LES DEUX VIEILLARDS
également. Nous prenons nos contes dans le passé; nous évoquons les héros nationaux, nous chantons nos défenseurs... race d'hommes aujourd'hui disparue. A présent, seuls au monde, nous errons sans but sur la terre. Mais jadis.,.
Et soudain , il se mit à chanter :
Notre gé-ant Ilia-de-Mou-ro-me...
S'en est al-lé à la ca-pi-tale de KJew Chez le prince W la-di-mir...
Cette complainte concordait si bien avec les phrases cadencées qu'il venait de prononcer que je fus saisi d'une surprise joyeuse. Sa voix vieillotte, au chevrotement attendrissant, avait gardé des accents de vigueur et de fraîcheur. Je n'avais jamais entendu ce refrain ancien î
Emu et ravi, je dis :
— Venez, je vous accompagnerai jusqu'au bout... jusque chez lui...
Je me réjouissais de leur offrir l'hospitalité, de les accueillir chez moi, de les combler d'attentions...
l3o TOLSTOÏ INTIME.
— Chez le conteur?
— Oui, dis-je. C'est lui-même qui vous parle.
— \raiment! s'exclamèrenl-ils avec surprise. C'est bien possible. Tu as les traits tirés. Tu dois souffrir beaucoup. Laisse-moi te baiser au front, Léon!
Le chanteur qui me parlait ainsi, me prit par le cou et posa ses lèvres sur mon front. L'autre vieillard fit de même.
— Ton histoire des Deux Vieillards est saisissante. Nous l'avons lue récemment...
Quelle est belle! Tout le long de la route, en venant ici, nous nous sommes comparés aux deux personnages, disputant pour savoir auquel chacun de nous ressemblait le plus. Je disais à Sémion : « Toi, tu ressembles à Ephime, parce que tu es très méticuleux, tu t'occupes du moindre clou. » « Tu as raison ! » m'a-t-il répondu en riant.
Sémion souriait.
— Oui, dit-il, je dois l'avouer, je suis liilillon. Mais nous avons quelque chose à te
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demander, fit-il en me prenant amicalement par la main. Tu as probablement de vieux livres remplis de légendes?
— Oui, j'ai des bouquins où je prends mes contes, mais j'arrange ceux-ci à ma façon, répondis-je. C'est ainsi que j'ai fait les Deux Vieillards.
— Quelle belle histoire ! répéta-t-il.
Nous étions déjà arrivés dans le parc et
nous tournions dans une allée :
— Vois-tu ce joli étang ! . . . Et cela, qu'estce que c'est, camarade .^^ Et cette maison! Regarde donc ! Tout est à toi .^
Un char-à-bancs attelé de deux chevaux passa ; il ramenait nos hôtes qui revenaient de se baigner.
— C'est là ton équipage? Comme tout est riche !
Au même moment, la cloche sonna le dîner. Les deux vieillards s'arrêtèrent.
— Non, dit le chanteur. Nous n'irons pas plus loin. C'est assez! Nous t'avons vu et nous retournons chez nous.
l32 TOLSTOÏ INTIME.
— Pourquoi? demandai-je étonné.
— Parce que tu es dans l'erreuiv, nous le voyons. Tu ne vis pas dans la simplicité et par conséquent, tu ne peux pas tout dire.
— Oui, oui! confirma Sémion. C'est la vérité. Ta vie me fait penser à l'histoire de la Justice et de l'Injustice. Ecoute-la, me fit-il d'un ton sentencieux. La Justice et l'Injustice se rencontrèrent un jour en ville par un froid glacial. La Justice s était incarnée en un malheureux petit paysan aux bottes trouées, au méchant manteau rapiécé, et l'Injustice en un gros marchand chaudement vêtu de belles fourrures. L'Injustice dit : (( Entrons au cabaret, nous bavarderons un moment. » Tous deux pénétrèrent dans un restaurant; le sommelier, une serviette sous le bras, s'inclina jusqu'à terre devant l'Injustice ; puis, il plaça sur la table quantité de plats et de bouteilles. La Justice et l'Injustice prirent du thé, mangèrent, burent, puis rinjusiice se prépara à partir sans payer. Le sommelier la rattrapa ù la porte et réclama :
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— L'addition, monsieur!
— Ah ! oui ! dit l'Injustice en se tournant vers lui. Tu as bien fait de me la rappeler. Je t'ai donné un billet de vingt-cinq roubles; où est la monnaie.^
Le sommelier perdit la tête.
— Que dites-vous, monsieur.»^ Vous ne m'avez rien donné. Vous n'avez pas daigné me tendre un copeck!...
L'Injustice se mit à crier, à faire du bruit, en frappant à coups de poings la porte vitrée. Les autres clients accoururent, ainsi que le patron qui invectiva le sommelier.
Celui-ci larmoya :
— Où est la Justice en tout cela?
La Justice répondit d'un ton triste :
— Elle est ici, mais... comme j'ai pris du thé avec lui, je dois me taire.
Et il en est de même pour toi, Léon à ce que je vois, conclut Sémion.
Les deux vieillards firent volte-face et s'éloignèrent.
l34 TOLSTOÏ INTIME.
— Croyez-le, ajouta Tolstoï, ces paroles m'ont pénétré comme des épines au cœur. Et dans cet instant même, quand j'entends le remue-ménage de la salle à manger, quand je vois ces valets de chambre qui courent à la cuisine et à l'office pour préparer notre repas, je me sens horriblement malheureux et tourmenté... En effet, moi aussi, je prends le thé avec les maîtres. Il a raison, ce vieillard, il a raison... Je ne peux pas tout dire... Mais de toute mon âme, je m'efforce de me libérer de ce joug et j'y arriverai, je l'espère...