POSTFACE DE LA BROCHURE « AU SECOURS
L'appel Ali Secours fut écrit par nous MM. V. Tchertkov,Trégoubov et Birukov), à la fin de 1896; quand, d'après les renseignements qui nous furent transmis, les souffrances des 4.000 Doukhobors, dispersés dans les villages des Grouzines, atteignaient le plus haut degré.
Parmi les Doukhobors, des maladies épidémiques, et le scorbut, la d3^senterie, la malaria, etc., commençaient à se répandre ; beaucoup étaient morts, d'autres succombaient faute de nourriture, des dizaines d'entre eux étaient cruellement massacrés dans les bataillons disciplinaires.
Le gouvernement ne prenait aucune mesure pour mettre fin aux maux des Doukho-
bors et désirait évidemment les prendre par « l'épuisement ». Les amis qui venaient à leur aide étaient arrêtés et déportés. C'est alors que nous écrivîmes l'appel : Au Secours, dans lequel nous traçâmes le tableau complet du mal qui s'accomplissait.
Ce livre, sous nos signatures et avec une postface du Comte Tolstoï, fut répandu par tous les moyens dont nous disposions. Il eut pour résultat : l'éveil de l'opinion publique russe, en faveur des Doukhobors, et notre déportation.
Une année après la publication de cet appel, les Doukhobors étaient autorisés à se réfugier à Tétranger.
(Note de P. Birukov.)
Les faits cités dans cet appel de trois de mes amis ont été scrupuleusement contrôlés, rédigés et corrigés. Après plusieurs rédactions et corrections, on a rejeté de cet appel tout ce qui, bien qu'étant la vérité, pouvait sembler exagéré. Si bien que tout ce qui est dit maintenant dans cet appel, c'est la vérité, la vérité indiscutable à la portée des hommes qui sont animés seulement du sentiment religieux, du désir 4c servir la vérité de
ET LES DOUKHOBORS lo3
)ieu et leur prochain, tant les opprimés que 2s oppresseurs.
Mais^ quelque étonnants que soient les lits cités ici, leur importance réside non en ux-mêmes, mais dans leur effet sur ceux ui les apprendront, et j'ai peur que la pluart des hommes qui liront cet appel n'en ^mprennent pas toute la portée.
« Mais ce sont des révoltés, des paysans rôssiers, illettrés, des fanatiques qui sont )us une mauvaise influence ; c'est une îcte nuisible, antisociale que le gouvernelent ne peut vraiment supporter et doit fprimer comme tout ce qui est nuisible au îen général des hommes. Si des enfants, 2s femmes, des innocents en souffrent, que ire ? » diront en haussant les épaules les ommes que ne pénétrera pas la portée de ît événement.
En général, cet événement comme tout ^énement dont la place est bien nettement éfinîe, semblera peu important à la majorité 2s hommes : il y a des contrebandiers, il ut les arrêter ; il y a des anarchistes, des rroristes, il faut sauvegarder d'eux la soété ; ily a des fanatiques, des skoptzi, il faut s enfermer, les déporter ; il y a ceux qui dé- •uisent l'ordre social, il faut les opprimer.
Tout cela semble absolument simple, certain et, par suite, peu intéressant, et cependant c'est une grande erreur de juger ainsi ce qui est dit dans cet appel.
Dans la vie de chaque individu — je le sais par ma propre vie et chacun trouvera de pareils cas dans la sienne — ainsi que dans la vie des peuples et de Thumanité, se produisent des événements qui sont «turning points », les points tournants de toute l'existence, et ces événements sont toujours — comme le petit vent du matin qu'on remarque à peine et non comme la tempête dans laquelle Elie aperçut Dieu — peu criants, peu marquants , à peine soupçonnés, et dans la vie personnelle, on regrette toujours dans la suite de n'avoir pas su alors, de n'avoir pas deviné l'importance de ce qui se passait. Si j'avais su que c'était un moment si important dans ma vie, pense-t-on ensuite, j'aurais agi autrement. Il en va de même dans la vie de l'humanité. Avec éclat et à grand bruit entrent à Rome les triomphateurs, un Empereur romain, et cela semble important, tandis qu'alors il paraissait peu important qu'un Galiléen quelconque prêchât une nouvelle doctrine, qu'il fût pour cela cru-
cifié avec des centaines d'autres, déclarés coupables du même crime. De même, maintenant, aux membres très raffinés des parlements anglais, français, italien, du Reichstag autrichien et allemand, à tous les hommes d'affaires de la City, à tous les banquiers du monde entier et à leur organe, la presse, à tous ceux-là semblent très importantes les questions suivantes :
Qui occupera le Bosphore? qui accaparera un morceau de terre en Afrique ou en Asie ? qui triomphera dans la question du bimétallisme ? etc.
Et d'apprendre que, dans un certain endroit du Caucase, le gouvernement russe a pris des mesures pour réprimer quelques fanatiques à demi sauvages, qui refusent d'obéir aux autorités, cela semble non seulement sans importance, mais à un tel degré puéril, qu'il ne vaut pas la peine d'en parler. Et cependant, en réalité, à côté du grand événement qui se passe actuellement au Caucase, comme ils sont non seulement sans importance, mais ridicules, ces étranges soucis d'hommes âgés, instruits et éclairés par la doctrine du Christ (c'est-à-dire qu'ils connaissent cette doctrine et peuvent être éclairés par elle),de savoir à quel Etat appar-
IOt> TOLSTOÏ
tiendra telle ou telle parcelle de terre e quelles paroles a prononcées tel ou tel homm^ sur des sujets n'intéressant que par les con — ditionsoù ils se présentent. Pilate et Hérode pouvaient ne pas comprendre l'importance de ce qui amenait devant eux, au tribunal, le Galiléen qui révolutionnait leur province ; ils ne daignaient pas même savoir en quoi consistait sa doctrine, et s'ils l'avaiept connue, ils eussent été excusables, pensant que cette doctrine disparaîtrait (comme le disait Gamalihil). Mais nous ne pouvons ignorer ni la doctrine, ni le fait qu'elle n'a pas disparu depuis 1800 ans, et ne disparaîtra pas tant qu'elle ne sera pas réalisée. Et si nous savons cela, nous ne pouvons, malgré le peu d'importance et le manque d'instruction des Doukhobors, ne pas voir toute la portée de leurs actes. Les disciples du Christ étaient aussi des hommes peu importants, peu raffinés, peu connus ; et les disciples du Christ ne peuvent être autres.
Parmi les Doukhobors ou plutôt parmi « la fraternité chrétienne universelle », comme eux-mêmesappellent maintenant leur groupe, il ne se passe rien d'autre que la croissance de ce grain semé par le Christ il y a 1900 ans ; la Résurrection du Christ
lui-même. Cette Résurrection doit se faire, elle ne peut pas ne pas se faire, et peut-on fermer les yeux parce qu'elle s'accomplit sans coup de canon, sans parade militaire, sans étendard, sans fontaines lumineuses, sans musique, sans éclairage électrique, sans carillon, sans discours pompeux, sans les cris des hommes galonnés et décorés ?
II n'y a que les sauvages qui jugent de l'importance d'un événement par Téclat extérieur qui l'accompagne. Que nous le voulions ou non, maintenant au Caucase, dans la vie des chrétiens de la fraternité universelle, à dater surtout de leur persécution, a commencé la réalisation de la vie chrétienne, source de tout ce qui se fait de bon et de bien dans le monde. Toutes nos organisations sociales, nos parlements, les sciences, les arts, tout cela n'existe et ne vit que pour réaliser cette vie que nous tous, les hommes qui pensent, voyons devant nous comme l'idéal du plus grand perfectionnement.
Et il se trouve des hommes qui ont atteint cet idéal, incomplètement sans doute, mais du moins en partie, et l'ont réalisé par un moyen auquel nous-mêmes, avec tous nos ordres sociaux compliqués, ne pensions pas.
Comment ne pas reconnaître Pimportance de cet événement, c'est donc la réalisation de ce vers quoi nous marchons tous, ce ver^ quoi nous conduit toute notre activité cort^* pliquée.
On dit d'habitude qu'une telle tentati
pour réaliser la vie chrétienne s'est déjà pr
duite bien des fois. Il y a eu les Quakers, 1^^^
Ménonites, etc., et tous sont devenus d^^^
hommes ordinaires qui vivent de la vie con^^'
mune, gouvernementale; c'est pourquoi 1^^^
tentatives de réalisation de la vie chrétienn ^
ne sont pas graves. Qu'est-ce donc qui e^^^
important pour la réalisation de la vie chré ^
tienne? Ce ne sont pas les pourparlers di ^
plomatiques sur TAbyssinie et Constanti-
nople, les messages du pape, les congrèî
socialistes et autres choses semblables qu^
feront avancer les hommes vers ce pourquoE-
vit le monde. Si le royaume de Dieu,c'est-à-^
dire le royaume de la vérité et du bien sur
la terre^ doit se réaliser, ce ne peut être que
par des tentatives semblables à celles que
firent d'abord les premiers disciples du
Christ, puis les Albigeois, les Quakers, les
Ménonites, tous les vrais chrétiens du
monde, et actuellement les chrétiens de la
fraternité universelle. Le fait qne les sout-
ET LES DOUKHOBORS lOg
frances continuent et augmentent ne prouve pas que le triomphe de la vérité ne viendra pas, maïs au contraire, qu'il est proche.
On dit que cela se fera, non par ce
moyen, mais par un autre quelconque : par
les livres, les journaux, les Universités, le
théâtre, les conférences, les assemblées, les
congrès. Mais en admettant même que les
journaux, les livres, les Universités aident à
la réalisation de la vie chrétienne, cette réa-
iisation- doit s'accomplir cependant par les
hommes tous chrétiens, prêts à une vie pure
2t commune. Cest pourquoi la condition
principale de cette réalisation, c'est Texis-
ence et la réunion des hommes qui ont déjà
itteint le but vers lequel nous marchons
:ous. Et ces hommes existent.
Peut-être — bien que j'en doute — contiluera-t-on à réprimer le mo^ivement de la TBternité chrétienne universelle, surtout si a société même ne comprend pas toute l'importance de ce qui se passe et ne lui accorde pas son aide fraternelle. Mais ce que représente ce mouvement, ce qui s'exprime en Lui, ne mourra pas, ne peut mourir, et, tôt ou tard, se montrera en pleine lumière, détruira ce qui l'opprime, et remplira le monde. Il faut seulement attendre. Il y a, il est vrai,
des hommes, et malheureusement beaucoup qui pensent et disent : « Pourvu que ce ne soit pas de notre temps ! » et qui, pour cela, s'efforcent d'arrêter le mouvement.
Mais leurs efforts sont vains^ ils n'arrêtent pas le mouvement, mais perdent seulement la vie qui leur est donnée. La vie n'est la vie que si elle est au service de Toeuvre divine. En nuisant à cette œuvre, les hommes se privent de la vie et malgré cela ne peuvent arrêter la réalisation de l'œuvre de Dieu, ni pour une année, ni pour une heure. Et il est impossible de ne pas voir qu'avec ce lien extérieur qui unit maintenant tous les habitants de la terre, avec cet éveil de l'esprit chrétien qui s'affirme de tous côtés, cette réalisation est proche. L'acharnement et Taveuglement du gouvernement russe qui inflige aux chrétiens de la fraternité universelle des supplices semblables à ceux des temps païens, et cette douceur admirable, et la fermeté avec lesquelles les nouveaux martyrs chrétiens supportent les supplices, tout cela constitue des signes évidents de l'approche de cette réalisation de l'œuvre de Dieu.
