LA LÉGENDE DU RICHE
En revenant, il y a quelques années, de l'enterrement d'une paysanne de lasnaïa-Poliana, Tolstoï parla ainsi aux amis qui l'accompagnaient.
— Oui, l'enterrement est la seule cérémonie cultuelle qui s'accorde en tous points avec l'événement. Elle est entourée de mystère, elle évoque le ciel, élève l'esprit aux choses suprêmes, elle rend l'homme plus humain, plus charitable. C'est pourquoi les pauvres suivent les enterrements en ville. C'est une sorte de fête pour eux, et ils se transmettent des légendes. En voici une, assez
originale, que j'ai entendu conter dans le Midi, je ne sais oii, à un enterrement.
(( Un richard se mourait. Toute sa vie, il avait été avare et dur.
Quand on lui reprochait sa ladrerie, il répondait :
— L'argent est tout !
Et maintenant, que l'heure de la mort était proche, il se disait :
— Là-haut, l'argent est, sans doute, aussi nécessaire qu'ici-has. Il faut que je m'en munisse, pour ne pas ctre pris au dépourvu.
Il appella ses enfants et leur fit ses adieux, en leur recommandant de mettre dans son cercueil un sac d'argent :
— Ne soyez pas regardants, ajouta-t-il.
Mettez-y aussi des pièces d'or.
Il mourut pendant la nuit.
Ses enfants accomplirent ses dernières volontés et placèrent dans sa tombe quelques milliers de roubles en or.
Quand on l'eut descendu dans la tombe
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et qu'il arriva dans l'autre monde, il dut se soumettre à toutes sortes de formalités. On le questionna, on vérifia ses dires, bref, on le tourmenta toute la journée.
Il y a, là-bas comme partout, des chancelleries, des commissariats de police et des bureaux d'adresses.
Il attendait le soir avec impatience. Il avait faim et la soif le tourmentait tant que sa gorge lui semblait en feu et que sa langue se collait au palais.
« Je suis perdu! » pensa-t-il.
Soudain, il vit un buffet chargé de mets et de bouteilles, comme celui d'une grande gare. Il y avait de tout: des hors-d'œuvre et des liqueurs. Quelque chose bouillait sur un réchaud.
« A la bonne heure! pensa-t-il, je ne me suis pas trompé en supposant qu'ici, c'était comme sur terre. Quelle sage précaution que de prendre de l'argent ! Je vais pouvoir manger à ma faim et boire à ma soif. »
l84 TOLSTOÏ INTIME.
Il soupesa, très satisfait, son sac d'or et s'approcha du buffet.
— Combien? demanda-t-il timidement, en désignant des sardines,
— Un copeck ! répondit le restaurateur.
(L Pas cher, songea le riche. C'est peutêtre une erreur, je vais demander le prix d'autres choses. »
— Et cela ? fit-il en montrant du doigt des petits pâtés chauds et appétissants :
— Un copeck aussi ! dit le restaurateur en souriant.
L'clonnemenl du riche le divertissait.
— Eh bien ! donnez-moi dix sardines et cinq pâtés, s'il vous plaît... Et peut-être aussi...
Et il promena un regard avide sur les plats lentants, se hâtant de choisir.
Le restaurateur écoulait, mais ne servail pas.
— Chez nous, on paie d'avance ! déclala-t-il d'un ton sec.
— Avec plaisir!
LA LÉGENDE DU RICHE, l85
Et le richard tendit une pièce d'or de cinq roubles :
— Voilà!
Le restaurateur tourna et retourna la pièce entre ses doigts.
— iNon! dit-il en la lui rendant, ce ne sont pas des copecks de ce genre qu il me faut!
Et il fit signe à deux robustes gaillards qui poussèrent le richard dehors.
Celui-ci se sentit tout triste et tout humilié.
f( Quel malheur! peiisa-t-il. Que veut dire cela.^ Ils ne prennent que des copecks! C'est bizarre! Il va falloir changer... »
Oubliant qu'il était mort, il courut chez ses fils et leur dit en rêve :
— Reprenez votre or. Je n'en ai pas besoin. Remplacez-le par des copecks, sinon je suis perdu...
Le lendemain, les fils efirayés exécutèrent l'ordre de leur père :
— Me voici muni! cria le richard d'un ton de triomphe en courant au buflet. Don-
l86 TOLSTOÏ I?iTIME.
nez-moi à manger, j'ai atrocement faim!...
