EN RENTRANT LE REGAIN
travaux, résolut de créer un être nouveau engendré par l'union merveilleuse du ciel et delà terre.
— Ne le crée pas ! dit sévèrement l'ange de la Vérité. Il souillera ton sanctuaire par plaisir : il exaltera l'Erreur, et la Tentation régnera sur la terre.
— Ne le crée pas! supplia lange de la Justice. Ce sera un être cruel qui n aimera que lui et qui opprimera les autres. Il restera sourd aux cris de souffrance de son proclîEnn ; les gémissements des persécutés n'arriveront pas jusqu'à son cœur.
— Il abreuvera la terre de sang, ajouta lange de la Paix — et l'assassinat sera son œuvre quotidienne. L'horreur de la ruine accablera les pays et la peur de la mort violente s'infdtrera dans l'àme de chacun.
Et le front du Tout-Puissant s'assombrit. L'union merveilleuse du ciel et de la terre lui parut chose vile et méprisable.
Et dans Sa volonté éternelle, une résolution mûrissait : « Cela ne sera pas î » , quand
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la Miséricorde, la fille cadelle et favorilc de Celui qui dispense la vie, se présenta devant son trône. Elle entoura de ses bras les genoux du Père et supplia :
— Crée-le ! Si tous tes serviteurs l'abandonnent, moi, je volerai à son secours et je transformerai en qualités ses défauts et ses vices. Je le protégerai pour qu'il ne s'écarte pas de la voie de la Vérité. J'inclinerai son âme à la compassion ; je lui apprendrai à tire miséricordieux envers le faible.
Et le front du Tout-Puissant s'éclaircil. son visage s'illumina de clémence. L'union merveilleuse du ciel et de la terre fut et engendra un être à Son image et à Sa ressemblance.
— Vis! dit le Tout-Puissant en l'animant de son souftle. Et saclie que tu es l'enfant de la Miséricorde. »
— C'est ainsi que fut créé l'homme. El vous prétendez qu'il naquit du mal!
Tolstoï regarda son interlocuteur d'un air de reproche.
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— Mais d'où nous viennent donc ces passions qui tourmentent et avilissent notre âme? Si nous ne sommes que bonté, miséricorde, sainteté, d'où vient donc le péché? demanda une femme.
Tolstoï s'écarta de la meule, mit sa fourche sur l'épaule et fit quelques pas d'un air résolu.
— Venez! venez! Je vous dirai cela en route.
Tous obéirent.
— Voici l'histoire! commença-t-il.
« Il y avait une fois un homme qui possédait un jardin où poussaient des fruits merveilleux. Il en fit garder la porte par deux de ses serviteurs dont l'un était boiteux et l'autre aveugle. « Je suis certain, pensa cet homme, qu'ils ne laisseront entrer personne et qu'ils ne pourront pas manger de fruits. » Et il rentra, l'âme sereine, dans sa maison.
Mais quand la nuit fut venue, les étoiles et la lune qui resplendissaient au ciel rendirent
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encore plus tentante la beauté des fruits du jardin. Et le boiteux dit à l'aveugle :
— Qu'ils sont beaux, les fruits de notre maître !
— Vas en chercher, nous en mangerons, chuchota l'aveugle.
— Je ne le puis! soupira le boiteux. Mais si tu veux me prendre sur tes épaules, nous pourrons atteindre l'arbre. Je cueillerai quelques fruits, j'en mangerai et je te donnerai ta part.
L'aveugle accepta; leur désir fut réalisé.
Au malin, le maître parut. Les gardiens étaient à leur poste, mais un grand nombre de fruits manquaient.
— Avouez! gronda le maître. Vous avez laissé entrer un voleur.
— Maître! nous te jurons que nous n'avons laissé entrer personne! répondirent les deux serviteurs.
— Alors, c'est vous qui êtes les coupables... Avouez!
— Le maître connaît mon infirmité, dit
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le boiteux. Je ne peux pas faire deux pas sur la route la plus plane.
— Le maître n'ignore pas que je suis aveugle, dit l'autre. Je ne puis pas retrouver mon chemin...
Mais le maître fit monter le boiteux sur les épaules de l'aveugle et les conduisit à l'arbre. Puis il leur dit :
— Voilà comment vous vous y êtes pris ! »
— Il en est de même pour l'homme, reprit le maître. Le corps inanimé gît, puretdocile, tout rayonnant de paix et de calme.