C'est pourquoi, en comprenant toute l'importance de l'événement qui se passe dans
la vie de l'humanité comme en chacun de nous; en se rappelant que l'occasion d'agir, qui se présente maintenant à nous, ne reviendra déjà plus, faisons ce que fit le marchand de la légende évangélique : vendons tout pour acheter la perle précieuse. Rejetons toutes les considérations mesquines et cupides, et que chacun de nous, en quelque situation qu'il soit, fasse tout ce qui est en son pouvoir — s"il ne peut aider à l'œuvre de Dieu, s'il ne peut y participer — pour ne pas être l'adversaire de l'œuvre divine qui s'accomplit pour notre bonheur.
Léon Tolstoï.
-« ou EST TON FRÈRE ? » (l )
{Sur les agissements du gouvernement russe envei^s les hommes qui ne peuvent devenir des assassins,)
Introduction
La nature humaine est ainsi faite qu'involontairement nous éprouvons de la sympatliie pour toute manifestation de courage et d'intrépidité, que nous approuvions ou non l'œuvre qui la suscite. Même un assassin, quand il se défend, avec un courage désespéré, contre ceux qui le traquent, attire notre sympathie ; et à la guerre on rend d'autant
(i) Ecrit en 1898.
plus d'honneur au prisonnier qu'il a com* battu avec plus de persévérance.
Si nous sentons cela envers les hommes qui se défendent les armes à la main et tuent les autres pour conserver leur propre vie et liberté, d'autant plus Téprouvonsnous envers ceux qui ne causent de tort à personne et qui se sacrifient volontairement pour ridée à laquelle ils se sont consacrés corps et âme. Et si cette idée est celle de Tamour envers tous les hommes et de l'abstention de tout acte contraire à l'amour, et si au nom d'un pareil principe, l'homme sacrifie son bien-être personnel et sa vie en supportantcourageusement les privations les plus dures, les souffrances et les oppressions, alors nous ne pouvons ne pas nous incliner devant sa conduite et ne pas sentir la compassion la plus vive pour son héroïque martyre.
La bonté d'une telle impulsion instinctive envers toutes les manifestations du sacrifice de soi-même, au nom de l'amour, est confirmée, d'autre part, par la conscience religieuse de tous les temps et de tous les peuples. Et la doctrine chrétienne que nous professons, indique l'amour, la paix et la bienveillance parmi les hommes comme les
ET LES DOUKHOBORS Il5
Vertus les plus essentielles dont l'atteinte doit être le but de tous nos efforts.
Dans ces conditions, malgré tout ce qu'a
d'étrange et d'incroyable la pensée seule
9ue, dans notre temps, en Russie, il peut y avoir des hommes soumis aux persécutions -t aux souffrances les plus cruelles, exclusi- ^xnent parce qu'ils suivent trop strictement ^ ctoctrine chrétienne et, pénétrés de son 'prit, ne veulent nuire à personne ni tuer -^sonne, ce n'est pourtant pas une inven- ^1:1, mais un fait réel, ^^n Russie, en ce moment, il y a des ^xximes qui croient si absolument et si ^^ni^plement en la doctrine du Christ, à la ' de réciprocité, à Tamour envers les en- •ï^ïiis, à la fraternité universelle de tous les ^Tïimes, que dans la pratique ils ne veulent '•^ violer cette doctrine et préfèrent souffrir ^>c-mêmes et mourir pour leur amour du *c>chain plutôt que de le tuer ou d'apprendre
le tuer. Et, à côté d'eux, dans la même '^ssie, qui a produit cette nouvelle générait! de vrais chrétiens, il y a d'autres ^^tïimes qui se décident à persécuter, à ^^Urmenter et à opprimer jusqu'à la mort les l?Temiers, parce qu'ils croient trop à l'amour
^^ le manifestent trop dans leurs actes.
Il6 TOLSTOÏ
On pourrait croire que ces hommes, qi^î persécutent leurs frères à cause de leur trop grand amour, sont atteints de la haine dbi bien ou du besoin sanguinaire de tourmenter et tuer. Mais en réalité, il n'en est pas
ainsi.
Ceux des persécuteurs qui commettent
personnellement ces violences, ne font q^n^ remplir les ordres de leurs chefs. Ceuxqi^î ,se trouvent en contact immédiat avec les victimes, non seulement n'ont pas envers elles la moindre haine, mais au contraire, po ^^ la plupart, ils s'étonnent de leur vertu ^ xtraordinaire, ils les respectent pour 1^ ^^ courage et leur fermeté et, compatissant a^^ec elles intérieurement, au fond de leur âme, ils ont honte du vilain rôle qu'ils jouent et qu^ j's ne peuvent refuser uniquement parce (j*Je leur bien-être matériel dépend de l'acco ^П' plissement aveugle des obligations de le^r service.
On pourrait croire, dans ce cas, que ceux desquels viennent de pareils ordres, sont des brutes ayant perdu tout aspect humain.
Mais cela non plus n'est pas juste. Par leur nature, ils ne diffèrent en rien de la majorité. Et beaucoup parmi eux sont des hommes vraiment bons et de cœur tendre.
Et l'homme, suprême représentant du pouvoir, au malheureux nom duquel se commettent toutes ces horreurs, est un homme encore jeune et impressionnable et qui désire franchement faire le bien.
Comment donc, ces persécutions inhumaines, des meilleurs hommes de notre temps, peuvent-elles avoir lieu? Pourquoi ces horreurs que nous sommes habitués à associer aux époques de Néron et de l'Inquisition au Moyen Age ?
La cause ici ne diffère pas de celle qui est à la base du mal social contemporain. Par leur nature, les hommes sont bons et compatissants, mais dès Tenfance, leur conscience est déformée, et, au lieu de faire concorder leurs actes aux aspirations naturelles, et en même temps les meilleures de leur âme, ils se soumettent aux conceptions artificielles et erronées dans lesquelles ils furent élevés et dans lesquelles ils continuent à élever les autres.
La conscience non déformée indiquerait clairement qu'en refusant de participer au meurtre, l'homme agit bien, et qu'en sacrifiant pour cela son bien- être et sa vie, il commet un acte héroïque. En nous adonnant à l'inspiration spontanée de notre cœur, nous
!l8 tOLSTOÏ
éprouverions envers un tel homme le respect et la reconnaissance, nous tâcherions de le prendre comme exemple et nous emploierions toutes nos forces pour atteindre nous-mêmes son degré d'élévation morale.
Et pour cela, cette même doctrine chrétienne qui l'inspire, nous soutiendrait.
Mais dès Tenfance nous sommes habitués à croire non les indications directes de notre nature divine, non la doctrine chrétienne dans sa signification simple, mais à avoir confiance en une institution humaine qu-on appelle TEtat et à croire en la justification de cette institution : c'est-à-dire en TEglise. Depuis notre tendre enfance, nous recevons les idées de nos parents, de nos professeurs d'histoire et de religion et de tout le milieu qui nous entoure ; nous sommes habitués à penser comme on pense autour de nous, et nous apprenons à nous méfier des indications de notre raison, de wo/re conscience, comme d'une manifestation dangereuse de l'orgueil et de la présomption.
Ainsi, avons-nous cru à la plus grande superstition qui existe encore de notre temps : aux liens réciproques de l'Etat et de l'Eglise. Cette malheureuse illusion élevée entre nous et Dieu nous le cachait, et te
ET LES DOÛkHOBORS ï IQ
nait en nous la place du cœur, de la raison, de la conscience. On nous a tellement convaincus de la nécessité de TEtat et de la sainteté de TEglise, que nous ne pouvons pas même nous représenter la vie sans eux, et tout ce qui peut les détruire ou même les ébranler nous paraît être le mal le plus dangereux. Et, ce qu'il y a de plus terrible, nous sommes tellement pénétrés de cette conviction, que si une manifestation quelconque, du bien ou de Tamour, menace de nuire à TEtat ou à TEglise, nous croyons de notre devoir de donner la préférence à la sécurité de ces institutions et de chasser le bien, 1 amour, en persécutant, en tourmentant et en immolant ceux qui portent atteinte à nos idoles. Nous sommes arrivés à ce point que pour servir l'institution humaine, très douteuse, que nous avonsacceptée, nous sommes prêts à opprimer en nous la seule chose qui soit sûre dans la vie, la voix de Dieu dans notre conscience.
En outre, cette voix, que nous entendons seulement dans la profondeur même de notre âme, est si étouffée par les soucis de la vie, par les considérations pratiques, par ce brouhaha compliqué, elle est si douce et si modeste, et tout ce qui a rapport à TEtat
OU à l'Eglise est si bruyant, si solennel, * indiscret^ accapare si bien tous nos sen»- ^ ments extérieurs, et opprime si fort nc^^ personnalité, qu'il nous est trop diffic ^ d'admettre la raison de nos doutes intérieu à peine entendus et timides, quand ils so contraires аик exigences de TEtat et à doctrine de TEglise.
Tel est rétat d'âme des hommes qui ne sont pas encore délivrés de la superstition de l'Eglise et de l'Etat et qui, au nom de cett^ superstition, sont prêts à commettre traa quillement, par principe, des injustices, de ^ cruautés, des lâchetés dont l'idée seule, in dépendamment de l'Etat et de l'Eglise, leu^ inspirerait le dégoût et l'horreur.
Dans l'intérêt de l'Etat et de l'Eglise, il^ tourmentent par la famine, par le froid et par* les privations de toutes sortes, des hommes qui ne veulent tuer personne et qui pour cela refusent de servir; ils tourmentent leurs femmes, leurs sœurs, leurs enfants, leurs vieillards, en déportant les uns dans les pays les plus lointains, en plaçant les autres dans de telles conditions que tous tombent malades et meurent. En même temps, ils cachent soigneusement tout cela des autres hommes, tâchent de fermer la bouche à qui-
conque veut intervenir en faveur de leurs victimes et se hâtent d'éloigner ceux qui dénoncent ces cruautés.
En commettant tout cela, ils disent, avec un certain grain de franchise : « Sans doute nous plaignons tous ces fanatiques au rêve irréalisable de fraternité universelle. Mais que faire ? Si Ton permet à chacun de vivre selon sa conscience, alors bientôt tous refuseront de servir, et quand il n y aura pas d'armée, il n'y aura plus d'Etat. Devant la sécurité de l'Etat, tout le reste doit être au second plan. Comme hommes, nous regrettons de causer des souffrances, mais comme représentants du pouvoir, nous devons défendre la sécurité de Tordre existant, même s'il nous faut, pour cela, sacrifier nos sentiments personnels. Tout ce qui nuit à l'Etat doit disparaître. »
Et en effet, tout ce qui nuit à l'Etat disparaît; mais la conscience chrétienne parmi les hommes ne disparaît pas (au contraire, grâce à ces persécutions, elle gagne et en profondeur et en surface) seule disparaît la dernière étincelle divine dans les âmes des fanatiques de la religion de l'Eglise et de l'Etat.
Mais d'un autre côté, en même temps que ces persécutions et lié à elles, grâce à
Dieu, le nombre des hommes qui sont convaincus de l'insolvabilité de Tordre existant augmente de plus en plus. Les hommes qui ont réussi à conserver ou à rétablir leur foi innée au bien, mettent à la première place, non telle ou telle institution humaine, mais la vérité et ГатЪиг. Ils croient à la force du bien, ils savent que le bien ne peut avoir besoin du mal, et que les mauvais actes ne peuvent aucunement mener au bien. C'est pourquoi, dès qu'ils sont convaincus de l'impossibilité de maintenir telle ou telle institution, sans commettre pour cela des actes mauvais, cette seule indication est déjà pour eux la preuve évidente et indiscutable que cette institution — de quelque grand nom qu'elle se nomme et quelque nécessaire qu'elle paraisse — est un mal et une erreur, qui, par suite ne peut être nécessaire au bien des hommes.
