Chers frères qui souffrez pour la doctrine du Christ
« Notre frère J. P. N.,cn rentrant à la maison, est venu chez moi, et je voudrais vous écrire que non seulement moi, mais beaucoup, beaucoup de personnes chez nous et à rétranger,s'intéressentà vous et ont peurpour vous. Si Dieu le veut, nous enverrons à vous, à vos enfants, à vos femmes, à vos vieillards et à vos malades, l'aide matérielle et Taide spirituelle que nous pourrons ; mais beaucoup, d'ici et de l'étranger, nous font vous demander de ne pas nous laisser sans votre aide. Cette aide est dans ce que vous, les premiers, avez montré l'exemple de la marche dans la voie du Christ ; et il est plus
facile de suivre que d'aller devant. Vous marchez en avant, et beaucoup vous en remercient. Le Christ a dit : « On m'a chassé et Ton vous chassera », et ces paroles se réalisent. C'est très regrettable pour les enfants et les vieillards, mais on plaint encore davantage les persécuteurs. Ils ne savent pas encore que ce n'est pas vous qu'ils chassent, mais le Christ, celui même qui est venu les sauver. Ils voient leurs péchés, mais ils en sont tellement enveloppés qu'ils ne peuvent s'en débarrasser, et font leur mauvaise besogne. Que Dieu les aide à se rappeler et à s'unir à nous.
< J. P. m'a raconté comment vos frères qui souffrent à cause du refus à la participation des œuvres de Satan, de l'assassinat, ont agi envers ceux qui n'ont pu supporter la persécution et ont consenti à servir. Si ceux qui souffrent eux-mêmes pour l'œuvre du Christ ont demandé pardon à ceux qui n'ont pas supporté la persécution, pour les souffrances qu'ils ont endurées en suivant l'exemple et l'exhortation des frères, alors que dois- je faire, moi qui n'ai pas eu l'honneur de souffrir pour l'œuvre du Christ? Comment dois-je implorer le pardon de tous ceux que mes paroles çt mes écrits ont conduits aux souffrî^nces.
ET LES DOUKHOBORS xSy
« Celui qui souffre pourTœuvre du Christ, non par l'inspiration des hommes, mais parce qu'il ne peut agir autrement devant Dieu, n'a besoin ni de consolations, ni de récompenses humaines, mais pour celui qui agit non pour Dieu, mais pour la gloire des hommes, c'est lourd, et il faut le consoler, le soutenir et lui demander pardon s'il souffre à cause de nous.
< C'est pourquoi, mes frères, ne persistez pas dans votre refus du service d'Etat, si vous ne le faites que pour éviter le reproche d'être faibles. Si vous pouvez faire ce qu'on demande de vous, faites-le, délivrez ainsi des souffrances vos faibles femmes, vos enfants, vos malades, vos vieillards. Si en l'homme n'est pas ancré l'esprit du Christ, qui ne lui permet pas d'agir contrairement à la volonté de Dieu, alors chacun de nous doit, pour l'amour des siens, renoncer au passé et se soum,ettre ; et personne ne vous condamnera pour cela. Ainsi devez-vous agir si vous le pouvez.
« Et si l'esprit du Christ est ancré en l'homme, et s'il vit non pour soi, mais pour remplir la volonté de Dieu, alors, malgré son désir de faire tout pour les siens qui souffrent, il ne pourra faire cela, pas plus cju'un
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homme ne peut soulever loo pouds. Et si c'est ainsi, alors, l'esprit du Christ qui s'oppose aux œuvres du diable enseignera comment agir et consolera de leurs souffrances les siens et ses proches.
«Je voudrais vous parler encore beaucoup, et savoir plus sur vous. Si Dieu le veut, nous verrons.
« Maintenant, au revoir, mes frères, je Vous embrasse.
< Votre faible frère, mais qui vous aime.
« Léon Tolstoï. >
l'émigration des doukhobors au Canada
Dès le commencement de 1898^ les Doukhobors se mettaient en instance pour obtenir du gouvernement l'autorisation de quitter la Russie : à cet effet, les représentants de leurs communes remirent une requête à l'Impératrice douairière, Marie Feodorovna, lors de son séjour au Caucase.
De Sibérie, où il avait été déporté, Pierre Vériguine, Tun des plus actifs promoteurs du mouvement doukhobor, écrivait à Timpératrice Alexandra- Feodorovna ; tandis que, de leur côté, les Quakers anglais s'adressaient à Nicolas IL
Ces efforts eurent ce résultat, qu'en février 1898, les Doukhobors reçurent la permission officielle d'émigrer à l'étranger.
igo TOLSTOÏ ET LES DOUKHOBORS
Aussitôt, à Londres, les Quakers instituèrent un comité chargé de recueillir de l'argent pour que cette émigration pût s'effectuer^ et Léon Tolstoï écrivit dans ce sens un appel qui fut traduit dans toutes les langues.