— Comment aurais-je pu pécher.'^ se dit-il. Je suis aveugle et ne puis voir les tentations ; j'ignore les voies qui y conduisent.
— Et moi, demande l'àme, comment aurais-je pu faillir.^ Depuis l'heure où je t'ai quitté, je plane, immaculée, dans l'air comme un oiseau. Et j'étais déjà immaculée avant d'être captive d'un corps.
— Mais voici ce que vous avez fait, leur répond le Tout-Puissant. Il prend le corps,
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l'unit à l'âme et les mène tous deux à larbre de vie, aux fruits merveilleux. Et la vie do Ihomme commence. C est dans cette union du corps et de l'ame qu'apparaît le mystère, l'horreur et en même temps l'accablante joie d'exister...
La pourpre du crépuscule s était éteinte ; des nuages d un bleu violacé s'amassaient en coupoles ou s'allongeaient vers l'orient en longues bandes gigantesques.
— Voyez quelle pantomime menaçante se joue au ciel, dit Tolstoï. Tout est plein d espoir en l'aurore. Que c'est beau!.,. Pour terminer, je vous dirai une dernière légende, sur ce sujet. Je suis d'humeur conteuse ce soir.
ce La fille d'un roi était fiancée à un jeune seigneur très riche. Celui-ci s'ingéniait à procurer à la jeune fille tous les plaisirs imaginables. Il faisait construire pour elle
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des palais de marbre aux dentelures dorées, donnait en son honneur des repas magnifiques, et la comblait de présents dignes d'une reine... Mais la fiancée restait froide et dédaigneuse, méprisant cadeaux et festins. Pourquoi.^ Parce qu'elle était fille de roi. »
— Il en est de même pour l'âme, termina Tolstoï. La terre lui donne tous ses trésors, elle lui offre mille joies charnelles. Mais l'âme reste froide! ce n'est pas à de telles félicités qu'elle aspire. Pourquoi.»^ Parce qu'elle est fille de Dieu.
LE DUEL
On perquisitionna à Poltava, chez M. A. Zinovief, le frère de l'ambassadeur russe à Constantinople, car on le soupçonnait d'appartenir à la communauté des Tolstoïens. On ne trouva rien de « répréhensible », mais on emporta toute la correspondance privée de Zinovief et les œuvres de Tolstoï.
M. Zinovief en fut très irrité. Le conseil de famille qui se rassembla bientôt après à Pétersbourg et qui comprenait les deux frères Zinovief, alors gouverneurs de province, leur sœur, et M. A. Zinovief, estima également que cette perquisition était outrageante pour
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l'honneur d'une famille aristocratique cl toujours dévouée au tzar.
De retour de Pétersbourg, Zinovief se rendit chez le colonel M. qui avait procédé à la perquisition et, après une brève discussion, le provoqua en duel. Le colonel fut très embarrassé.
— Bien, dit-il. Je demanderai l'autorisation de me battre. Mais veuillez m'apprcndre pourquoi nous allons nous battre? Je n'ai fait que mon devoir.
Zinovief resta inflexible.
Deux jours après, le ministre Gorem^kine télégraphia au gouverneur de Poltava :
« Usez de tous les moyens possibles pour que Zinovief reprenne son défi. » [Le colonel rendit les livres de Tolstoï, la correspondance, et l'incident fut clos.
Informé de l'histoire, Tolstoï s'en montra très ému :
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— Ah! que c'est regrettable! Ce bon, ce bon Zinovief! Pourquoi a-t-il agi ainsi? Bien étrange, cet emportement, qui se dissimule au fond du cœur, soigneusement entretenu par les traditions antiques de la féodalité déchue ! Des enfants se pincent, ils se jettent l'un sur l'autre comme de petits coqs, c'est risible, mais naturel, logique; c'est aussi naturel que de voir la jeunesse s'animer au son d'une valse et former des figures de danse. C'est un bien. On peut essayer de désaccoutumer les enfants de ces gestes de violence, mais la violence est innée en eux.
Quand les gaillards du village retroussent leurs manches et luttent à coups de jîoing en se bourrant les côtes et les joues, ce n'est plus comique, c est moins naturel; il y a là beaucoup de naïveté et le désir de casser des os; on pourrait appeler ce genre de lutte : « un numéro de gymnastique », s'il n'y avait pas de public pour rire et exciter les combattants.