Quand on dit à ces hommes que, pour soutenir l'ordre existant, la loi doit punir ceux qui refusent de tuer leur prochain, ils voient en cela non un ordre, mais la dépravalion monstrueuse de tout ordre ; non la loi, mais la violation audacieuse de la vraie loi. De tout leur être, ils y aperçoivent la révolte la plus criminelle contre la volonté de Dieu.
Le lecteur sait probablement que dans !es derniers temps, en Russie de même qu'en d'autres pays, les cas de refus du service militaire par conviction religieuse, sont devenus de plus en plus fréquents. En divers endroits de la Russie, une série de cas de refus isoles se sont produits, et au Caucase, parmi les Doukhobors, ces refus ont eu lieu en masse.
Mais si le lecteur appartient au milieu gouvernemental — et c'est principalement à ces lecteurs que je m'adresse ici — alors il ne connaît pas, probablement, les vraies causes qui ont motivé ces refus et quelles en furent les conséquences.
Une des caractéristiques de l'organisation gouvernementale russe, c'est l'impossibilité absolue de faire parvenir jusqu'au pouvoir exécutif suprême les renseignements exacts
sur ce qui se passe en Russie. La plupart d ^ faits^ qui ont lieu dans ses Etats, sont total ment ignorés du représentant du pouvo i suprême, et, tant qu'aux autres, il ne les со naît que sous l'aspect le plus déformé.
Et il ne peut en être autrement. L'absen de la liberté de la presse et l'extrême centr lisation gouvernementale semblent établi exprès pour que, à mesure que les rens^r gnements gravissent les échelons admini tratifs, il s'en détache tout ce qui peut d noncer les défauts ou les erreurs des fon tionnaîres et que ce qui en reste après cet élimination ait l'aspect le plus avantage pour ces personnes. C'est ce qui se passe p exemple dans n'importe quel village. Le г présentant inférieur du pouvoir gouvern mental, Vouriadfiik, par les conditions in vitables de sa situation officielle, est moi bien renseigné que n'importe quel paysa local. Mais, il ne dénonce même pas à so chef immédiat, le stanopoï, le peu qui lui connu ; il en lait une partie, de peur de s compromettre ou de s'imposer des soucis su-^ perflus, et l'autre partie, il la lui transmet sous l'aspect le plus avantageux pour lui, et évidemment plus ou moins faux. Le stanovoî agit de même envers Vispravnik, ce
Icrnîer envers le gouverneur, etc. Ainsi, >lus la situation officielle des fonctionnaires st élevée, moins ils savent, et plus doueux sont les renseignements qui leur arri- ''ent ; si bien qu'en Russie, l'Empereur conlaît, le moins de tous, la vérité ^et après ui, la personne le moins renseignée est celle juî lui fait les rapports.
Il est vrai que parmi quelque cent mille personnes, qui servent pour Targent ou pour .'ambition, sont dispersés çà et là quelques nommes honnêtes et, à leur façon, consciencieux, mais ces exceptions ne changent point les choses puisque, grâce à leur minorité relative, dans les meilleurs cas, ils retardent un peu, mais n'arrêtent nullement, ce procédé de coupures et de truquage des renseignements qui circulent. Il est vrai aussi que, de temps en temps, grâce au changement brusque des fonctionnaires ou par quelque autre cause accidentelle, une parcelle de vérité se fait jour. Mais ces éclairs de vérité durent peu, n'ont qu'une très faible lumière et n'embrassent qu'une petite distance, la vérité est bientôt obscurcie par les ténèbres anciennes.
Les gouvernements qui jouissent de la liberté de la parole et de la presse, malgré
12б TOLSTOÏ
tout le mal qui est le propre de tout système violent du gouvernement, sont au moins affranchis de cette nécessité d'agir toujours dans les ténèbres, puisque les personnes qui servent ces gouvernements, ne sachant pas ce qui peut être dénoncé demain par la presse, tâchent de faire connaître le plus tôt possible aux autorités la vérité pleine et entière.
En Russie, ce système n'est pas applicable parce queles hommesd'Etat russes ont trop peur de la publicité de leurs propres actes et de ce qui se passe en Russie.
Si on leur donnait à choisir, ou qu'euxmêmes ne sachent pas la vérité, ou que tout le monde la sache, ils préféreraient probablement le premier, comme un mal moindre, selon leur conception, tant ils craignent que la forme actuelle du gouvernement ne sup* porte pas la lumière de la publicité complète. En outre, ils sont pour la plupart très naïvement convaincus que personne ne peut savoir la vérité mieux qu'eux.
C'est pourquoi, le lecteur, s'il appartient au milieu gouvernemental et n'a aucun renseignement étranger, ne peut savoir exactement, ni même en traits généraux, ce qui se passe en Russie, ni en particulier ce
qu'on fait aux hommes qui, par leur conviction religieuse, refusent de servir.
De notre côté, la conformité des pensées nous ayant mis en relation intime et directe avec eux, je sais qu'une des causes principales des cruautés incroyables, infligées à ces hommes, provient de ce que les hauts personnages du gouvernement ne reçoivent, en ce qui les concerne, que les renseignenients les plus tronqués et même inventés, sur leur conviction, leurs actes et sur la façon dont agissent envers eux les autorités locales. Sachant cela, et pour agir dans les vrais intérêts, tant des opprimés que des oppresseurs, quelques amis et moi avons tâché de rendre publique la vérité sur cette affaire. Et pour confirmer mes paroles, et pour montrer jusqu'à quel degré le gouvernement russe a peur de la vérité, je dois ajouter qu'après cela, il s'est empressé de se débarrasser de nous en nous déportant.
Je ne répéterai pas ici tous les détails des persécutions, révoltantes par leur cruauté, qu'ont souffertes, de la part du gouvernement, ces hommes qui refusaient de devenir des assassins. Des renseignements complets à ce
sujet ont été exposés dans quelques brochures que j'ai éditées (i); je mentionnerai seulement, en traits généraux, les points les plus caractéristiques de cette affaire.
De la manière d'agir du gouvernement russe dans les cas particuliers de refus du service militaire, on peut se faire une idée par le sort de L. N. Drogine tourmenté jusqu'à la mort, il y a quelques années, dans le bataillon disciplinaire de Voronèje.
Depuis le Christ, il y eut toujours des hommes qui, en conscience, ne pouvaient prendre part au service militaire, et en Russie jusqu'à nos jours, existaient deux sectes de ces hommes : les Doukhobors et les Ménonites, auxquels était même reconnu le droit officiel de ne pas faire le service militaire. Mais malgré cela, quand, dans un autre milieu, commencèrent à se manifester des cas isolés de pareils refus, alors on enferma dans des maisons d'aliénés ceux qui refusaient de servir, et ensuite, on les transporta dans les bataillons disciplinaires. Là, grâce au caractère particulier de leur situation, leur vie se transformait en un
(i) « La cruauté inutile », « Au secours », « La situation des Doukhobors au Caucase en 1896 », « Les lettres de P.V. Olkhovik ».
supplice de mort lente, accompagné des tortures physiques.
Ces mesures sont toujours conduites de la façon la plus secrète et tout ce qui touche 'e sort de ces hommes est soigneusement cacbé par le gouvernement, comme s'il avait pevar que des cas pareils pussent être con- ^^Sîeux pour les autres millions de sujets russes, bien que le gouvernement affirme ^^^a jours lui-même avec solennité, qu'ils *^ГЖ1 dévoués inébranlablement à l'ordre ^^îstant et qu'ils soutiennent très volontiers *^ 'tsar, la religion et la patrie.
Atais cependant, malgré le secret le plus ^^"V-ère, des renseignements sur certains cas P^r'eils sont venus jusqu'à quelques per- ^^ïînes, particulières, qui ont fait tout leur P^^ssible pour attirer sur eux l'attention des *^^xits personnages du gouvernement. Il en ^^sulta un certain soulagement du sort des Martyrs, un soulagement dû indiscutableïïlent aux bonnes intentions de ceux qui Vivaient pris cette initiative. Mais, comme il arrive toujours en Russie, pour toutes les mesures humanitaires du gouvernement, ce soulagement fut mis en pratique, si timidement, avec tant d'indécision, que la déportation pour dix-huit ans, dans les endroits
les plus reculés de la Sibérie orientale, parut une amélioration au sort des hommes qui ne consentaient pas à tuer leur prochain.
Les Doukhobors et les Ménonites, qui étaient depuis longtemps débarrassés du service militaire, subirent de la part du gouvernement russe, pendant les dernières années, une série de persécutions qui n'ont pas encore cessé, persécutions terribles par leur cruauté inouïe et tout à fait inutiles dans l'intérêt même de TEtat.
En Russie vivaient pacifiquement quelques dizaine de milliers d'hommes, tous, sages et laborieux, dignes d'être l'orgueil de leur patrie. La vertu suprême, la charité, était chez eux développée jusqu'à un tel degré, que, disposés à accomplir n'importe quelle exigence du gouvernement, ils refusaient absolument une seule chose : tuer ou offenser un de leurs semblables. Non seulement on savait ces hommes inoffensifs, mais même leurs hautes qualités morales étaient reconnues de tous. Après une période de persécutions des plus cruelles, qu'ils ont supportées en martyrs héroïques, le gouvernement même débarrassa du setvice mili-
ET LÉS tWJUKMOfiOÈS I^I
taire et les Doukhobors et les Ménonites. Pour ces derniers, cette obligation était remplacée par le service de garde dans les forêts de l'Etat, et les Doukhobors subirent la peine de la déportation dans les pays les, plus stériles du Caucase, sous un climat rigoureux. Ils enrichirent le pays en transformant ces terrains en champs productifs et en prairies florissantes. Ils vécurent ainsi pendant 5o ans, dans l'amour du prochain, dans la paix avec le gouvernement, appréciés et estimés de tous ceux qui étaient en contact avec eux. Au Caucase, il n'y avait pas de peuple plus laborieux et plus utile, plus noble, plus fort, et jouissant à la fois d'une plus grande confiance de la part des populations locales et des représentants du gouvernement. Tous ceux qui étaient alors au Caucase en témoignèrent à Tunanimité.
Même un conservateur, jaloux du pouvoir gouvernemental, comme Tétait l'empereur Nicolas P^, ne trouva pas nécessaire de les inquiéter. Tout marchait bien et le gouvernement n'avait aucun sujet de regretter la mesure qu'il avait prise dans ce cas, comme exception. L'abstention de ces hommes dans la participation au service militaire n^amenait aucune complication
l32 TOLSTOÏ
gouvernementale, même pendant la dernière guerre russo-turque ; les Doukhobors, fidèles à leurs principes, ne prirent aucune part à la guerre, mais consentirent, sur la demande des autorités, à apporter des vivres aux soldats russes, quand ils étaient menacés de famine. La même tranquillité régna après la guerre, et elle régnerait encore jusqu'à nos jours, sans un cataclysme inattendu.
Un général, possédé de la manie de mettre tout sur un même rang, eut la malheureuse idée d'étendre l'obligation du service militaire aux Doukhobors, en négligeant complètement la particularité de leur croyance religieuse. Cette idée fit son chemin, et en 1886, parut une nouvelle loi qui exigeait de tous le service militaire, sans en excepter ceux mêmes pour qui ce service est contraire à la conscience et qui en étaient déjà affranchis depuis longtemps.