Grâce à ces initiatives, les sommes nécessaires à un premier départ furent réunies, et, le 19 août (nouveau style) de 1898, 1126 Doukhobors quittèrent la Russie pour toujours.
Ce premier groupe se dirigea sur Tîle de Chypre. Malgré ses conditions de vie défavorables, son climat malsain, Tîle de Chypre avait été choisie pour ce motif qu'elle appartient à l'Angleterre, c'est-à-dire à un pays où le service militaire n'est pas obligatoire ; de plus, cette île est sur la route qui va du Caucase en Amérique, où les Doukhobors pourraient plus facilement se rendre si le pays était par trop inhospitalier.
Le comité des Quakers avait à sa disposition So.ooo francs, les Doukhobors en avaient 117.500, c'est-à-dire presque tout l'argent nécessaire pour leur voyage du Caucase à l'île de Chypre*
Les débuts de l'émigration ne furent pas
heureux. Alors que les 11 26 Doukhobors avaient déjà vendu tous leurs biens et étaient arrivés à Batoum pour franchir la frontière, le gouvernement anglais, qui ne montre jamais de ces exigences envers les immigrants, demanda une garantie d'argent de 625 fr. par personne, pour s'assurer qu'il n*aurait pas à entretenir les Doukhobors à ses frais. Les Doukhobors durent donc s*arrêter à Batoum. Leur situation était des plus critiques ; les autorités russes exigeaient leur départ immédiat et, d'autre part, ils n'étaient pas en mesure de payer la garantie. Dans les milieux gouvernementaux, il y eut un homme politique qui lança un projet d'installation des Doukhobors dans la Mandchourie, en vue de la russifier ; et, en mênie temps, commençait dans la presse russe, même la plus libérale, une campagne contre l'émigration des Doukhobors, qui devait « compromettre la Russie aux yeux de toute ГЕигоре ». Les Doukhobors envoyèrent à Londres télégramme sur télégramme, et, dans cette circonstance encore, les Quakers agirent avec tant d'énergie qu'ils réussirent à faire abaisser la somme de garantie de 625 à З75 fr. par tête et obtinrent qu'une partie seulement de cette garantie fût versée
ET LES DOUKHOBORS îgS
comptant, et que tels et tels personnages éminemment solvables eussent la responsabilité du reliquat; d'ailleurs, en trois jours, ils avaient recueilli i25.ooo fr. et la garantie exigée par le gouvernement anglais fut versée dans ce délai.
Le 26 août, les 1.126 Doukhobors débarquèrent à ГПе de Chypre.
Le climat fut terrible pour eux : presque tous tombèrent malades ; 60 moururent. Au surplus, il y avait peu de terrain disponible : le départ des Doukhobors avait été trop précipité, les préparatifs de réception, insuffisants. Ce fut d'abord la Compagnie coloniale, qui leur loua des terres; mais elles étaient mal situées : ils durent les abandonner après y avoir dépensé d'assez fortes sommes. Il en fut de même pour une autre ferme qu'on leur loua ensuite. Désormais les Doukhobors ne demandaient qu'à quitter l'île de Chypre.
L'émigration au Canada fut beaucoup plus heureuse.
Le comité avait beaucoup plus d'argent, et cet argent provenait en grande partie dû dernier roman de Léon Tolstoï, Résurrectioriy qui fut traduit simultanément dans toutes les langues. D'ailleurs, la grande étendue des terrains inoccupés et leur bon marché, la qualité des terres de culture, l'abondance de Геаи et du bois, l'absence de toute demande de garantie, Taide bienveillante donnée aux immigrés par le gouvernement local, la liberté politique, toutes ces considérations, jointes à la non-obligation du service militaire, devaient faire du Canada la terre promise des Doukhobors.
Les pourparlers avec le gouvernement du Canada furent engagés par Khilkov et Mood qui étaient partis pour l'Amérique en avant-
TOLSTOÏ ET LES DOUKHOBORS igS
coureurs. Un immense territoire fut acquis de la Société des chemins de fer du Canada qui fit aux Doukhobors une remise de 5o o/o sur le prix des terrains. Le gouvernement paya à Mood, qui la versa à la caisse commune des Doukhobors, une somme considérable pour lui avoir amené des émigrants. Dans ces conditions, il fut possible de transporter au Canada près de 4,000 Doukhobors.