— On paie d'avance chez nous! répliqua le restaurateur , touj ours aveclamême sécheresse .
— Tenez ! tenez ! dit le richard en lui présentant toute une poignée de copecks neufs et bien sonnants. Mais servez-moi, de grâce!
Le restaurateur examina les pièces et se mit à rire.
— Je vois que vous avez appris peu de choses sur la terre. Nous n'acceptons pas les copecks qui vous appartenaient, mais seulement ceux qui furent donnés à autrui. Avezvous jamais fait l'aumône à un pauvre, secouru un miséreux?
Le riche baissa les yeux et fouilla dans sa mémoire.
Jamais il n'avait secouru personne.
Et les deux gaillards de la veille le poussèrent dehors. );
LESPION
— Nous avons un nouveau camarade, dit à ses amis Tolstoï un matin, en allant aux champs. Il va venir faucher l'avoine avec nous, nous lui apprendrons à travailler. C'est un jeune homme sympathique, à l'air résolu. Il a amené sa femme, il veut vivre en paysan. J'ai essayé de l'en dissuader. (( Non, m'a-t-il répondu, c'est toute ma vie qui est en jeu, »
L'heure du déjeuner approchait et le travail était déjà fort avancé, lorsqu'un grand jeune homme svelte, dont la figure s'encadrait d'une fine barbe, descendit à la hâte la
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colline, et s'approcha du groupe des moissonneurs.
— Nous allons vous mettre à l'amende!
lui dit Tolstoï. Vous êtes resté endormi.^
Le maître le présenta et des poignées de mains furent échangées.
— Je me suis cependant dépêché ! fit le nouveau venu avec un doux sourire. Mais je me rattraperai. Je travaillerai après le coucher du soleil. Non, ne me regardez pas avec un air pareil! dit-il, en s'adressant à Tolstoï. Je A^ous jure que je vais me mettre à pleurer de timidité. Je sens que je suis arrivé ù l'autre rive, que j'ai à ma portée ce qui m'a toujours attiré et séduit par sa beauté indicible et mystérieuse. Déjà, quand j'étais petit, je me sauvais dans les champs pour prier. Je tombais à genoux parmi le chanvre en fleur, et son odeur m est restée jusqu'à maintenant, comme le symbole de quelque chose de sacré, de précieux... Je ne sais pas faire de phrases... et je vous prie de croire à ma sincérité.
— Et moi, je vous parlerai sincèrement aussi, répondit Tolstoï. (Il plaça la main sur l'épaule du jeune homme et le regarda longuement en face.) Ecoutez, l'essentiel n'est pas d'apprendre à labourer, à faucher, à semer, à fendre le bois, quoique ce soit aussi une chose bonne et importante. La résolution que vous avez prise d'abandonner le (( monde », de vivre dans la simplicité, cette pensée en elle-même est d'une valeur inappréciable pour l'âme ; elle lui donnera, et pour longtemps, de la force et de l'énergie.
Le premier jour d'apprentissage agricole du jeune homme se passa bien. 11 se familiarisa rapidement avec la besogne; le soir, il voulut essayer d'aiguiser sa faux.
— Non, non! déconseilla Tolstoï. C'est prématuré! Depuis longtemps déjà, je fauche, et pourtant je n'oserais entreprendre un tel travail! Ne vous y attaquez pas. Un seul faux mouvement et la lame est abîmée. C'est seulement au dernier semestre d'études qu'on
igo TOLSTOÏ INTIME.
apprend cela, mon ami. Allez plutôt retrouver votre femme ; sinon elle nous en voudra de vous avoir retenu toute la journée.
Trois mois passèrent. Le jeune homme était complètement absorbé par le travail; il allait aux champs avec les paysans, fauchait, labourait, coupait du bois avec eux; il conduisait des chars de foin, de bois, de pommes de terre au marché de la ville.
— C'est un bon garçon I disaient les paysans en parlant de lui. Mais il est bien fragile. Il semble qu'il va se casser d'un instant à l'aulre.
— Quelle drôle d idée il a, s'écriaient certains! Il a fait ses études à l'école des Eaux et Forêts ; il pourrait vivre en monsieur, devenir inspecteur et le voilà qui se fait paysan I
Le jeune homme venait souvent chez Tolstoï ; les premiers temjis il ne lisait aucun ouvrage du grand auteur.