Les Ménonites •— peut-être parce qu'ils étaient d'origine étrangère — reçurent la permission d'émigrer de la Russie, permission dont beaucoup profitèrent. Les souffrances de ceux qui, faute de moyens, ne purent
ET LES DOUKHOBORS l33
partir furent évidemment des plus horribles si l'on en juge par les extraits des renseignements qui se firent jour derrière le secret le plus absolu, dont le gouvernement a l'habitude d'envelopper pareilles affaires.
Le chef d'un bataillon disciplinaire m*a raconté que peu après la publication de cet ordre, 200 jeunes Ménonites, qui avaient refusé de servir, furent amenés dans son bataillon. Les horreurs des fustigations et des autres supplices qu'ils subirent, forcèrent les Ménonites à se soumettre aux rigueurs de la discipline militaire. L'année suivante était amené un autre groupe semblable.
Les nouveaux venus» plus fermes, protestèrent contre la violation commise sur eux, ils s'arrêtèrent devant les portes de la caserne du bataillon disciplinaire, et, se tenant par la main, refusèrent d'entrer. Les soldats furent appelés, s'aidant des poings et des piedsy ils les poussèrent dans les portes et dans la cour de la caserne, en les frappant cruellement. Alors les Ménonites déjà enrégimentés, à la vue de leurs camarades martyrisés, se joignirent à eux et déclarèrent serefuser aussi à accomplir les devoirs militaires, n'ayant renié leur religion et consenti à servir que par crainte, « Et
alors on leur administra un châtiment — m'a raconté un vieux colonel, avec la même animation que s'il se fût rappelé quelque acte héroïque — on les arrangea comme il faut, soyez-en sûr, ils furent forcés de se soumettre. Et ceux qui, après cela, continuèrent à persister, eh bien^ avec eux... »
Mais ici, en me regardaht et en remarquant probablement l'impression que me produisait ce récit, il se hâta de changer le sujet de conversation.
Cependant, le coin du rideau qu'il souleva, avec les autres renseignements que je reçus à cette époque sur la vie dans les bataillons disciplinaires, me suffisaient pour me faire une idée de ces institutions d'enfer et des actes de ces misérables bourreaux, abrutis par le militarisme, qui les dirigent.
En même temps, avec les Ménonites, les Doukhobors étaient appelés au service militaire. Envers eux, la conduite du gouvernement fut pire encore et atteignit les dernières limites de la cruauté et de la folie.
La nouvelle loi trouva précisément les Doukhobors dans une de ces périodes temporaires de chute morale qui se produisent inévitablement au cours du développement de rindividu et de la société. Leur vie continuait à être laborieuse, et, dans leur conscience, ils n'avaient pas trahi les principes fondamentaux de leur religion. Mais leur vie intérieure était un peu affaiblie, et, par suite, dans leur conduite^ se glissaient peu à peu des habitudes de licence : beaucoup parmi eux commençaient à user du vin et du tabac et en général à montrer moins d'abstinence dans la vie.
Vers cette époque, grâce à la corruption des autorités locales, les Doukhobors perdirent d'un coup tous leurs biens, plus d'un demimillion, ce qui naturellement fut non seulement un grand coup matériel, mais aussi une terrible secousse morale.
En outre, quelques Doukhobors, les plus aimés et estimés de leurs camarades, furent relégués en des pa}'s lointains pour avoir protesté contre ce pillage. Cette séparation forcée de leurs camarades, si Ton prend en considération l'attachement extraordinaire et réciproque des Doukhobors entre eux, fut une épreuve très dure qui ne pouvait passer sans laisser de traces. Tout cela réuni fit que les Doukhobors se trouvaient dans un état d'hésitation morale : d'un côté se levaient ceux qui étaient capables de renoncer aux exigences les plus strictes de leur conscience, de l'autre côté ceux qui, au moindre choc, étaient prêts à se ressaisir.
Ils ne pouvaient ne pas nier le service militaire, son illégalité fut toujours l'un des principes fondamentaux de la religion que chacun d'eux recevait avec le lait maternel. Mais, cette fois, sous Tinfluence d'un état d'esprit hésitant, ils se laissèrent aller à un compromis en se soumettant extérieurement aux exigences du gouvernement en ce qui concernait le service militaire. Cependant, ils conservaient l'intention très ferme, en cas de guerre, de ne pas prendre part à l'assassinat ; et les parents, chaque fois qu'ils ac-
compagnaient leurs fils à la conscription, leur donnaient conseil en ce sens. Ce fut ainsi de 1887 à 1895.
En même temps, pendant la même période, se manifestait la résurrection morale des Doukhobors. La perte de leurs biens et leur séparation de leurs amis préparèrent le terrain, l'exigence du service militaire fit le reste. Le renouvellement, d'année en année, des appelsau service militaire, qu'ils n'avaient consenti à accomplir qu'à contre-coèur, ramenait toujours très nettement la question la plus grave pour la conscience des Doukhobors, et leur rappelait leur conduite fausse. Enfin, la coupe était pleine et les Doukhobors s'éveillèrent de leur sommeil moral. Ils considérèrent les maux qui les atteignirent comme un châtiment de Dieu, pour leur relâchement dans son service, et en se repentant, ils revinrent à leurs croyances traditionnelles avec toute l'ardeur qui les distinguait jadis. Le résultat immédiat de cette élevât ion d'esprit était le retour à Гапcienne modération dans la vie, à l'abolition de l'inégalité matérielle qui se développait parmi eux, et au refus absolu de participer au service militaire.
l38 TOLSTOÏ
Ce changement dans la conduite des Doukhobors, changement qui semblait inexplicable, excita du côté du gouvernement le malentendu qui l'empêcha et Tempêche jusqu'ici de comprendre la vraie portée de cet événement contre lequel il lutte si cruellement et si infructueusement. Le gouvernement avait vu, pendant quelques années, comment les Doukhobors remplissaient exactement le service militaire, et,ne soupçonnant pas* que cette obéissance extérieure cachait un compromis, il en concluait que« les Doukhobors, ayant renoncé à leur erreur, étaient entrés dans la bonne voie ». Et quand, huit ans après, ils refusèrent de nouveau d'entrer au régiment, le gouvernement, qui pendant cette période, n'avait pu suivre, leur vie intérieure, et qui ne savait pas ainsi la vraie cause de ce changement, pensa qu'il ne pouvait provenir que d'une propagande exercée du dehors sur les Doukhobors.
Précisément, vers cette époque, l'attention du gouvernement était attirée par le mouvement appelé « tolstoïen » ; le gouvernement pensa qu'un lien réciproque existait entre les deux événements, et attribua le refus des Doukhobors à l'influence de « la propagande tolstoïenne » ; d'autant plus que, dans ce
temps, au Caucase, se trouvaient en déportation quelques personnes que le gouvernement considérait comme les « agents de Tolstoï ». Mais, Ъien que cette supposition du gouvernement puisse paraître naturelle, néanmoins elle était tout à fait erronée. Pour quiconque connaît un peu le caractère intime du mouvement des Doukhobors, il ne peut y avoir l'ombre d'un doute qu'aucune chute morale temporaire ne pouvait anéantir, dans la conscience des Doukhobors, les croyances dont ils étaient depuis si longtemps et si profondément pénétrés. Elevés dans les traditions pures et nobles, transmises de génération en génération, et fortifiées par les traditions et le martyrologe de leurs pères et de leurs ancêtres, les Doukhobors ne pouvaient pas, le voulussentils, se débarrasser de leur conscience spirituelle et vivre dans Tindifférence, contrairement à toutes les exigences de leur conscience et de leur raison. Pour cela, il leur eût fallu s^étourdir incessamment par des moyens artificiels, en étouffant la conscience et en abrutissant la raison, comme en effet le font maintenant ( i )^ à Taide du vin, du tabac,
(i) Le lecteur ne doit pas oublier (jue cît article date
de la viande, des débauches et du luxe, les Doukhobors qui ont trahi leur conscience et qui sont appelés «la petite partie ». Mais parmi les hommes qui, comme les Doukhobors, ont ressenti personnellement tout le bien, toute la joie de la vie spirituelle, et qui sont habitués à sacrifier leurs intérêts aux exigences de la vie, quelques-uns seulement pouvaient consentir à ce suicide moral. C'est en effet ce qui s'est produit.
Une fois que la conscience humaine s'est élevée à une certaine hauteur, elle ne peut ensuite s'abaisser et cesser de reconnaître les vérités acquises. Aussi, dans la vie extérieure, ne peut-elle jamais se concilier définitivement avec ce qui est contraire aux exigences du développement atteint antérieurement. L'homme qui reconnaît l'illégalité morale du meurtre peut, sous l'influence de telle ou telle cause^ entrer à contre-cœur au service militaire, mais ne peut absolument, dans la profondeur de son âme, justifier cette conduite ; et qu'il vive seulement jusqu'au rétablissement de son équilibre moral, il reviendra à lui et refusera de ser-
de 1898, c'est-à-dire avant rémîgration des Doukhobors au Canada. N. d. T.
vîr. C'est ce qui arriva avec les Doukhobors.
Quant à rinfluence qu'on attribue à Tolstoï et à ses partisans, s'il y eut influence, elle vint précisément de la part des Doukhobors. Les personnes soupçonnées par le gouvernement d'être les instigatrices des Doukhobors furent surtout MM. D. A.
Khilkov et A. M. Bodiantzky, déportés au Caucase, et envoyés après le conflit entre les Doukhobors et le gouvernement, à l'autre extrémité de la Russie, avec l'augmentation du délai de leur déportation. En réalité^ ces deux personnes étaient plutôt les disciples que les guides des Doukhobors. Khilkov fut amené à ses convictions par l'impression que lui causa le ^meurtre qu'il commit au cours de la guerre russo-turque et grâce au séjour qu'il fit ensuite parmi les Doukhobors dont la conception de la vie correspondait précisément à la sienne. Ce n'est que plus tard qu41 fit connaissance avec Tolstoï. Quant à Bodiantzky^ au Caucase, il ne s*occupait pas de propagande, mais principalement de recueillir les psaumes des Doukhobors et des Stundistes, leurs professions de foi, etc.
Pour confirmer mes dires, que le refus des Doukhobors ne fut pas du tout le ré-
sultat d'une poussée extérieure de là part des personnes soupçonnées de cela, il suffira d'indiquer ce fait que les Doukhobors, parmi lesquels vivait Khilkov à Bachkitchett et avec lesquels il était en relations immédiates, n'ont pas refusé d'entrer au régiment et appartiennent jusqu'ici au groupe qui remplit toutes les exigences du gouvernement. Il faut aussi remarquer que Pierre Veriguine, un des Doukhobors les plus influents, déporté du Caucase en 1887 et qui, peu après, du lieu de sa déportation, ad jura les Doukhobors de refuser le service militaire, en 1896 (c'est-à-dire, après que le refus du service était un fait accompli), écrivait à un ami, en lui demandant ce qu'écrit et de quoi s'occupe L. Tolstoï dont il avait appris l'existence, et sous l'aspect le plus désavantageux, lors de sa déportation à Schenkoursk, par des exilés politiques n'ayant pas de sympathie pour Tolstoï.
Les autres amis de Tolstoï ne sont entrés en relation avec les Doukhobors qu'après leur refus du service militaire, et se sont intéressés à eux, précisément à cause de ce refus et des massacres qui le suivirent.
La résurrection morale des Doukhobors fut le résultat non de la propagande, mais
de la marche naturelle de leur vie intérieure, en corrélation avec les circonstances extérieures dans lesquelles ils se sont trouvés.
