacré par le temps. On ne peut pas admettre un tel refus, car si on l'admet pour dix, demain, mille, cent mille ne voudront plus traîner lé fardeau des impôts et du service militaire. On ne peut l'admettre car au lieu de l'ordre, de la garantie de la vie sociale, le despotisme, l'anarchie triompheront, et ni la propriété ni la vie ne seront protégées. Ainsi doivent raisonner les gouvernants. Et ils ne peuvent raisonner autrement, et ils ne sont pas coupables de raisonner ainsi. Abstraction faite de cette pensée égoïste que de semblables refus le priveraient des moyens de subsister, qu'il arrache au peuple par la violence, abstraction faite de tout sentiment égoïste, tout fonctionnaire du tsar, tout garde champêtre doit jusqu'au plus profond de son âme se révolter de voir quelques paysans illettrés refuser d'accomplir ce qu'exige le gouvernement. « De quels droits ces hommes si humbles vont-ils se permettre de nier ce qui, reconnu et fait par tous, est consacré

go TOLSTOÏ

par la loi. > Et les gouvernants ne peuvent sembler coupables d'agir comme ils le font.

Ils emploient la violence, mais il leur est impossible de faire autrement. En effet, peut-on avec des moyens raisonnables, humains, forcer des hommes qui professent la doctrine chre'tienne à entrer dans une corporation d'hommes qui apprennent l'assassinat et s'y préparent ?

On peut maintenir dans Terreur les hommes trompés par mille moyens : le ser^ ment, les sophismes ecclésiastiques, philosophiques et juridiques. Mais aussitôt que la tromperie est dévoilée par un moyen quelconque — et les hommes comme les Doukhobors, en appelant les choses par leur vrai nom, disent : « Nous sommes des chrétiens, c'est pourquoi nous ne pouvons pas tuer » — , on ne peut plus convaincre de tels hommes par des preuves raisonnables ; il n'y a qu'un moyen de les faire obéir : les coups, les supplices, l'emprisonnement, la faim, le froid, pour eux et leurs parents.

Tant qu'ils n'auront pas reconnu leur erreur, les gouvernements ne pourront agir autrement et ainsi ne seront pas coupables.

Mais encore nioins coupables sont les

chrétiens qui refusent de participer aux leçons du meurtre et de s'adjoindre à ces hommes élevés pour tuer tous ceux désignés par les autorités. Le chrétien baptisé et élevé dans Torthodoxie, dans le catholicisme, ou dans le protestantisme peut contribuer à la violence, à l'assassinat tant qu'il n'a pas compris la tromperie dont il est dupe, mais aussitôt qu'il a compris que chaque homme est responsable de ses actes devant Dieu, et que cette responsabilité ne peut être rejetée sur un autre par le serment, et qu'il ne doit ni tuer, ni se préparer au meurtre, alors la participation dans l'armée lui devient moralement aussi impossible qu'il lui est impossible physiquement de soulever un fardeau de mille kilos. En cela est la terrible tragédie des rapports du christianisme au gouvernement, tragédie en ce sens que les gouvernements doivent gouverner les peuples chrétiens, incomplètement éclairés, mais qui sont de plus en plus chaque jour, chaque heure, grâce à la doctrine du Christ. Tous les gouvernements, depuis Constantin, le savaient et le sentaient d'instinct, et ont fait, pour leur propre sauvegarde, tout ce qu'ils pouvaient, afin d'ob-

scurcir le vrai sens du christianisme et d'en altérer l'esprit. Ils savaient que si les hommes adoptaient cet esprit, la violence se détruirait et par suite le gouvernement lui-même. Aussi, les gouvernements ont-ils travaillé pour eux, en établissant leurs institutions et leurs lois de façon à ensevelir sous elles cet esprit du Christ qui ne meurt pas et qui est dans le cœur des hommes.

Les gouvernements ont fait leur besogne, mais la doctrine chrétienne a également fait la sienne en pénétrant de plus en plus dans Tâme et le cœur de l'homme. Et voici qu'est venu le temps où l'œuvre du Christ — comme cela devait être, parce que l'œuvre chrétienne c'est l'œuvre de Dieu, et que l'œuvre gouvernementale, est l'œuvre humaine — a dépassé l'œuvre du gouvernement.

Dans Tembrasement d'un bûcher, il arrive un moment où la flamme, après avoir travaillé longtemps et sourdement à l'intérieur, ne se montrant que par instants et ne se révélant que par la fumée, s'élance enfin de toutes parts, il devient dès lors impossible d'arrêter l'incendie ; de même, dans la lutte de Tesprit chrétien contre les lois et les établissements païens, à un moment donné cet esprit chrétien rayonne de tous côtés,

il ne peut plus être étouffé, et à chaque instant menace de détruire les édifices entassés sur lui.

