LES DEUX VIEILLARDS
Tolstoï, un jour de l'été 1897, revint de la promenade, l'air triste.
— J'ai fait une rencontre extraordinaire aujourd'hui, nous dit-il. Je venais de tourner vers le bois quand je vis venir deux petits vieillards, le bâton à la main, vêtus de redingotes neuves d'un drap brun qui ne se porte pas dans notre district. Ils marchaient en causant et en chassant de temps à autre un caillou de la pointe de leur canne. Quand j'arrivai près d'eux, nous nous saluâmes.
— Camarade, me demandèrent-ils, tu sais peut-être oii demeure le conteur de votre village ? Son nom est Léon ; ses histoires im-
primées dans les villes, se vendent par les campagnes. Son habitation doit être tout près d'ici.
Comme leur simplicité me plaisait, je résolus de ne pas me faire reconnaître sur-lechamp.
— Oui, en eflet, répondis-je. Seulement, vous ne le trouverez pas chez lui, il est allé se promener. Vous voyez ce bois? C'est là qu'est sa maison. Et vous, vous venez de loin ?
— Nous sommes d'Odoïef, près de Krasnitsky, me dit celui qui était à mon côté. Quand tout le blé a été battu — Dieu merci, la récolte a été meilleure cette année que la saison passée, — nous avons été chercher au moulin les prémisses de la farine. Les femmes en ont fait une galette et nous nous sommes mis en route. Nous désirons voir Léon. Nous sommes des bardes, nous aussi; seulement, nous ne faisons que parler nos contes; nous les transmettons de vive voix à nos petits enfants. Parfois, les hommes faits nous écoutent