Encore au xvm^ siècle et dans la première moitié du xix% ils agirent exactement comme maintenant, et, dans leur conduite actuelle, il n'y a absolument rien de neuf en. comparaison avec leurs actes antérieurs : ils sont arrivés à la conception de l'illégalité du service militaire depuis plus d'un siècle et spontanément, et, depuis, ils n'ont en rien changé leurs idées sur cette question, aussi n'avaientils besoin d'aucune influence extérieure pour reconnaître ce qu'ils ont toujours reconnu. Consentant provisoirement, et à contre-cœur, à servir, ils eurent besoin d'un choc extérieur pour se ressaisir et redevenir fermes ; la communication théorique, faite par quelques hommes nouveaux venus, de ces mêmes vérités morales, auxquelles ils ne cessèrent jamais de croire, eût été évidemment insuffisante. D'autre part, si quelqu'un eût voulu activer artificiellement, parmi les Doukhobors, cette résurrection morale qui, en tous cas, devait venir tôt ou tard, on ne pouvait inventer rien de mieux que ce qu'a fait avec eux le gouvernement.
Cette série de malheurs et d'épreuves que
le gouvernement a infligés aux Doukhobors semblait faite exprès pour les bien secouer et les éveiller. Aucune propagande ne pouvait avoir ici d'importance.
Pour les hommes qui prennent la moindre participation au développement, dans l'humanité, de la conscience chrétienne, qui actuellement inquiète tant le gouvernement et l'Eglise, cette exagération perpétuelle de l'importance de L. N. Tolstoï et l'attribution à son influence personnelle et littéraire, de tout ce qui se fait en ce sens, semblent étranges. Je ne songe pas, sans doute^ à diminuer la réelle importance de son influence, mais je sais que la source de sa vie spirituelle et de celle de ses amis n'est pas dans sa personnalité, mais dans ce Commencement général delà vie, duquel nous descendons tous et auquel nous retournons tous. Je sais que les relations des hommes qui tâchent de servir ce commencement ne sont pas du tout de celles qui comportent un leader et des adhérents, mais qu'elles sont tout à fait fraternelles, comme entre enfants d'un même Père céleste.
Les représentants des classes dominantes ne peuvent comprendre de telles relations.
ET LES DbUKHOBORS I45
Habitués par le caractère même de leur genre d'activité à disposer ou à agir selon les ordres venus d'en haut et à distribuer tout selon les grades, ils supposent involontaiiement que les autres agissent de même, et c'est pourquoi, s'ils sont instruits d'un mouvement quelconque qui se manifeste, à la fois en divers lieux, ils cherchent instinctivement le chef qui le dirige. En outre, ils n'ont aucune connaissance de l'histoire du développement de cette conception de la vie dont, faussement, ils croient Tolstoï le créateur; ils ne savent pas qu'avant, lui, depuis -le Christ, il n'y eut jamais discontinuité dans la série des sociétés et des individus, liés successivement entre eux, pénétrés de la même conception de la vie, et agissant par cela au nom des mêmes principes. Les ennemis actuels de Tolstoï ne comprennent pas qu'il n'est qu'une seule onde — une grande onde, il est vrai, mais cependant une seule — dans ce courant général que personne, rien ne peut arrêter, et que même sans cette onde, le courant ne s'arrêterait pas, mais rejetterait à la surface d'autres ondes. < Uesprii souffle où il veut et on ne sait pas d'où il vient et où il s'en va. »
Un des représentants du gouvernement,
гф TOLSTOÏ
envoyé pour instruire l'affaire des Doukhobors lors des événements des dernières années^ passait rapidement d'un village de Doukhobors dans un autre. En arrivant dans un nouveau village, il faisait appeler les Doukhobors et leur posait les questions les plus variées, principalement sur leurs rapports envers le gouvernement. Soupçonnant, comme la plupart des fonctionnaires, que leur conduite cache Thostilité envers le pouvoir, il pensa, par l'inattendu de ses questions, les surprendre et forcer quelques-uns d'entre eux à se trahir. Mais à une foule de questions, tous, avec la même timidité, et en même temps avec fermeté et dignité, donnaient si exactement la même réponse, que, tout étonné enfin il s'exclama : « Mais chez vous, il y a un téléphone secret? »
Et, inconsciemment, il avait raison. En effet, tous les hommes qui ont accepté la doctrine du Christ dans son sens simple et direct, et qui tâchent de vivre dans son esprit, sont unis entre eux par un réseau de communications « téléphoniques. » Ils n'ont qu'à s'approcher un instant de l'appareil téléphonique qui se trouve dans l'âme de chacun d'eux, pour s'unir aussitôt à la station principale, et de là entrer en communication
avec n'importe lequel de leurs frères spiri^ tuels. Mais leur station principale ne se trouve pas dans tel ou tel individu comme rimaginent ceux qui n'observent que superficiellement l'action de cette communication réciproque. Elle se trouve dans cette source générale de la vie dont le Christ dit : « Comme tu es en moi et moi en toi. Père, ils seront de même en nous. » Mais ceux qui ne croient qu'aux communications par les fils et qui n'ont que des moyens matériels d'atteindre leur but, ne peuvent comprendre cela.
Plusieurs sont poussés encore par cette idée fausse que Tolstoï est l'initiateur et le guide de tout ce qui se fait dans une certaine direction.
Dans la société et parmi le peuple, il se manifeste un mouvement qui, sous beaucoup de rapports, est tout à fait contre l'ordre existant. Dans certains cas, ceux qui participent à ce mouvement, refusent même de remplir les exigences des autorités. Le gouvernement et l'Eglise doivent forcément dénoncer ce mouvement comme mensonger et nuisible puisqu'au cas contraire il faudrait le reconnaître comme juste, et alors, logiquement^ douter de la véracité des con-
ceptions qu'ils n'ont pas la force de répudier.
Mais comment condamner un mouvement quand son principe fondamental est de faire le bien, de s'abstenir du mal, quand son seul motif est Tamour ? Comment formuler et justifier devant soi-même et devant les autres la persécution des hommes parce qu'ils tâchent de vivre bien ?
A quoi, à proprement parler, aspirent-ils ?
Quels sont les indices selon lesquels on les reconnaît? Ces hommes nuisibles et dangereux vivent laborieusement en tâchant de ne consommer pour eux-mêmes rien de superflu, et ils travaillent pour les autres, au lieu d'exploiter le travail de leur prochain ; ils ne veulent pas accumuler les richesses ni pour eux-mêmes, ni pour leurs enfants, en préférant donner ce qu'ils ont à ceux qui en ont besoin ; ils évitent de dominer les autres et veulent servir à tous; ils ne boivent pas de vin, ne fument pas, tâchent d'être chastes et modérés en tout; ils ne mentent pas, ils disent ouvertement la vérité ; ils défendent les opprimés au lieu de flatter les grands de ce monde. Ils s'abstiennent de Taccomplissement des coutumes dans lesquelles ils ne croient pas ; ils reconnaissent que, dans la
lutte contre le mal, la colère et la violence nuisent, et que seule la douceur et la bonté aident ; ils désirent aimer tous et ne consentent à tuer personne ; ils n'osent pas agir contre la conscience, même quand, par la force ou les séductions, on veut les forcer d'agir ainsi; ils préfèrent souffrir docilement les persécutions, les massacres, la mort même plutôt que de reculer de ce qu'ils croient la volonté de Dieu. Comment peut-on persécuter des hommes, pour cela? Les condamner, ne démontre que sa propre insolvabilité.
Et cependant les laisser tranquilles est impossible ; c'est trop dangereux pour l'Etat et pour l'Eglise. Que faire ? Il n'y a qu'une seule issue : se taire autant que possible, cacher la vraie réalité des choses, et, sans y toucher, les attribuer à l'influence d'un individu quelconque, qu'on pourra, tout en conservant les convenances et sans se compromettre, attaquer librement ; on peut appeler ceux qui participent à ce mouvement dangereux € les partisans » et « les agents » de cet homme et les persécuter non pour ce qu'ils font en réalité — non parce qu'ils tâchent de suivre la doctrine du Christ — niais 4и pour la propagande des idées de tel ou tel faux-maître ».
1 5o tOLSTOÏ
C^est ici que vient en aide cette opinion exugéréej quel olstoï est le meneur d'un complot gigantesque contre l'Etat et TEglise. Tolstoï n'est pas le Christ, reconnu officiellement comme Dieu, et qu'à cause de cela il n'est pas aisé de contredire, ce n'est qu'un htfmme, capable comme tel, de s'entraîner et de se tromper. C'est pourquoi Tolstoï peut très facilement servir de tête de turc pour toutes les accusations et les attaques^ surtout si l'on ne pénètre pas trop attentivement les motifs et les opinions, et c'est pourquoi on peut lui attribuer sans se gêner, si c'est nécessaire, ce qu'il n'a jamais pensé, ni dit, ni fait. Il suffit pour cela d'arracher de ses écrits quelques expressions, les plus fortes, de les grouper en se taisant soigneusement sur les autres idées qu'il a exprimées et qui sont nécessaires pour la représentation complète et exacte de sa pensée. On ne peut pas, évidemment, accuser des hommes d'aimer trop Dieu et leur prochain ; on ne peut pas non plus les punir pour la réalisation de cet amour. Mais regretter qu'ils soient devenus les victimes « des idées funestes de Tolstoï » ; accuser et haïr Tolstoï pour le « détournement » de ses partisans ; punir et persécuter les hommes pour la réalisation de la < doctrine de
ET LES DOUKHOBORS l5l
Tolstoï » ; interdire les écrits de Tolstoï ; expulser, renfermer ses amis, et en général par tous les moyens « détruire l'influence de Tolstoï », tout cela paraît tout à fait convenable, ne blesse aucune oreille et n'ofifense pas la conscience. Et voilà : sous l'enseigne de l'anéantissement « de la fausse doctrine de Tolstoï », la persécution du Christ et de ceux qui tâchent de le servir, passe très facilement, et sous Taspect^ de la lutte contre le Tolstoïsme » et de la répression « des crimes politiques » qui en résultent, on justifie les crimes du gouvernement et Thypocrisie de TEglise.
Sans doute, tous ne trompent pas consciemment ainsi, eux-mêmes et les autres. Les uns, en effet, le font avec intention, mais les autres, sans réfléchir, suivent le courant général, et les troisièmes s'en tiennent soigneusement aux superstitions qui leur sont inculquées par l'éducation. Mais en tous cas, il est indiscutable que, dans cette affaire, du côté du gouvernement et des classes qui le soutiennent, domine le mensonge, conscient pour les uns et inconscient pour les autres, et que, seul, ce mensonge rend possibles, actuellement en Russie, l'accomplissement par les uns et l'admission par les autres, de ces
l52 TOLSTOÏ
persécutions que subissent les hommes sem* blables aux Doukhobors et aux autres martyrs du dévouement à la doctrine du Christ.
Ce même besoin des autorités, de se justifier quand on les accuse de persécuter des innocents, excite encore un autre grand malentendu concernant les Doukhobors et basé, cette fois, sur la calomnie directe contre eux. Cette calomnie consiste dans l'affirmation que les Doukhobors sont hostiles au gouvernement et que Tinaccomplissement de certaines exigences des autorités n'a pour motif que leur esprit de révolte.
