LE JUGEMENT
C'était un soir de l'été 1900. Nous étions assis à une grande table dressée dans le jardin de lasnaïa-Poliana. Tolstoï nous montra un volume, richement relié, de légendes espagnoles que l'auteur venait de lui envoyer.
— Ce sont d'assez jolies légendes, dit le comte, mais à mon avis, elles sont loin d'égaler en charme celles qu'on trouve dans les anciens livres juifs. C'est un délice pour moi de les feuilleter et de méditer leurs enseignements. Ces jours derniers, j'en ai lu une que j'ai particulièrement goûtée.
Je veux vous la conter :
« A l'époque de ses conquêtes, Alexandre
8o TOLSTOÏ INTIME.
le Grand s'étant avancé très loin dans l'Est, pénétra un jour dans une contrée merveilleuse oii tout semblait fleurir et se réjouir. Les habitants se portèrent à sa rencontre et lui présentèrent du pain et des pommes en or sur une table d'or.
— Mange-t-on chez vous de l'or? demanda le monarque étonné.
— Non, répondirent les envoyés. Mais si c'est de pain que tu as besoin, pourquoi estu venu le chercher si loin ? N'en as-tu pas dans ton pays ?
Celte réponse plut à Alexandre. Il voulut connaître la vie de ce peuple. Il s'installa donc chez le roi du pays et fut témoin, chaque jour, de la façon dont celui-ci rendait la justice. Une fois, deux hommes se présentèrent.
— Roi, écoute, dit l'un d'eux. J'ai acheté une lande à cet homme. Pour y construire une maison, j'ai creusé la terre et j'y ai découvert un trésor composé d'or, d'argent et de pierres précieuses. Jcluiaidit: « Le trésor
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t'appartient. Prends-le. J'ai acheté la terre et non ces richesses ». N'avais-je pas raison, ô grand Roi ? Ordonne-lui de prendre le trésor. L'autre parla ainsi :
— Roi grand ! Roi juste ! J'ai peur de prendre ce qui ne m'appartient pas. Je lui ai vendu la lande et tout ce qu'elle contient. Le trésor est à lui. Ordonne-lui de le conserver.
Le roi réfléchit et s'adressant à celui qui avait parlé le premier. »^
— As-tu un fils? lui demanda-t-il.
— Par la grâce de Dieu, oui!
— Et toi, as-tu une fille ? demanda t-il au second.
— Oui, grâce à Dieu.
— Demandez-leur s'ils veulent s'épouser.
S'ils y consentent, vous leur donnerez ce trésor en dot. S'ils refiisent, dit-il à l'acheteur de la lande, enfouis ces richesses à l'endroit où tu les as trouvées, puis élèves-y ta maison.
Les deux hommes partirent, contents.
Alexandre étonné, s'exclama:
— Quel étrange pays !
— N'ai-je pas rendu un jugement sage?
s'écria le roi. Gomment aurait-on tranché la question dans ton pays?
— Dans mon pays, répondit le conquérant, on les aurait exilés tous deux, puis on aurait confisqué leur trésor.
Le roi leva les yeux au ciel.
— Grands dieux! s'écria-t-il. Et le soleil luit dans ton pays?
— Il luit.
— Et la pluie tombe ?
— Elle tombe.
— Alors c'est pour les bêtes que luit chez vous le soleil et tombe la pluie. Car les hommes trompeurs et injustes ne sont pas dignes des bienfaits du ciel.
Alexandre, confus, baissa la tête. »