Un premier convoi de 2.060 personnes fit la traversée sur un bateau à vapeur loué à cet effet « Lake Huron » de la Compagnie « Beaver Line ». Les dépenses pour le transport de ce premier groupe se répartirent ainsi :
I* Chemin de terdes Communes jusqu'à Batoum... 7'925 fr.
ao Traversée en bateau de Batoum au Canada.... 150.000 fr.
^o Assurance du bateau 4.500 fr.
40 Nourriture pendant le voyage 7.500 fr.
^o Chemin de fer au Canada 53.025 fr.
En tout : 221.950 fr.
Le « Lake Huron » débarqua à Halifax, et là une réception triomphale fut faite aux Doukhobors par les habitants. Les Doukhobors entonnèrent l'hymne « Seigneur, nous te glorifions » ; les Quakers y répondirent
igô TOLSTOÏ
par : < Salut à vous >, et leur pasteur, BouUemeyr, adressa aux immigrants une allocution enthousiaste.
Le « Lake Huron » amenait près de 2.000 personnes, parmi lesquelles il y avait 629 hommes, 67З femmes et 780 enfants des deux sexes.
Sous la rubrique « hommes », nous avons classé toutes les personnes mâles de 20 a 85 ans; la plupart ont de 20 à 25 ans; cependant on compte 60 vieillards ayant plus de 60 ans. Quelques femmes ont de 80 à
85 ans, mais la très' grande majorité est âgée d'environ 40 ans.
Le bateau « Lake Huron » avait quitté Batoum le 22 décenibre. A Constantinople, le nombre des voyageurs s'augmenta d'un jeune médecin russ^, Alexis Bakounine, et d'une doctoresse en médecine. Maria Basse :
tous deux avaient offert leurs services sans rémunération. Pendant la traversée, on eut à enregistrer dix décès... une femme de
86 ans, un homme de 46, et huit enfants.
Six mariages furent célébrés sur le bateau
avec un cérémonial des plus simples.
Les fiancés et leurs parents s'assemblaient sur le pont ; le futur époux s'approchait de sa fiancée, lui prenait la main et répétait sa
demande en mariage : les nouveaux époux s'embrassaient, et la cérémonie était terminée.
Pendant la route, il y eut une naissance.
C'est pendant une tempête que la première petite Doukhobor naquit sous ГотЬге du drapeau britannique. Les parents appelèrent leur fille : Canada.
Parmi ces Doukhobors migrateurs, deux surtout méritaient l'attention : deux vétérans de la guerre de Crimée, Makhortov et Borkov.
Makhortov a maintenant 86 ans. Pendant la guerre de Crimée, il était matelot à bord du « Catherine II ». Après la guerre, Markhotov se rendit au Caucase où il vécut paisiblement parmi les Doukhobors pendant cinq années; en 1888, lui et cinq de ses camarades furent déportés dans le gouvernement d'Arkhangel, pour avoir fait de la propagande en faveur du refus du service militaire : deux de ses compagnons moururent depuis ; deux autres sont allés comme lui au Canada ; le cinquième, le plus éminent, Pierre Vériguine, est actuellement en Sibérie.
L'autre vétéran, Borkov, a 85 ans : il a passé de longues années en prison, pour avoir fait la même propagande.
Une semaine après Tarrivée du premier bateau, un deuxième convoi de 1.900 Doukhobors arriva sur le « l,ake Superior».
Ce bateau fut tenu en quarantaine pendant vingt et un jours. Heureux retard, car les bâtiments destinés à recevoir les nouveaux arrivants n'étaient pas prêts.
Le gouvernement canadien était très soucieux de transférer au plus vite les Doukhobors dans les campagnes, car on était en février 1899, ^^ ^^ attendait, fin demars, un grand nombre d'immigrants pour lesquels on aurait besoin des bâtiments encore occupés alors par les Doukhobors. (Dans chaque ville du Canada, il y a des bâtiments où les immigrants sont logés en attendant leur installation). Un grand nombre d'ouvriers auxquels s'adjoignirent i5o Doukhobors partirent pour construire des bâtiments
TOLSTOÏ ET LES DOUktiOBORS 1^9
soires. On en bâtit deux ^pour corner : Tun sur les bords du Swan River ; e sur Dead Horse Creek; le terrain où onstruit le premier fut nommé Came du Nord, l'autre Campagne du
ns cette campagne du Swan River,
) Doukhobors vinrent s'installer; les
s et tous ceux qui étaient arrivés par
uxième convoi s'installèrent dans la
agne Dead Horse Creek.
s le printemps, les Doukhobors com-
èrent les semailles du blé.
ut Doukhobor âgé d'au moins dix-huit
eçut un lot de terrain. On décida de ne
éboiser la campagne.