En réalité, cette affirmation est absolument mensongère. Les relations des Doukhobors avec les représentants du gouvernement ne furent jamais hostiles. On le voit déjà en ceci que, pendant toute la période du séjour des Doukhobors au Caucase, les relations réciproques entre eux et le gouvernement furent des plus pacifiques et bienveillantes. Même les autorités supérieures avaient l'habitude de montrer aux Doukhobors de la confiance et du respect. Pendant leurs voyages à travers les villages doukhobors, elles recevaient d'eux le pain et le sel de
ВТ LES DOUKHOBORS l53
bienvenue, échangeaient avec eux des saluts * et savaient que ces hommes sont les plus inoSensifs, les plus fidèles et les plus sûrs de tous les habitants de ce pays et qu'ils ne se distinguent des autres que par une plus ^ grande droiture, une plus grande franchise et une plus grande dignité humaine dans leurs rapports avec les autorités. Mais dès que le gouvernement eut la malheureuse idée d'exiger des Doukhobors ce qui est contraire à leur conscience, et que les autorités locales commencèrent à commettre sur eux des brutalités de toutes sortes, pour leur refus d'agir contre leur conscience, alors aussitôt, les autorités mêmes répandirent la calomnie sur l'attitude soi-disant hostile des Doukhobors envers le gouvernement et sur leurs idées de révolte et d'anarchie. Et sur ce terrain, tous les actes des Doukhobors, toutes leurs particularités, tous leurs traits caractéristiques, qui, auparavant, n'étaient interprétés faussement par personne, furent considérés comme une preuve de leur révolta contre les autorités.
Un de mes amis, qui était dans la suite impériale, pendant le voyage du Caucase de l'impératrice Marie Fédorovna, m'a raconté, comme preuve de cette soi-disant hostilité
envers les autorités, que lui-même « a vu de ses propres yeux » les Doukhobors rester coiffés devant le train impérial et refuser d'enlever leurs chapeaux malgré les exhortations de tous les assistants. J'ai demandé à mon ami si l'Impératrice se montrait à la fenêtre du wagon pendant ce temps ? Il me répondit qu'il n'y a pas fait attention. Alors je lui ai expliqué que les Doukhobors considèrent le salut comme une coutume sacrée, exprimant la reconnaissance deTesprit divin dans la personne qu'ils saluent, et que, grâce à cette particularité, ils saluent tout homme, seulement quand ils se rencontrent avec lui face à face^ et que, donnant une si haute importance à cet acte, naturellement ils ne peuvent ôter leur chapeau devant une locomotive ou devant les wagons du train, sans voir la personne qu'ils saluent. Mon ami fut très heureux d'apprendre cela, puisque les autorités locales lui avaient expliqué la conduite des Doukhobors, d'une façon tout autre et désavantageuse. .
Ce cas, minime en soi-même, prouve très clairement qu'en général, les malentendus désavantageux pour les hommes comme les Doukhobors, proviennent des personnes mêmes qui vivent avec eux mais qui ne
ET LES DOUKHOBORS l55
connaissent pas suffisamment leurs coutumes et leurs particularités.
Les Doukhobors se distinguent par leur attention et leur respect envers chaque homme avec lequel ils ont affaire, mais en même temps, ils conservent toujours une dignité remarquable. L'instructeur les invite-t-il à l'interrogation? ils viennent très volontiers chez lui, répondent logiquement à toutes ses questions mais, en même temps, ils s'assoient très tranquillement à côté de lui sur le banc. Leur montre-t-il l'exemple de l'Empereur qui encourage cette chose même qu'ils croient contraire à leur conscience ? les Doukhobors lui répondent avec calme que rEmpereur est un homme comme tous, capable de pécher et de se tromper.
Le général, habitué à la flatterie, s'étonne, se révolte et voit dans cette conduite les indices indiscutables de l'anarchie. En réalité, il n'y a rien ici outre la simplicité, la franchise et la dignité.
En supportant les souffrances les plus terribles, les Doukhobors plaignent toujours leurs bourreaux : « О Dieu, pardonne à nos oppresseurs — disent-ils — sauve leur âme et détourne — les de la voie de l'injustice. »
l56 TOLSTOÏ ET LES DOUKHOBORS
En répondant à un chef qui leur demandait en quoi ils sont prêts à obéir aux autorites et en quoi ils refusent de se soumettre, un des Doukhobors dit : « Donnez-nous dans la main la plus petite pierre et ordonnez-nous de la jeter sur un homme, nous ne pouvons le faire, mais ordonnez-nous de transporter d'un endroit à l'autre la pierre la plus lourde, nous le ferons très volontiers. »
Ces paroles expriment très exactement le caractère de cette « révolte contre le gouvernement » dont les représentants du pouvoir accusent les Doukhobors. Ces représentants ne comprennent pas la conduite des Doukhobors et ne sont pas capables d'apprécier la pureté enfantine du cœur et la noblesse rare de ces hommes remarquables.
Je ne puis admettre la pensée qu'au nombre de ces hommes d'Etat, desquels dépend maintenant le sort des Doukhobors, il ne se trouve absolument personne pour faire attention à leur situation terrible. Il est difficile de croire que parmi ces personnes il ne s'en trouve pas qui veuillent enfin, attentivement et sans parti pris, examiner cette affaire et aider à la cessation des persécutions d'un peuple entier ; persécutions qui ne peuvent être utiles à personne.
La vérité sur la situation des Doukhobors persécutés ne viendra-t-elle pas jusqu'à l'un de ces personnages qui disposent de l'influence nécessaire ? Est-ce que son âme ne tressaillira pas à ce qui se découvrira à ses yeux^ et n'aura-t-il pas honte pour les actes du gouvernement qu'il sert, n'aura-t-il pas
i58 TOLSTOÏ
horreur de sa participation à ces actes horribles et, enfin, n'aura-t-il pas pitié, tout humainement, de ces hommes qui souffrent ?
Et si cela est possible, si dans le cœur d'un tel homme naît une étincelle de pitié, alors, il ne pourra pas et il ne voudra pas se tranquilliser tant qu'il ne remplira pas tout ce qui est en son pouvoir pour faire cesser les horreurs commises et améliorer le sort des victimes de ces horreurs.
Dans sa situation d'homme d'Etat, il tâcherait sans doute de trouver une issue telle que les intérêts de l'Etat n'aient pas à en souffrir, et une telle issue existe.
Le premier pas nécessaire, pour cela, consisterait à expliquer la situation générale des choses et à établir les rapports réguliers du gouvernement envers les hommes qui ne peuvent pas, par leur conscience, prendre part au service militaire. Jusqu'ici, le gouvernement les regardait comme des criminels et les persécutait comme des ennemis de l'ordre social. Et cependant un semblable rapport envers ces hommes est tout à fait sans aucun fondement et sert de base à tout malentendu.
Actuellement la conscience humaine est
ET LES DOUKHOBORS I Sg
arrivée déjà jusqu'à la reconnaissance du principe de la tolérance religieuse et de la liberté de conscience. Ce principe est maintenant si universellement admis, que même en Russie il y a peu d'hommes qui osent le discuter ouvertement ; et les fanatiques les plus extrêmes de l'orthodoxie, les hommes qui se distinguent le plus par leur intolérance, trouvent nécessaire de déclarer solen-
nellement à toute l'Europe que la liberté de conscience existe chez nous, et même au plus haut degré que dans tout autre pays.
Toutefois, en même temps, la possibilité de violer sans obstacle ce principe qu'on proclame, est garantie par deux amendements artificiels ; premièrement, dans la Russie, la liberté de conscience est reconnue, mais non la liberté de propagande ; et deuxièmement, avec la pleine liberté de conscience, chez nous, on ne peut pas admettre la violation des exigences de l'Etat.
La question ainsi posée paraît au premier abord tout à fait raisonnable, et malheureusement beaucoup ne remarquent pas la contradiction qu'elle cache.
Tous savent qu'une des conditions indispensables de toute foi sincère consiste non seulement dans le besoin moral, invincible,
1 бо TOLSTOÏ
de traduire aux autres ce que Гоп croît la vérité et le bien, mais aussi dans le devoir sacré d'y consacrer sa parole et sa vie.
C'est pourquoi, tout homme vraiment croyant sera toujours, et ne peut ne pas être un propagateur de sa loi. Il n'y a que celui qui ne croit pas loyalement ou même qui ne croit pas du tout, c'est-à-dire qui est indifférent à la vérité qui puisse ne pas être un peu apôtre. C'est-à-dire que le premier amendement, si on l'exprime franchement et simplement, signifie qu'en Russie, la tolérance religieuse n'est admise qu'envers les hommes qui ne croient pas franchement ou ne croient pas du tout.
Tous savent aussi qu'une autre condition indispensable de toute foi sincère consiste à reconnaître pour soi-même Tobligation de l'obéissance au principe auquel on croit, avant d'obéir à toute autre prescripiion humaine.
Evidemment, quand les exigences de l'Etat sont contraires à ce que l'homme reconnaît pour la volonté de Dieu, s'il est sincère et honnête, il croit obligatoire pour lui d'obéir aux exigences de sa conscience, fallût-il pour cela renoncer à accomplir les prescriptions gouvernementales qui les contredisent.
C'est pourquoi le deuxième amendement,
ET LES DOUKHOBORS l6l
exprimé franchement, signifie qu'en Russie, la liberté de conscience n'est admise que pour les hommes qui placent les ordres des <c autorités » plus haut que les exigences de Dieu.
En un mot, la tolérance telle qu'elle existe en Russie ne permet à l'homme, qui est en désaccord avec TEglise et le gouvernement,ni d'exprimer par les paroles, ni de réaliser en actions ce qu'il croit ; mais, par contre, elle lui permet de penser ce qui lui plaît, c'està-dire qu'elle ne lui défend pas la seule chose qu'il est impossible de défendre. Et si étrange que cela paraisse, beaucoup d'hommes sincères, en s'accrochant au hameçon de ce sophisme habile, croient naïvenxent à la fiction qu'existe en Russie a tolérance religieuse.
Ainsi les hommes d'Etat qui désirent établir un rapport un peu équitable envers ceux qui, par conviction religieuse, sont réfractaires, doivent avant tout reconnaître absolument et ouvertement que, parmi les hommes, il existe et se répand une conception religieuse de la vie, d'après laquelle l'homme
1бз TOLSTOÏ
ne peut, en conscience, participer ni au service militaire, ni aux autres formes de la violence gouvernementale — en général il ne peut se croire absolument tenu aux^xigences de l'Etat, basées sur des principes que sa religion n'admet pas. En reconnaissant ce fait, il ne faut ni compter ces hommes parmi les criminels, ni tâcher de les faire agir contrairement à leur conscience, ni les persécuter comme des malfaiteurs, mais il faut compter avec ce fait comme avec la manifestation religieuse inévitable de la conscience humaine qui progresse, et à la base de laquelle sont les motifs les plus sages, les meilleurs, les plus moraux, et qui, par cela, ne peuvent absolument amener à rien de mal. Il faut principalement comprendre et reconnaître ce que, dans son âme, chaque homme honnête reconnaît admirablement, à savoir qu'on peut tâcher de dissuader des hommes de telle ou telle de leurs convictions qu'on ne partage pas soi-même, mais qu'il est immoral et malhonnête de désirer que les hommes ayant certaines convictions agissent contre leur conscience sous n'importe quelle pression extérieure. Il faut comprendre et reconnaître que, quelles que soient les instî-
tutîons locales et gouvernementales de tel ou tel pays, l'abdication des exigences de la conscience, pour éviter les souffrances ou recevoir des récompenses, n'est pas et ne peut être un profit pour ce pays, mais toujours un vrai dommage en augmentant le nombre des membres malhonnêtes, nuisibles et dangereux de la société.
Il est temps, pour les représentants du pouvoir gouvernemental russe, de se débarrasser de ridée erronée, mais si profondément ancrée en eux : que le peuple existe pour l'Etat. Il est temps de comprendre que pour des hommes qui défendent ce pouvoir, la seule justification de son existence, à leur propre point de vue, ne peut être actuellement que le souci du bien du peuple, c'està-dire la reconnaissance de l'existence de l'Etat pour le peuple. Aussi, le but de chaque gouvernant éclairé, qui ne veut pas être au-dessous du niveau moral et spirituel de son temps, serait-il de suivre, avec attention et respect, le développement de la conscience dans son peuple, le mouvement social progressif,chaque nouvelle manifestation du besoin des individus ou d'un groupe d'individus pour une vie meilleure, supérieure, plus morale et plus aimante, et^
I б4 TOL3TOÏ
en suivant attentivement ces événements, d'élargir soigneusement les cadres des anciennes conceptions de l'Etat, qui sont devenus pour eux trop étroits et ne permettent pas le développement libre de chaque aspiration noble.