En effet, que peut faire le gouvernement contre ces quinze mille Doukhobors qui refusent d'accomplir leur service militaire?

Que faire contre eux? Les laisser agir ainsi, c'est impossible. Déjà, au début du mouvement, des orthodoxes ont suivi l'exemple des Doukhobors ; qu'arriverait-il encore après si les Molokhans, les Stundistes, les Chalapoutis, les Illistes, les Straniskis, qui voient du même œil le gouvernement et le service militaire et qui n'agissent pas comme les Doukhobors pour ne pas donner l'exemple et par peur des souffrances, se décidaient à les imiter ? Et il y a de tels hommes par millions non seulement en Russie, mais dans tous les Etats chrétiens, et non seulement dans les pays chrétiens, mais dans les pays musulmans, en Perse, en Turquie, en Arabie, comme les Haridjistes et les Babbistes. Il faut donc rendre inoffensifs pour les autres, les quelques milliers d'hommes qui ne reconnaissent pas le gouvernement et ne veulent pas participer à l'action gouvernementale. Mais comment

faire? les tuer, c'est impossible, ils sont trop nombreux; les emprisonner, c'est aussi difficile ; on ne peut que les tourmenter : c'est ce qui a lieu. Mais qu'arrivera-t-il si ces persécutions n'ont pas les suites attendues, si ces hommes continuent à propager la vérité et à exciter un grand nombre d'autres hommes à suivre leur exemple ?

La situation des gouvernements est terrible surtout parce qu'ils n'ont sur quoi s'appuyer. Il est impossible de reconnaître mauvais les actes de ces hommes dont les uns, comme Drogine, sont torturés en prison jusqu'à la mort, et dont les autres, comme Izumchenko, souffrent maintenant en Sibérie, ou comme le D^ Skarvan, condamné à la prison en Autriche, ou comme tous ces hommes qui sont actuellement en prison, prêts à subir la mort plutôt que de renoncer à la doctrine religieuse, simple, compréhensible, approuvée de tous, qui défend l'assassinat et la participation au crime. Aucun sophisme ne peut faire trouver mauvais ou non chrétiens, les actes de ces hommes, et non seulement on ne peut les blâmer, mais on est forcé de les admirer, car il est impossible de ne pas reconnaître que les hommes qui agissent ainsi, le font au nom des plus hautes

ЕГ LES DOUKHOBORS qS

qualités de Tâme humaine, au nom de ces qualités qu'on ne peut méconnaître sans rabaisser la vie humaine au niveau de l'existence animale.

C'est pourquoi, de quelque façon que le gouvernement agisse envers ces hommes, inévitablement il aidera non à leur destruction, mais à la sienne propre. Si le gouvernement ne persécute pas les Doukhobors, les Stundistes, les Nazaréens et les individus particuliers qui refusent de participer à ses œuvres, alors les avantages de la vie chrétienne, pacifique, de ces hommes attireront à eux non seulement les chrétiens convaincus, mais aussi des hommes qui pour les seuls avantages accepteront les conséquences extérieures du christianisme, et c'est pourquoi le nombre de ceux qui ne se soumettront pas aux exigences du gouvernement augmentera de jour en jour. Mais si le gouvernement, comme il le fait maintenant, agit cruellement envers ces hommes, alors cette cruauté envers des hommes coupables seulement de mener la vie la meilleure, la plus morale, éloigne de plus en plus les peuples des gouvernants, et, prochainement, le gouvernement ne trouvera plus d^ommes prêts à le

дб Tor.sToï

soutenir par la violence. Les Cosaques demisauvages, qui ont battu les Doukhobors sur Tordre de leurs chefs, ont été vite « ennuyés » comme ils disaient quand ils sont venus dans les villages doukhobors; c'est-à-dire que la conscience commençait à les tourmenter, et les autorités, craignant pour eux l'influence nuisible des Doukhobors, se hâtèrent de les rappeler.

Aucune persécution d'hommes innocents ne finit sans que des oppresseurs ne passent au camp des opprimés, comme il arriva avec le guerrier Simon, qui combattit les Pauliciens et ensuite embrassa leur religion. Plus legouvernement sera doux envers les hommes qui professent le vrai christianisme, plus vite augmentera le nombre des vrais chrétiens. Plus le gouvernement sera cruel, plus rapidement le nombre de ceux qui servent le gouvernement diminuera. Ainsi, que le gouvernement soit doux ou cruel envers les hommes qui professent le christianisme, il aidera à sa propre destruction. « C'est maintenant que se fait le jugement de ce monde, c'est maintenant que le prince de ce monde va être écrasé. » {Jean, xu, 3i.) Et ce jugement se réalisait il y a 1900 ans, c'est-à-dire quand à la place de la

vérité et de la justice extérieure s'était mise la vérité de Гатоиг. Quelque quantité de bois qu'on jette sur le tas de morceaux enflammés pour étouffer la flamme, la flamme ne s'éteindra pas; la flamme de la vérité s'étouffera pour un moment mais se ravivera encore plus fort et détruira tout ce qui avait été jeté sur elle.