— Tolstoï lui-même est un livre pour moi I déclara-t-il un jour. Je ne suis pas venu ici dans l'intention d'approfondir
LESPION. 191
ses œuvres : je pensais ne rester que quelques semaines et repartir. Mais le commerce quotidien de cet homme me transforme.
J'ai de plus en plus le désir de vivre ici ma vie entière. J'ai déjà prévenu ma femme, j'ai même écrit à mes parents que je rompais avec le passé et que je me faisais paysan.
L'automne arriva et avec lui la période des pluies. Il y eut moins de travail, on se vit plus rarement. Mais le jeune adepte devenait plus sombre d'un jour à l'autre.
— Ma femme pleure sans cesse et m'enlève tout courage, avoua-t-il un jour. Nos parents nous ont reniés et ne nous envoient plus d'argent. Nous ne vivons que de pommes de terre et de pain noir. Je suis désespéré . . .
Un matin, par un temps froid et humide, il ouvrit brusquement la porte de la maison-
iga TOLSTOÏ INTIME.
nette où habitait un ami de Tolstoï; haletant, sans saluer, il lui jeta ces phrases entrecoupées :
— Je viens d'arracher ma femme à la mort. Elle avait déjà un flacon de laudanum aux lèvres I Mon Dieu ! Que vais-je faire ? Je l'aime : je ne peux plus la voir souffrir. Il faut que nous partions, que nous retournions dans ce maudit Pétersbourg ! Oh I si vous saviez quelles ténèbres m'y attendent ! Je ne puis pas tout vous dire... Un jour, peutêtre... je m'y résoudrai... Venez à mon secours! De grâce, accompagnez-moi chez le comte...
Il allèrent chez Tolstoï.
Malade depuis un mois déjà, convalescent à peine, Tolstoï gardait encore le lit. Quand il vil l'air sombre du jeune homme, il demanda anxieusement :
— Mon Dieu ! Quel malheur vous arrivct-il? Qu'avez-vousl' Pourquoi pleurez-vous? Et il prit la main du malheureux et ne la lâcha plus.
l'espion. ïqS
Le visage contracté par des convulsions, la voix saccadée, celui-ci se tourna vers l'ami de Tolstoï.
— Parlez pour moi, je ne peux !
L'ami obéit et dit à Tolstoï ce dont il s'agissait, insistant surtout sur le fait que l'argent du voyage manquait totalement.
— Calmez-vous I J'en demanderai ! s'exclama le comte. Je suis sûr que ma femme ne m'en refusera pas. Ah ! mon Dieu ! Quelle affaire ! C'est affreux, affreux... ! Mâcha ! Mâcha !
A cet appel, la fille favorite de Tolstoï accourut.
— Que veux-tu papa.^^ demanda-t-elle en se baissant vers lui.
— Maman est-elle à la maison ?
— Non, elle vient de partir à lassenky.
— Que c'est ennuyeux ! Hé bien, je lui parlerai quand elle reviendra. Je puis presque répondre du succès, quoiqu'il me soit pénible de demander de l'argent.
Mâcha reprit :
— Papa, une lettre est venue pour toi, accompagnée d'un avis.
Elle descendit et remonta vivement en rapportant le tout.
Tolstoï déchira l'enveloppe, parcourut le papier des yeux, examina lavis et son visage prit un air rayonnant.
— Ah ! nous sommes riches ! Quelle bonne surprise ! Figurez-vous que cette lettre arrive des Indes . Une miss inconnue a traduit ma nouvelle Les Cosaques et m'envoie quatre cents roubles comme droits d'auteur ! Voilà l'avis de réception ! Jcpartageavec vous, jeune homme. Demain nous toucherons l'argent et vous pourrez nous quitter. Gomment trouvez-vous ces Anglais, hein ? Que cette lettre est agréable! Elle arrive juste à point! Jamais argent ne m'a fait plaisir autant que celui-ci !
Le lendemain, le jeune homme reçut la somme promise ; sa femme et lui partirent pour Pétersbourg.
Ces événements se passèrent durant l'automne de 1900.
L'hiver s'écoula, puis l'été. Ce fut en novembre 1901 que Tolstoï nous apprit la fin de l'histoire.
Il tenait une lettre à la main et avait l'air fort affligé.