Canada, tout le territoire est divisé :s de б kilomètres carrés. Chaque carré elle township ; chaque township est ?een 36 sections; chaque section sedi- . son tour en 4 homesteads. Tout immiou toute veuve avec ses enfants a le droit uper un homestead en payant 52 francs, lêmes droits furent accordés aux Dou- Drs, maïs en outre on les autorisa à )er^ non seulement les terrains appart à l'Etat (Dominion Lands), mais les ins qui appartiennent aux Compagnies
de chemins de fer. Dans les townships toutes les sections sont numérotées de i à 36, toutes les sections de numéros pairs appartiennent à l'Etat et toutes les autres appartiennent aux Compagnies de chemins de fer, sauf les sections 1 1 et 29 que l'Etat a concédées aux écoles. Les Compagnies de chemins de fer ont vendu leurs terrains aux Doukhobors à raison de 3o à 75 francs le homestead. L'Etat a accordé aux Doukhobors un certain délai pour le paiement des terrains. Dans les provinces où se sont installés les Doukhobors (Nord West territories), les habitants ne payent pas d'impôt.
Leur seule obligation est d'entretenir les chemins vicinaux, et tout propriétaire d'un homestead doit consacrer, annuellement, deux journées de travail à cet entretien.
Aussitôt les travaux d'aménagement commencés, les Doukhobors se mirent en quête de bestiaux et de semences.
Les Quakers et la Société des femmes du Canada leur vinrent en aide, de sorte que bientôt les immigrants eurent les bêtes de somme nécessaires.
L'organisation du travail des Doukhodors fut l'œuvre de M. Krear, l'un des chefs de l'immigration. Grâce à lui, plusieurs cen-
taines de Doukhobors furent bientôt employés dans les Compagnies de chemins de fer où ils gagnent, outre la nourriture, deux dollars et demi par jour.
Au mois de juin, un troisième convoi de Doukhobors arriva à Québec : c'étaient les Doukhobors de Tîle de Chypre. Ils s'installèrent sur la rive droite du fleuve Assinie Boyine. Peu de temps après, un quatrième bateau amenant deux mille Doukhobors de la province de Korsk arriva. Ils s'installèrent à proximité de Swan River.
En résumé, la situation des Doukhobors au Canada est la suivante. Au nombre de 7.000 environ, ils possèdent des terrains immenses, mais le manque de fonds fait obstacle à leur développement agricole. Les Doukhobors avaient déjà adressé une demande d'argent au gouvernement du Canada, en offrant comme garantie les homes teads qu'ils occupaient, lorsque spontanément deux particuliers, l'un anglais, l'autre américain, leur avancèrent l'argent nécessaire, sans autre garantie que leur parole.
Cet argent leur a été prêté pour un laps de cinq à six ans, moyennant un intérêt de 5 0/0. Cet emprunt a permis aux immigrés d'acheter des bestiaux et de faire cons-
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truire des maisons ; ils ont déjà fondé trentesix villages.
Ainsi la question des Doukhobors est à peu près résolue, peu restent encore au Caucase.
Les Doukhobors ont gardé leurs habitudes, leurs niœurs et leur doctrine évangélique et pure. Un fait, qui est récent, en peut donner une idée. Des enfants dou- ^ khobors et anglais jouaient ensemble : Tun des jeunes Doukhobors bouscule un petit Anglais; celui-ci, tout en pleurs, court à la maison, tandis que les petits Doukhobors se sauvent, sauf un seul, un enfant de dix ans, qui n'avait pas pris part au jeu. Le père du petit Anglais se précipite sur cet enfant, qu'il croit le coupable, et lui donne un si violent coup de pied qu'il le tue net. Il fut arrêté le soir même... La commune des Doukhobors à laquelle appartenait la victime adressa aussitôt aux autorités la pétition suivante :
« Par cette requête, nous demandons que Thomme qui a tué Tenfant ne soit pas puni.
Nous sommes sûrs qu'il souffre déjà dans son cœur, et nous le plaignons, car nous aussi avons perdu la tranquillité et avons soufifert dans notre cœur. Déjà un enfant est
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mort et l'idée nous est insupportable que sa mort doive être rachetée par une autre vie humaine. »
N'est-ce pas là une belle introduction à un, nouveau droit criminel ?