Et si Ton se place à ce point de vue plus éclairé, pour ce qui est du mouvement des Doukhobors, mouvement remarquable par son élévation morale, il faudrait ne pas chasser, ne pas persécuter, ne pas arrêter, ne pas détruire ces meilleurs hommes de notre temps, ne pas tâcher de les faire disparaître de la terre à cause de Timpossibilité de les faire pénétrer, par la force, dans les formes de l'Etat déjà surannées ; mais il faudrait prendre le soin d'animer, d'élargir, d'améliorer ces formes de façon qu'elles fussent au niveau de l'exigence du temps et pussent sinon embrasser, du moins ne pas gêner le développement de ce mouvement heureux, honneur du peuple russe et bienfait pour toute l'humanité. Il ne faut pas avoir peur que telle ou telle autre forme du gouvernement puisse souffrir du développementlibre d'un tel mouvement, mais il faut craindre que la forme existante, par son retard, ne soit un obstacle à la réalisation de
ET LES DOUKHOBORS l65
ces rapports meilleurs, plus justes et plus raisonnables, entre les hommes, que ce mouvement introduit dans la vie humaine.
Ainsi raisonnerait sans doute un gouvernant éclairé, s'il existait, et en y conformant ses actes, il rendrait à son pays le plus grand service que, dans sa situation, il pût lui rendre. Et en même temps, il se convaincrait bientôt, par l'expérience, que telle façon d'agir ne conduit à aucune catastrophe sociale, malgré toutes les craintes des fonctionnaires russes, qui ont déjà vécu leur temps et qui sont élevés dans les traditions sauvages, asiatiques, de l'abus gouvernemental, sans frein, ne s'adaptant à rien et ne s'arrêtant devant rien.
Récemment, un nouveau Résident fut nommé au Caucase, et il se mit activement à y établir l'ordre, au point de vue gouvernemental. On dit qu'il n'approuva pas la conduite de l'administration locale dans ces derniers conflits avec les Doukhobors, et Ton put alors espérer, qu'avec cette nomination, s'améliorerait la situation des Doukhobors au Caucase.
En effetj le nouveau Résident, prince G. S. Golitzine, prenant connaissance.
ï бб TOLSTOÏ
encore à Pétersbourg, de lafFaîre des boukhobors, exprimait ouvertement cette opinion que les autorités locales avaient commis dans cette affaire une série de fautes déplorables en agissant avec cruauté et avec un étrange sans-gêne. Mais à cela, il ajoutait qu'on ne pouvait revenir sur le passé et réparer les fautes anciennes. Et en effet, il continua tranquillement à diriger les persécutions contre les Doukhobors, sans faire la moindre tentative pour réparer les injustices et les cruautés qui, il Tavoue lui-même, sont les suites d'anciennes fautes administratives. Une telle opinion sur le danger — c'est-à-dire le non-désir — de réparer les anciennes fautes du gouvernement, quand elles sont liées avec la reconnais-' sance officielle et avec l'abdication des anciennes dispositions, est très répandue parmi les fonctionnaires russes. Il existe même dans ce milieu un cliché : « l'Empereur doit toujours avoir raison ». Les hommes qui tiennent à ce principe s'imaginent soutenir ainsi la stabilité et l'inviolabilité du prestige de l'Etat, ne soupçonnant pas que la possibilité d'affirmer tel principe, tout au contraire, ne témoigne que de l'instabilité de ce prestige' et de
la dépravation morale du milieu qui s'efforce à le soutenir par tels moyens. Dans les époques anciennes, quand le principe monarchique correspondait plus ou moins au niveau du développement social de cette époque, — et c'est pourquoi il était relativement très solide, — personne ne trouvait qu'il fût besoin d'une telle élévation artificielle du monarque au rang de demi-dieu impeccable.
Au contraire, on lui attribuait toutes les qualités humaines et entre autres la possibilité de se tromper. Parmi les anecdotes historiques de cette époque de monarchie réelle et non artificiellement échafaudée, on conserve beaucoup de récits que tel ou tel autre Roi, ou Empereur, ayant commis par erreur, ou dans un moment d'emportement, une injustice ou une cruauté, se repentait ensuite publiquement de plein gré et sans crainte, et par cela, ne faisait qu'augmenter en ses sujets les sentiments d'estime et de dévouement envers lui. Mais en notre temps, le serviteur de TEmpereur russe affirme ouvertement que ni lui ni son gouvernement, dans aucun cas , ne peuvent officiellement reconnaître leur faute. Si l'autorité de l'autocratie actuelle a besoin d'un tel mensonge, n'est-ce pas un indice clair
qu'elle perd du terrain et a besoin de soutien artificiel ?
Il en va de même avec les Doukhobors.
Si parmi les hommes d'Etat qui prennent part à cette affaire, il s'en trouvait un seul capable de se guider par sa conscience et par sa raison plus que par le souci de soutenir artificiellement le prestige gouvernemental (qui, à vrai dire, n'y gagne rien, mais y perd), il conseillerait sans doute au gouvernement de reconnaître les fautes commises et de rétablir pour les Doukhobors la situation dans laquelle ils vécurent tranquilles et heureux pendant cinquante ans, et sans nuire au gouvernement.
Il reconnaîtrait, tout d'abord, que le recrutement forcé des Doukhobors au service militaire, qui est contraire à leur conscience, était la mesure non seulement immorale mais inhabile et désavantageuse pour le gouvernement même ; et il trouverait que l'issue la plus noble, et en même temps la plus sage de cette difficulté, est dans l'abrogation immédiate, d'une loi injuste et nélaste.
Il conseillerait aussi de rétablir la situation primitive : de ramener les familles
exilées dans leurs villages natals^ de rendre à leurs orphelins, les Doukhobors arrachés de leurs familles et exilés en pays lointain, de restituer le bien social des Doukhobors volés par le lucre des autorités locales et, cela fait, de déclarer aux Doukhobors que s'ils vivent à l'avenir tranquillement et pacifiquement comme ils vivaient avant, le gouvernement agira envers eux humainement.
Récemment, le gouvernement déclara officiellement ацх Doukhobors, en réponse à leur requête, qu'il leur était permis d'émigrer de la Russie en Angleterre ou en Amérique. Et en effet, outre qu'aucun gouvernement n'a le droit de défendre aux hommes d'émigrer s'ils le désirent, l'émigration est, dans ce cas, pour le gouvernement même, la solution la plus commode.
Par les mêmes causes, c'est-à-dire, par justice et pour son propre avantage, le gouvernement devrait permettre l'émigration à chaque individu qui ne peut pas, par conscience, remplir telle ou telle autre exigence du gouvernement. Retenir de force en Russie les hommes qui n'y veulent pas rester, c'est presque impossible, et ce ne
jyO TOLSTOÏ
serait possible qu'en transformant le pays en une vaste prison.
Il faut encore prendre en considération que les Doukhobors, étant ruinés, ne peuvent émigrer avec leurs propres ressources. Puisqu'ils sont ruinés par le gouvernement russe, alors la justice la plus élémentaire demande que ce même gouvernement leur fournisse les ressources nécessaires pour rémigration. Les co-penseurs des Doukhobors, dans les autres pays, principalement les Quakers anglais et américains, réunissent déjà des fonds pour aider à leur émigration. Le moins que demande, du gouvernement russe, la justice la plus élémentaire, c'est qu'il y aide de son côté et qu'il supplée aux ressources manquantes pour réaliser le plus rapidement possible cette émigration dont l'ajournement de quelques années serait fâcheux pour les deux parties.
On dit qu'un projet d'émigration des Doukhobors au compte de l'Etat, aux frontières de la Russie asiatique, pour la « russification » des pays voisins des possessions russes, a été discuté dans le milieuofficiel. On proposait, paraît-il, « d'utiliser » les Doukhobors à ce but. Par les considérations poli-
tiques, cette idée pouvait p^eut-être passer dans Tesprit de tel ou tel homme d'Etat.
Mais si ces personnes se rendaient compte de la vraie signification de leur désir de tirer un profit pour l'Etat des martyrs restés vivants, je pense qu'elles rougiraient de honte.Ce n'est pas à l'utilisation des Doukhobors et aux nouvelles violences contre eux que le gouvernement doit maintenant penser, mais uniquement aux moyens d'expier une minime partie de sa faute énorme envers eux, en facilitant l'émigration des victimes vers où elles-mêmes trouveront plus commode d'émigrer.
Aider à l'émigration libre des Doukhobors et cesser toute violence sur la conscience de ceux d'entre eux qui, par telle ou telle cause, doivent encore rester en Russie, voilà le moyen le plus simple et le plus efficace de trancher immédiatement l'affaire des Doukhobors, affaire qui se présente au gouvernement si complexe et si difficile, uniquement parce que, jusqu'ici, il a craint de l'envisager loyalement et humainement.
Cette façon d'agir, outre qu'elle serait, de la part du gouvernement, la plus morale, serait au point de vue pratique la plus efficace.
Au point de vuç moral, bien qu'elle ne puisse ressusciter ces centaines d'êtres humains qui ont perdu la vie, ni sécher les larmes de leurs orphelins, au moins par elle, le gouvernement mettrait fin à cette persécution inhumaine des innocents, persécution qui se continue encore. Au point de vue pratique, le gouvernement verrait bientôt que tout se passerait bien comme avant le malen tendu excité par lui-même.
Mais le malheur c'est que le système du gouvernement actuel en Russie est trop en retard sur ce degré de développement moral que, volens nolenSy ont atteint ceux mêmes qui font partie du gouvernement. C'est pourquoi, en reconnaissant la contradiction complète entre leur conception morale et leur activité gouvernementale, tout en conservant parfois un certain guide moral pour leur vie privée, d'un autre côte, ils mettent en principe la proposition que le principe moral ne peut et ne doit être appliqué aux mesures gouvernementales pour lesquelles, comme bases, doivent servir uniquement les intérêts de TEtat luimême.
La confirmation évidente de ce fait est fournie par l'attitude, envers les Doukhobors du Caucase, de ces représentants du pouvoir, entre les mains desquels se trouve actuellement leur sort. Et cependant, quelques-uns des représentants du pouvoir russe ont déjà la conscience assez développée pour pouvoir apprécier et estimer le réfractaire. Cela est évident d'après leurs rapports avec les Quakers anglais. Des députations de la société des Quakers sont venues maintes fois en Russie et ont été reçues par les tsars russes avec cette bienveillance et cette estime qu'ils se sont acquises partout. Or, les Quakers pensent tout à fait comme les Doukhobors, quant au service militaire, et, évidemment, les mêmes hommes d'Etat russes, qui sont assez éclairés pour estimer et accueillir les Quakers^ ne peuvent en effet croire vicieux ou criminels leurs propres compatriotes qui agissent de la même façon.
N'est-il pas clair que l'attitude tout à fait autre de ces mêmes gouvernants russes envers les Doukhobors ne vient pas du tout de leur incapacité à apprécier les vraies qualités des Doukhobors, mais seulement de ce qu'ils ne savent pas défendre autrement les intérêts
de l'Etat qu'on suppose menacés par la conduite des Doukhobors.