— Vous vous rappelez probablement cet étudiant qui a vécu quelque temps ici ? nous dit-il. Il est perdu pour nous! Il m écrit une lettre désespérée où il me raconte tout, où il me livre son terrible secret. C'est un espion. Oui ! Il n'était venu ici que pour me surveiller. On lui avait donné l'ordre de rapporter fidèlement tout ce dont il serait témoin . Il avait besoin d'argent, il aimait sa femme, elle le laissa volontiers accepter cette besogne. Quand il nous eut bien connus, il se convainquit qu'il n'y avait rien qui pût donner matière à des rapports. Sincèrement épris de notre manière de considérer la vie, il rêva de
nous imiter... Mais sa femme s'interposa. Elle se rendit compte qu'il n'obéissait plus aux ordres reçus lorsque ses appointements ne lui furent plus payés, et elle craignit pour lui le ressentiment de ses anciens chefs. Ce fut alors qu elle joua la comédie de l'empoisonnement. L'histoire de la brouille avec les parents était de pure invention. Les parents, c'étaient les fonctionnaires supérieurs du département de la police secrète. En eflet, irrités, ils avaient suspendu leurs envois de fonds pour punir le jeune homme de sa négligence. A leurs yeux, il travaillait mal. Mais quand le couple revint à Pétersbourg, le mari réintégra l'école des Eaux et Forêts et la femme le réconcilia aves ses chefs de la police secrète en l'obligeant à continuer de les servir. 11 m'écrit que maintenant, il file d'autres gens; il a d'autres occupations ; c'est pourquoi il lui est possible de nous dévoiler la vérité. Sa vie est brisée... Son ame est morte... Lisez plutôt. . . C'est atroce !... C'est atroce 1
Tolstoï se tut un instant, puis :
— C'est une âme perdue ! soupira-t-il.
Je vais lui écrire. Oui, il faut que je lui écrive...
LE TZAR MARTYR
Quand parut l'ouvrage de Vogué sur Tolstoï, l'écrivain le lut avec un grand intérêt, quoiqu'en général, les opinions manifestées sur lui le laissent indifférent.
— Savez-vous ce qui me frappe le plus dans ce livre? dit-il. C'est que l'auteur a fort judicieusement découvert la cause de ma manière de penser. Il affirme que si je n'étais pas Russe, je n'en serais pas arrivé à croire ce que je crois actuellement. Gomme c'est profondément vrai! Je pense ainsi, je crois, parce que je suis Russe. Libéré de toute passion chauvine, l'observation seule de la vie et des hommes m'invite à dire que l'âme slave,
plus qu'une autre, est propre à réaliser un christianisme pur. Cette doctrine prit naissance sous des ciels lointains, mais, comme les fleuves qui n'étalent la puissance de leurs flots que dans les amples vallées distantes de leur source, elle semble trouver dans les cœurs russes le terrain propice à son épanouissement.
J'ai senti la splendeur de cette doctrine quand j'ai cessé d'être nihiliste et lorsque la foi populaire eut commencé à m'attircr. Je vis devant moi un autre monde, un monde immense d'hommes vivant réellement en Dieu, soumis à la loi, sensible à son inspiration, et je n'ai vu cela qu'en Russie.
Alexandre P"" fut une des incarnations les plus typiques de cet état d'âme ; une légende que je connais sur cet empereur et que je vais vous conter, en sera la preuve merveilleuse et profonde.
(( La catastrophe survenue au château des Ingénieurs où fut assassiné son père, le tzar
LE TZAR MARTYR
Paul P' et à laquelle il fat mêlé, assombrissait l'âme d'Alexandre!". Nulle part il ne trouvait la paix. Ni l'éclat du trône, ni les plaisirs futiles ne l'attiraient, et il s'enfermait toujours plus en lui-même. Ses penchants religieux le poussèrent à adopter un système philosophique; il rêva d'un autre avenir et d'une autre destinée. Il résolut d'abdiquer et en informa son frère Nicolas et sa femme. Puis il alla vivre à Taganrog en simple particulier.
Quand il se promenait dans les environs de la ville, il aimait à converser avec le peuple et chaque fois, il admirait et enviait ces humbles qui comprenaient si nettement le sens de leur vie et croyaient si fortement en Celui qui la leur avait donnée.