Mais lorsque deux gentlemen, après avoir enlevé leur veston, se placent à une distance
convenue, et, une main derrière le dos, dirigent de l'autre vers l'adversaire la bouche de leur pistolet, ce n'est plus naturel, ni amusant, ni naïf; c'est répugnant et malpropre ; l'acte devient stupide, factice, artificiel, quoiqu'il demeure martial.
Rien d'avouable dans le duel : le prétexte d'abord est le plus souvent vil et mesquin ; il naît dune convoitise charnelle ou d'une vanité présomptueuse, d'une susceptibilité exagérée. Mais ce que je vois de plus méprisable en ces événements c est 1 état d'âme des antagonistes.
En général, un temps assez long s'est écoulé depuis le jour de l'outrage ; la haine du début, le désir ardent de se venger «ont amoindris.
Et il faut se battre, il faut tuer. Postés sur le terrain, prêts à faire feu, les duellistes ont conscience de la cruauté, de la bassesse infâme de l'acte qu'ils préparent.
Je puis en parler par expérience. Le cavalier que j'envoyais provoquer en duel Tourguénief venait à peine de partir, j'entendais
LE DUEL
encore le bruit des sabots du cheval, porteur indifférent et paisible d'une menace de mort, que toute ma rancune s'envola, que je pardonnais à Tourguénief ses paroles brutales qui m'avaient si violemment troublé; je le voyais lisant avec ses bons yeux la provocation insolente, annonciatrice peut-être d'une mort prochaine. Et je me représente ce que j'aurais éprouvé si nous ne nous étions pas réconcihés, si j'avais dû diriger mon arme contre lui, attendre qu'il tirât ou tirer sur lui ! C'eût été atroce pour moi! Et je suis sûr que la plupart des duellistes éprouvent ce sentiment, la cause de la rencontre étant presque toujours un mot lancé dans le feu de la colère. C'était le cas pour Tourguénief.
J'admets les duels de l'antiquité, quand ces combats décidaient du sort des peuples, témoin la lutte entre David et Goliath. Mais là aussi, la réalité est moins belle que ne la font les récits romantiques. On admire la victoire du petit David sur l'immense Goliath. Mais étudiez les textes, vous vous aper-
cevrez que David n'était ni petit ni faible. Saûl dit à David : « Tu ne peux pas lutter contre ce Philistin, tu es frêle et lui, il est homme de guerre depuis son adolescence. » David répondit : « Ton serviteur paissait les brebis de son père, et quand un lion affamé apparaissait, je le poursuivais, je le frappais, et j'arrachais la brebis de sa gueule. Le lion se jetait sur moi, je le prenais par la mâchoire, et je le tuais ».
Le petit David était robuste, il était de force à attaquer le Philistin. C'était la lutte de deux hercules qui remplaçait la guerre, la collision meurtrière entre des milliers d'hommes. Si les peuples actuels recouraient à cette méthode, les guerres sanglantes sur terre et sur mer deviendraient plus rares. Surtout si ces combats singuliers avaient lieu entre les chefs des pays belligérants. Et peutêtre, ainsi (jue les duellistes, ces chefs d'Etats reconnaîtraient-ils alors et très vite combien les prétextes des querelles sont nuls et futiles.
Tolstoï se montre, avec les siens, selon l'état de sa santé, tantôt aimable et enjoué, tantôt grave et mélancolique; mais il ne laisse jamais de traiter ceux qui l'approchent avec une affection patiente.
Auprès de lui, on a nettement la sensation de deux mondes bien différents :
d'une part, une famille riche, un peu orgueilleuse de sa vieille noblesse, d'autre part un chrétien au cœur pur et sincère. Mais le pont d'or de l'amour relie les deux sphères qu'un abîme sépare. Une seule fois, Tolstoï, emporté par une discussion sur Henri
George, s'oublia jusqu'à dire à l'un de ses interlocuteurs :
— Plus l'homme parle et plus il est ignorant et réciproquement.
Mais il s'interrompit aussitôt. Et quand la conversation eût abordé un autre sujet, il avoua avec un bon sourire :
— Vous le voyez, je me suis laissé entraîner. Je me souviens de Pascal qui portait toujours une ceinture garnie de clous. Dès qu'il sentait qu il s'égarait, il appuyait son coude sur son ilanc : les pointes le blessaient; la douleur le dégrisait aussitôt et lui rappelait son devoir...
Et toute la soirée, Tolstoï fit preuve d'une douceur et d'une amabilité particulières...