Quant à cette peur de la violation des intérêts de l'Etat, en réalité, elle est tout à fait chimérique,au moins dans les pays dont Гогganisation est capable de se développer en accord avec les exigences du temps. En An gleterre par exemple, deux cents ans avant, le gouvernement persécuta cruellement ces mêmes Quakers en s'imaginant aussi qu'ils étaient dangereux pour le gouvernement.
Mais le temps est passé ; le développement de rhumanitarisme et de la tolérance religieuse a vaincu et on a laissé tranquilles les Quakers en leur reconnaissant le droit de vivre selon leur conscience. Eh quoi ! non seulement la tranquillité de TAngleterre n'en a pas souffert, mais au contraire, dans le dernier siècle, elle a beaucoup augmenté.
Et chez nous-mêmes, en Russie — c'est la preuve la plus éloquente — on a laissé tranquilles les Doukhobors pendant cinquante ans, et pendant tout ce temps, il n'y eut, de leur part, aucune difficulté pour l'Etat. Ces complications, toutes ces souffrances et toutes ces sauvageries naquirent seulement quand le gouvernement voulut violenter leur conscience. Est-ce que les con-
If
ET LES DOUKHOBORS Îj5
ceptions des hommes d'Etat russes sont faussées au point qu'ils croient humiliant pour eux, ou dangereux pour l'Etat, de réparer la faute commise en rétablissant les Doukhobors dans leur situation ancienne qui satisfait tout le monde ? Est-ce que le dévouement des hommes d'Etat russes aux règnes précédents est si aveugle qu'ils persévéreraient dans leur service de Tours en soutenant, coûte que coûte, la triste faute commise alors et qui eut des suites si peu désirables et si douloureuses sous tous les rapports? Et cependant, il semblerait si simple, si facile pour le gouvernement d'abroger avec courage l'ordre qui prouve en fait son insolvabilité, de se débarrasser lui-même de ces difficultés en délivrant des hommes innocents des persécutions et de l'anéantissement.
En tout cas, cette abrogation est pour le gouvernement le seul moyen d'efifacer la tache honteuse qui frappe tous les yeux et dont, avec horreur, honte et dégoût, se souviendront non seulement les générations futures, mais les propres enfants de ceux qui commettent et autorisent ces crimes.
Dans cette série de crimes, les plus honteux pour notre temps, et qui se commettaient sans obstacle, à la lumière du jour, sur des hommes inoffensifs qui ne veulent pas consentir à agir contre leur conscience, le gouvernement russe semble avoir pris à tâche de montrer à l'humanité jusqu'à quel degré de cruauté peuvent atteindre les représentants de l'autocratie, devenus fous du pouvoir. Ici, furent pratiqués les traitements variés de la cruauté la plus extrême et la plus insensée et les abus sans frein dont les hommes sont capables.
On a arraché des milliers d'êtres humains de leurs foyers ; on les a détenus par la force et déportés dans de telles conditions qu'il ne leur reste qu'à souffrir de la faim, tomber malades et mourir ; on a infligé l'incarcération et la détention perpétuelle à des centaines de pères de famille, à des jeunes gens, tous hommes forts et sains, et, par ce moyen, les familles sont privées du travail de beaucoup de mains, nécessaire à leur existence ; on a ordonné et fait des attaques de cavalerie contre les réunions de prières, où se trouvaient des hommes, des femmes, des vieillards et des enfants sans armes. Les autorités, pour ou-
iger la dignité d'hommes très respectables, isant étouffer les chants des psaumes par s chants obscènes des soldats ; le massacre ^s habitants pacifiques jusqu'à demi tuéspar s nogaiki, la flagellation, le viol de femmes loffensives, dépouillées de tout vêtement, : lent assassinat des hommes par la fusgation et les verges épineuses, par les ins- 'uments de torture, par le bataillon discilinaire, par la privation d'air, de mouvelent et de nourriture saine dans la prison, assassinat de centaines d'autres hommes ir la famine, par le froid et par les malaies terribles, aiguisés par les détestables >nditions physiques auxquelles ils ont été >vimis de force ; l'internement des prisonîers mourants dans les cachots, en plein olement; la défense faite aux parents, aux 'Jumes et aux enfants venus leur dire adieu ^ant la mort, de pénétrer auprès d'eux; des •Unes gens arrachés du sein de leur faille pour être envoyés en déportation, pour ix-huit ans, dans les plus terribles trous ^e la Sibérie d'Orient : voilà quelques exemples des diverses mesures appliquées >ar le gouvernement russe aux hommes la- )orieux pour leur refus de tuer leur prochain. Pour être juste, il convient de remarquer
178 toLstoï
ici que ces crimes et ces cruautés n*ot toujours mérité un encouragement é^ la part du pouvoir suprême. Q^^^l^ues comme par exemple le viol des femme les soldats, étant venus par hasard jus oreilles de l'Empereur, ont eu pour ré la punition des commandants des régii auxquels ces soldats appartenaient.
Mais il faut dire aussi que le méco tement du pouvoir suprême n'était 1 que par quelques actes privés, et d' rence surtout grossière, des autorit< cales, mais non par Tillégalité mora!
tous ces massacres et par la destrt en masse des hommes pour leur fidé leurs convictions. En outre, la ten même d'opposer les punitions isolées à brutalité générale des hommes, ré:
inévitable d'un régime sauvage, frapp sa naïveté. C'est la même chose qi tâcher d'éteindre le feu par le feu ou de l'eau par l'eau. Le pire de toute cette r tante affaire, ce n'est pas qu'un malhei officier de Cosaques quelconque, déj par l'éducation militaire et le milieu s tesque, en soit venu à un tel point quand le gouverneur de province lui a tré la nécessité d'agir « le plus sévèrem
ET LES DOUkttOËORS 17g
envers la population qu'il fallait « dompter », il ait dépassé un peu les ordres donnés et se soit permis, ou ait permis à ses subordonnés de commettre des actes qui, — à son propre étonnement — ont excité la désapprobation des autorités supérieures.
Comparativement avec ce manque de tact tortuit, d'un homme en particulier, on jugera beaucoup plus importante et plus terrible cette influence dégradante du service militaire qui réduit les soldats à un tel état de sauvagerie, que l'expédition d'un détachement logé dans le village s'appelle par l'autorité militaire elle-même « l'exécution » ^t devient pour les habitants le point de départ des plus grands maux.
Mais ce n'est pas encore le plus terrible* L'influence néfaste de tout principe menson- . Serne se montre pas sous son jour le plus vif dans cet état de grossièreté extérieure, *ssez tangible pour que Ton constate jusqu'à 4^el point il peut atteindre les hommes * non éclairés », trompés toute la vie et incapables, même par ouï-dire, de savoir ce Ч^е c'est que la vraie instruction. Cette in^ ftuence dépravante du principe mensonger apparaît avec sa plus grande évidence chez *^s hommes les plus éclairés, et qui con-
l8o TOLSTOÏ
naissent au moins la conception chrétienne de la vie. Ainsi, dans ce cas, toute la profon* deur de Tinfluence dégradante du principe actuel, du principe militaire et gouverneme xi*" tab éclate dans cet état d'âme qu'il imprima aux malheureux représentants des susditclasses supérieures civilisées, qui sont dou< d'une certaine finesse de perception, surtout d'une capacité, pas encore 'tout fait usée, de distinguer le bien du mal. Tou rhorreur de cette situation tragique dar^ laquelle se trouve notre société se mont avec la plus grande force, non dans la corx^^ templation grossière d'un capitaine sauvaç irresponsable^ non dans les actes bestiai de soldats tout à fait abrutis et mênrx^ irresponsables mais dans ceci : que L ^ ^ hommes sensibles, instruits, souvent bi^^ pensants, qui savent ce qui se passe ch. ^^ les Doukhobors, peuvent tranquillement ^^ mettre à table, se coucher, caresser leurs er^^ fants, sans dire le mot qui dépend d'eux ^^ qui pourrait aider à taire cesser les sou^ frances de leurs frères persécutés.
Comment ne se révoltent-ils pas de ce qui se fait en leur nom ? Comment ne se hâtentils pas de donner des ordres pour faire f^'ô,cesser ces horreurs ? Comment peuvent-ils
ET LES DOUKHOBORS l8l
îfféremment, Tun après l'autre, répéter ame apprise par cœur, la phrase que 5t « triste, regrettable » mais « qu'il ne it pas en être autrement? » Pourquoi 5si humilient-ils et oppriment-ils leur een s'inclinant si servilement devant les nions et les traditions des hommes qui : vécu leur temps ?... Il suffit de se îer ces questions pour voir, non pas me en théorie, mais clairement, en praue, toute l'influence étouffante, diaboue, sur une âme humaine, de ce prine du militarisme gouvernemental avec is les sophismes de l'Eglise et de la ence qui le justifient.
Ге m'adresse à vous, lecteurs du monde Lciel, et au nom du Dieu de miséricorde d'amour, je vous supplie de faire attenn à ce qui arrive en ce moment à vos res, sous l'aile du pouvoir auquel est liée tre activité.
Entrez pour un moment dans la situa- >n de ces hommes qui souffrent et qui rissent parce qu'ils ne veulent pas agir »ntre leur conscience. Imaginez ces femmes ai pleurent sans consolation d'avoir été se-
l82 TOLSTOÏ
parées par force de leurs maris ; ces enfaa qui tombent malades et meurent faute nourriture; ces mères qui se tiennent à.
peine debout et qui soignent leurs enfan ts mourants et les ensevelissent l'un apr^s l'autre; ces adolescents vigoureux, arrêtas comme criminels parce que, suivant les treiditions de leurs ancêtres et les exigences de leur conscience, ils n'osent pas devenir d^s assassins, et qui après des supplices, doint nous-mêmes ne pouvons nous faire idée, soi:^^ installés malades et épuisés à trois mill^ kilomètres de leurs familles ; ces pères de f^a-" milles déportés depuis onze ans et qui n'oini't pas vu leurs femmes et leurs enfants; c^s malheureux dénonciateurs avilis par la pei-^*^ et par Targent eï qui, comme le raconte x^'^ les témoins oculaires, tâchent, avec le vin, 1^ tabac et la débauche, d'étouffer ces souf^ frances d'enfer qu'ils éprouvent dans le ^-^^ âme. Imaginez-vous tout cela pour un ni.o* ment, et alors, non devant les hommes, i^^ devant l'Etat ou l'Eglise, mais devant Diei-*? répondez-nous : le faut-il ainsi ou non ?
Toutes ces horreurs ne sont même pas n^" cessaires à la gloire de l'Etat ou de l'Eglise au nom desquels vous étouffez en vous les exigences de votre cœur. Et si ces horreur^
ET LES DOUKHOBORS l83
t en effet nécessaires, n'est-ce pas la Heure preuve que le principe même n'est très solide et qu'au moins, il y a quelque se en lu: qui ne fonctionne pas bien et demande des réformes ?
LU nom de tout ce qui vous est cher et ré, au nom de votre pauvre âme asservie, /'ous supplie de vous réveiller de la torir qui vous a envahis et de vous hâter de dre la main et de venir en aide à vos ^es suppliciés pour avoir cru en la possité de Tamour de Dieu et du prochain, jui se sont décidés à souifrir et à mourir tôt que de renoncer à cet amour, ^our l'amélioration du sort de ces mar- 3 et principalement pour votre propre n spirituel, que Dieu veuille qu'il se uve parmi vous des hommes capables de tir la pitié courageuse envers vos frères a révolte hardie contre Terreur commise ''ers eux, des hommes capables de faire u ce qui est en leur pouvoir pour amener -essation de ces horreurs et la délivrance ceux qui souffrent.
Purleigh,i6 juin 1898.