(( Quand sera-ce.^ Quand .^)) se demandaitil avec anxiété, en songeant à l'époque où il vivrait comme eux.
Suffirait-il d'adopter leur costume, de travailler, confondu dans la foule des paysans, au simple travail de Dieu."^
Alexandre sentait qu'il n'en était pas encore arrivé à un état suffisant de pureté, qu'il avait encore à subir de nombreuses épreuves. Et il attendait en priant, plein d'émotion, le moment où il parviendrait à son but.
Un jour qu'il se promenait hors de la ville, il remarqua que tout le monde se dirigeait vers une place occupée par des soldats. Le long de la rue, ils formaient une double baie; ils n'avaient pas d'armes, mais tenaient en main de petits bâtons.
On amena un vieux soldat. Sa chemise arracliée, on lui attacha les mains h une crosse de fusil; puis on conduisit le malheureux à l'extrémité de la baie formée par la troupe.
Au son du tambour, Alexandre assista à l'atroce supphco. appelé « le passage entre les baguettes ».
Il regarda le visage du soldat, dont la pâleur était celle de l'agonie et il fut frappé par la ressemblance étonnante de cette figure avec la sienne.
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Il prit des renseignements ; le troupier qui avait déjà vingt-cinq ans de service, ayant appris que son père se mourait au village, avait demandé une permission pour aller recueillir le dernier soupir du vieillard.
On la lui refusa. L'homme s'enfuit. Arrêté, il fut traduit devant la Cour martiale, mais il parvint à s'évader et fut de nouveau repris. Pour cette récidive, il avait été condamné à être passé par les baguettes et à recevoir huit mille coups. C'était la mort certaine.
Alexandre écouta le bruit sourd des coups auxquels se mêlaient des gémissements. Mais le malheureux se tut bientôt et son dos ne forma plus qu'une tache rouge de chair déchiquetée.
L'horreur envahit Alexandre.
« Mon Dieu! pensa-t-il. Il voulait revoir son père, l'embrasser une dernière fois, entendre une dernière fois la voix paternelle et c'est pour cela qu'on le torture aussi cruellement en mon nom.»^ Et moi... moi."* Qu'aije fait.**... »
2o4 TOLSTOÏ INTIME.
Et il revit dans toute sa netteté la scène terrible du château des Ingénieurs.
— Père! gémit-il, et il se mita sangloter comme un enfant.
Soudain, les roulements du tambour qui avaient continué s'arrêtèrent ainsi que le bruit des baguettes. Le supplicié gisait à terre, sans connaissance. On l'emporta à l'hôpital sur une civière. Alexandre s'y rendit également. Dans la salle réservée aux médecins de service, un petit vieillard à l'air bon, donnait à un infirmier les indications nécessaires pour soigner le malheureux.
— Vivra-t-il, docteur.'^ demanda Alexandre quand ils furent seuls, et il se nomma.
Le médecin, terrifié, balbutia :
— Sire . . . Sire ! . . .
Alexandre le calma doucement et le pria de lui dire la vérité.
Le médecin déclara :
— Il mourra aujourd'hui même. Il a reçu quatre mille coups et l'épine dorsale est brisée en deux endroits.
LE TZAR MARTYR. 2o5
— Dans ce cas, docteur, j'ai une demande instante à vous faire, et ce sera la dernière. Mais jurez-moi que ce secret mourra avec vous.
— Je le jure ! Je le jure sur l'amour que je vous porte, Majesté!
— Je vous crois ! dit Alexandre et il sortit de sa poche une clef dorée.
— Voici la clef de ma chambre, faites porter chez moi le soldat. Il sera revêtu de mes habits que je vais quitter et je resterai ici, à sa place dans son lit...
Le lendemain, le monde entier apprit la mort de l'empereur. Son corps couvert de plaies fut transporté à Pétersbourg dans un cercueil cloué, sans qu'on le montrât à personne.
Quinze jours plus tard, Alexandre guéri de ses (( blessures » passa de nouveau par les baguettes, le chiffre des coups fixé par la sentence n'ayant pas été atteint à la première exécution.
Il reçut quatre mille coups et ne resta vivant
ao6 TOLSTOÏ INTIME.
que par miracle. Les soldais avaient, sans doute, épargné le malheureux déjà torturé.
Puis il fut déporté en Sibérie et dépouillé de tous ses droits, selon les lois de l'époque.
