‹ Tolstoï intimeChapitre 25 sur 44 · LE LAQUAIS · texte numérisé non relu

LE LAQUAIS

Un des privilèges du génie est d'exercer autour de lui une influence à laquelle nul n'échappe. Il rayonne la même lumière dans l ùme du peuple et des élites. Tolstoï retiré à lasnaïa-Poliana, est l'objet d'un culte passionné dont les fidèles se recrutent dans toutes les classes de la société ; et la vénération dont on l'entoure prend parfois — notamment chez les humbles — une forme à la fois touchante et naïve.

— Allons trouver le « grand-père », s'écrient, d'un commun accord, les paysans (le lasnaïa-Poliana, lorsqu'un dillérend les divise.

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Et le (( grand-père )> consulté et pris pour arbitre tranche la question à la satisfaction générale.

Mais 011 cette sincère affection se manifeste le plus dévotement, c'est dans le personnel attaché au domaine ou au serNace particulier de la famille Tolstoï, Le sculpteur Aronson, dont nous parlâmes dans le précédent chapitre, nous conta, à ce propos, le trait suivant :

(( Un matin, à mon réveil, je fus frappé de la mine contrite du vieux laquais Ivan Ivanovitch que je venais d'appeler.

— Qu as-tu, mon ami? lui dis-je apitoyé. Tu me parais avoir un gros chagrin que tu n'oses avouer. Parle. T'aurait-on réprimandé un peu sévèrement pour quelque négligence ?

— Hélas! non, monsieur. Jo n'ai à me plaindre de personne ici, pas même de la comtesse qui, pour être autoritaire, n'en est pas moins une bonne personne. C'est de moi seul que je suis mécontent.

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Le laquais me jeta un regard navré, soupira longuement et reprit après un court instant d'hésitation.

— Voici pourquoi. Hier, après-midi, comme Léon Nicolaïéwitch conversait dans son cabinet de travail avec deux messieurs de Moscou, j'entrai dans la pièce, sans faire de bruit, pour y prendre une brosse que j'y avais laissée. Ne trouvant pas l'objet en question, je dus chercher quelque temps et traverser la chambre de long en large. Mais le comte qui me suivait des yeux, tout en prenant part à la conversation générale, s'interrompit brusquement et me dit en se tournant vers moi : (( Ivan, tu nous déranges! »

Je quittai le cabinet aussitôt, prêt à pleurer. Ah ! monsieur, bien que ces paroles m'eussent été dites avec douceur, elles m'ont fait beaucoup de peine. A quoi ai-je songé en allant ainsi troubler Léon Nicolaïéwitch .-^ Il est si bon pour nous et il écrit de si belles histoires 1

Et le brave moujik qui avait pourtant du

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vivre, comme ses ancêtres, dans la terreur du knout et des verges, désolé d'avoir été l'objet d'une douce et paternelle observation, n'osa pas, durant trois jours, lever les yeux sur son maître, quand son service l'appela auprès de lui ».

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