LE BUSTE DE TOLSTOÏ
« J arrivai à lasnaïa-Poliana, nous raconta M. Aronson, le sculpteur russe bien connu, un jour de lété 1902 à huit heures du matin'. Tolstoï me reçut aussitôt. A cette heure, il prenait son café sous la véranda, puis après une courte promenade, il rentrait, selon son habitude, dans son cabinet pour y travailler jusqu'à trois heures de 1 après-midi.
Les salutations échangées, le maître me demanda quel était l'objet de ma visite. Je lui fis part de mon intention de faire son
I. Nous reproduisons sur la couverture de cet ouvrage le buste de Tolstoï dû au ciseau de M. Aronson.
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buste et le priai de vouloir bien m' accorder quelques séances de pose.
— Demandez-moi tout ce que bon vous semblera, s'écria-t-il avec vivacité, excepté cela! Je ne poserai plus devant personne.
Dépité, je m'apprêtais à prendre congé, lorsque Tolstoï, posant familièrement sa main sur mon épaule et me regardant avec un bon sourire, ajouta :
— Voulez-vous m'accompagner dans ma promenade.^ Nous causerons.
Chemin faisant, Tolstoï s'cnquit de mes travaux et de mon existence d'artiste. Je fus stupéfait d'apprendre qu'il connaissait quelques-unes de mes- œuvres dans les reproductions qu'en avaient publiées certaines revues. Et j'admirai tout à la fois la mémoire de cet homme et sa prodigieuse activité intellectuelle que sollicitaient également toutes les formes de l'art contemporain.
Comme la promenade prenait lin, il me dit avec sa brusque franchise :
— Je vous l'ai dit : je ne poserai plus
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pour personne. Mais voici ce que je vous propose. Restez ici quelques jours et venez tous les matins à g heures dans mon cabinet. Nous travaillerons chacun de notre côté. Ne craignez pas de me déranger. Il vous sera loisible de bouger et de circuler à votre aise. Le bruit qu'on fait autour de moi ne me trouble pas.
J acceptai avec reconnaissance. On disposa, pour me loger, les deux pièces de la bibHothèque située au rez-de-chaussée sous le cabinet de travail du comte. Le maître présida lui-même à mon installation. Audessus de la cloison qui séparait les chambres à mi-hauteur, Tolstoï me montra une poutre à laquelle, me dit-il, d'un ton enjoué, il avait voulu jadis se pendre.
Le lendemain de mon arrivée, je me mis à l'œuvre. Tandis que Tolstoï feuilletait, avec un intérêt manifeste, de vieux tomes dépareillés dans lesquels il puisait la matière de ses contes, je me mis à modeler la glaise avec ardeur en étudiant tout à mon aise mon
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modèle. Au bout de quelques jours, mon ébauche étant terminée, j'eus la joie d'entendre Tolstoï me dire :
— Votre œuvre me plaît beaucoup. Vous avez parfaitement rendu mes traits. Aussi ferai-je exception pour \ous en posant une demi-heure.
Il lit mieux, il m accorda plusieurs séances. C'est ainsi que je pus terminer mon œuvre qui se trouve aujourd'hui en Irlande au musée de Dublin. »