Et sous le nom de Mikhaïl Silinc, un soldat de haute et noble stature se fixa dans une lointaine bourgade sibérienne, perdue dans les ravins et les collines. La police du lieu le surveillait. C'était le tzar Alexandre I .. .
Mikhaïl Siline vécut longtemps dans ce village, où il apprit l'agriculture, tout en secourant les paysans et en instruisant les enfants.
11 était très aimé parce qu'il savait reconnaître les maladies cl les guérir.
Or, il arriva que de nouveaux exilés, dont l'un avait été employé à la cour, furent envoyés dans le village où vivait Alexandre. Gravement malade, à deux doigts de la mort, l'cx-servileur du tzar fut placé sur un chariot et conduit chez Mikhaïl.
Tout en priant, Alexandre regarda le malade et vit que celait son ancien jardinier. Celui-ci reconnut également son maître. Sa
LE TZAR MARTYR. 207
joie fut si grande, son bonheur si inattendu qu'il se leva et voulut baiser la main de lexempereur.
Mais celui-ci le repoussa doucement et fit sortir tout le monde.
— Tu ne diras rien à personne? demandat-il au malade.
— Je dirai à tous, je dirai au monde entier ce que mes yeux ont vu, ce que mes mains ont touché. . .
Et son émotion fut si violente qu'il tomba à terre, évanoui.
On le releva et on le ramena chez lui.
Quand il reprit ses sens, il révéla ce qui lui était arrivé; tous coururent chez Alexandre.
Mais Alexandre avait disparu.
On raconte que depuis cet événement un vieillard de noble et haute stature erra longtemps en Sibérie et qu'il vit venir son heure dernière dans les Monts Ourals, à la limite de l'Europe... »
Quel instant solennel ce dût être ! . . . Quel suprême affranchissement d'âme I ...
(( Ce fut par une lumineuse et sereine journée de septembre 1908, raconte M. Lasarewski, membre de la Cour martiale maritime, que j'arrivai chez Tolstoï. Le laquais qui me reçut m'introduisit dans la vaste salle à manger de la vieille maison seigneuriale de lasnaïa-Poliana et me pria d'attendre. Quelques instants s'écoulèrent. Soudain, les deux battants de la porte s'ouvrirent et livrèrent passage au fauteuil dans lequel on promenait Tolstoï.
Le 29 août, le lendemain du jour où il avait fêté sa soixante-quinzième année, le comte, au cours de sa promenade à cheval,
était descendu de sa monture pour traverser un petit ravin. Au moment de remonter en selle, le cheval impatienté lui avait écrasé à moitié le pied droit. Le mal n'était pas très grave : cependant Tolstoï ne pouvait ni marcher, ni se tenir debout, ce qui ne laissait pas de lui être pénible.
Le fauteuil fut roulé près de la table, en face de moi. Deux yeux brillants de jeunesse me dévisagèrent, tandis que je contemplais la tête vénérable encadrée d'une barbe blancho. Puis je me levai, m'approchai du maître et me nommai. 11 me tendit sa main tiède et sèche ; son expression de curiosité avait fait place à un large sourire bienveillant. 11 m'adressa quelques paroles flallouscs.
Un domestique lui servit son déjeuner.
Lorsqu'il eut achevé de manger, il mo posa une foule de questions sur la santé de Tcliékof que j'avais vu peu de temps auparavant. La vivacité et la vigueur des propos de Toi stoï ne m'élonnèrent pas moins que sa mémoire et la profondeur de ses regards.
— Nous nous reverrons aujourd'hui, me dit-il, en prenant congé de moi ; je tiens à vous parler encore; car, n'est-ce pas? vous appartenez à cette terrible institution qu'est la Cour martiale maritime ?
Je répondis d'un signe de tête affirmatif.
On emmena Tolstoï dans son cabinet de travail; je sortis dans le parc.
J'étais enchanté de me trouver à lasnaïa- Poliana, après le jubilé, à un moment où rien ni personne ne fatiguait l'attention du maître.
La chambre qu'on m'avait donnée était autrefois le cabinet de travail de Tolstoï. Elle contenait une partie de la bibliothèque de la maison. Sur les rayons se trouvaient quantité de vieux livres traitant presque tous de théologie : des Bibles, des Evangiles, la vie des Pères de l'Eglise, les Epîtres des Apôtres, des missels, des vies de Saints.