S'il arrivait à quelques-uns de ceux qui luttent pour la vérité — comme il arrive toujours — de faiblir dans la lutte et d'obéir aux exigences du gouvernement, la situation ne serait en rien modifiée. Si aujourd'hui les Doukhobors du Caucase ne pouvaient supporter les souffrances infligées à eux et à leurs parents, demain^ avec une nouvelle force, sortiraient de tous côtés d'autres lutteurs tout à fait prêts, qui, avec plus d'audace encore, proclameraient leurs volontés et seraient de moins en moins capables de reculer. La vérité ne peut cesser d'être la vérité parce que, sous le joug des souffrances, les hommes qui la défendent faiblissent; le divin doit vaincre 1 numain.

Mais qu'arrivera-il si le gouvernement est détruit? J'entends cette question que posent toujours les partisans de Tautorité, en supposant que si l'ordre actuel ne se

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maintient pas, il n'y aura plus rien et que tout périra.

La réponse à cette question est toujours la même, il arrivera ce qu'il plaira à Dieu, ce qui concorde avec sa loi déposée dans nos cœurs et révélée à notre raison. Si le gouvernement se détruisait, comme c'est le but des révolutions, alors il est clair que la question : « Qu'y aura-t-il après la destruction du gouvernement ? » demanderait une réponse de la part de ceux qui détruisent le gouvernement. Mais la destruction du gouvernement, qui se fait maintenant, a lieu non parce que quelqu'un, quelques hommes veulent l'anéantir, il se détruit parce qu'il n'est pas en accord avec la volonté de Dieu, révélée à notre esprit et mise en nos cœurs.

L'homme qui refuse de mettre ses frères en prison, de les tuer, n'a nullement l'intention de détruire le gouvernement, il veut seulement ne pas faire le contraire de la volonté de' Dieu, ne pas faire ce que non seulement luî*même, mais tous les hommes sortis de l'état bestial reconnaissent absolument comme le mal. Et si avec cela se détruit le gouvernement, cela signifie seulement que le gouvernement exige le contraire de la volonté de Dieu, c'est-à-dire Je mal, et

qu'ainsi le gouvernement est le jjnal et doit être détruit. De notre temps, dans la vie sociale du peuple, se produisent des modifications et bien que nous ne puissions nous représenter nettement la forme nouvelle qu'elle prendra, elle ne pourra être mauvaise parce que le changement se fait et se fera non par le caprice des hommes, mais grâce à un désir intérieur et secret, commun à tous les hommes, désir d'essence divine et inné dans le cœur humain.

Des modifications se produisent et toute notre activité doit être dirigée non à les contrecarrer mais à les favoriser et cette aide se réalise non pas en reculant devant la vérité divine qui nous est connue, mais au contraire en la professant clairement et hardiment. Et cette р7ю/езз10п de la vérité donne non seulement la pleine satisfaction de la conscience à ceux qui la professent, mais aussi le plus grand bien aux hommes, tant opprimés qu'oppresseurs. Le salut n'est pas derrière nous, mais en avant.

Le moment critique du changement de la forme sociale de la vie et du remplacement des gouvernements et de la violence par une autre force qui lie les hommes, est déjà passée Et l^issue n'est pas dans l'arrêt

du processus, ou dans le mouvement de recul, maïs exclusivement dans la marche en avant, par cette voie qui, dans le cœur des hommes, montre celle du Christ,

Encore un petit effort et le Galiléen vaincra, non dans ce sens terrible que donnait à la victoire le roi païen, mais dans le vrai sens, celui dans lequel il a dit : « Vous aurez des afflictions dans le monde, mais prenez courage, j'ai vaincu le monde. » {Jeauj xvi, 33). Parce qu'en effet, il a vaincu le monde, non dans le sens mystique de la victoire invisible sur les péchés que les ecclésiastiques attachent à ces paroles, mais au sens clair, simple et compréhensible que nous avons le courage de professer. Alors bientôt non seulement n'auront plus lieu les terribles oppressions que subissent maibtenant tous les vrais disciples du Christ qui professent sa doctrine en réalité, mais il n'y aura plus ni la prison, ni le gibet, ni la guerre, ni la dépravation, ni le luxe, ni l'oisiveté, ni la mendicité, dont souffre maintenant rhumanité chrétienne.

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