Quelques feuilles de papier blanc trainaient sur la table à écrire. J'en pris une et commençai à noter mes impressions.
La cloche du déjeuner retentit au premier
2ia TOLSTOÏ INTIME.
étage. Je me rendis de nouveau dans la salle à manger où nous attendait 1 épouse du maître, la comtesse Sophie Andrécvna. Quand je m'approchai d'elle, Tolstoï prononça à haute voix mes nom et prénoms.
La cuisine était végétarienne; cependant, un plat de veau était servi à part pour les enfants et pour ceux qui désiraient de la viande.
Nous nous mîmes à tahle.
— J'ai reçu un grand nomhre de lettres aujourd'hui, me (ht Tolstoï, mais deux seulement sont intéressantes, quoiqu'elles fourmillent de fautes. On m'a envoyé, en outre, un paquet de hrochures écrites en vieux slave d'église. L'adresse, imprimée à la machine à écrire, commençait par ces mots : (C A la brehis égarée... » Que de peines inutiles ! ajouta Tolstoï en souriant.
Le repas dura assez longleinjis. Lors(|u'enfin je restai seul avec lui, le comte m interrogea sur le fonctionnement de la Cour maritime et sur les verdicts qu'elle rendait. Le cas d'un
SOUVENIRS D UN JUGE MILITAIRE. 2i3
matelot affilié aune secte dissidente, et accusé d'avoir converti des camarades à sa doctrine, l'intéressa tout particulièrement. Quand je lui annonçai qu'il avait été acquitté et versé dans la réserve, Tolstoï s'écria :
— Que Dieu soit loué !
J'ajoutai que depuis mon entrée en fonctions, soit depuis 1897, nous n'avions prononcé aucune condamnation à mort, mais que, néanmoins, cette carrière ne répondait pas à mes goûts et que mon plus cher désir était de démissionner. Tolstoï me caressa la main et m'approuva d'un air joyeux.
— Oui , oui ... Et le plus vite sera le mieux . . . Vous ne rendez service à personne et vous vous perdez vous-même.
Nous parlâmes ensuite de la misère du peuple et des ouvriers.
Je racontai à Tolstoï que j'avais vu au marché Khitrovo de Moscou de pauvres hères se nourrir de tètes de harengs décomposées, d'oeufs pourris, de viande bouillie grouillante de vers blancs, de fruits gâtés. J'émis l'idée
2l4 TOLSTOÏ INTIME.
qu'il serait bon de prolester dans un article contre la vente publique de ces immondes détritus,
La réponse de Tolstoï m'étonna :
— Ce n'est pas que l'infortune qui a réduit ces malheureux à l'état d abjection où vous les avez vus, c est aussi l'ivrognerie et la débauche, dans la majorité des cas. On ne saurait se livrer à ces deux vices et vivre ensuite dans la paix et l'aisance. Il serait tout aussi injuste de voir un homme atteint d'une maladie honteuse se guérir très vite grâce à son argent. . . Je n'approuve pas non plus ces établissements d'assistance par le travail : ce n'est pas un secours, mais un succédané de secours. A mon avis, les philanthropes, comme le docteur Haas, par exemple, n'ont fait aucun bien à 1 humanité.
Puis la conversation roula sur la dissolution des mœurs de la haute société. Tolstoï hocha tristement la tête et déclara :
— Maintenant encore, je ne puis me rappeler sans dégoût ma vie de garçon, et, en
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général, ma jeunesse. C'est épouvantable! Cette dépravation vient de ce que nous ne vivons pas et de ce que nous ne nous nourrissons pas d'une façon normale. Cette transgression des lois naturelles explique les excès vénériens. Je demandai un jour à un jeune paysan célibataire — il était encore imberbe — comment il pouvait vivre sans femme. « Je n'ai pas le temps d'y penser, » me répondit-il. Dans notre classe, on n'y pense que trop. Dès nos jeunes années, on nous donne à entendre qu'il est difficile et malsain de s'astreindre à la continence. C'est une erreur. Il suffit de traiter toutes les femmes que nous approchons comme si elles étaient notre mère ou notre sœur, pour éviter toute tentation bestiale.
A ce moment la comtesse entra et nous nous tûmes.
Je descendis au rez-de-chaussée oui je no-
2l6 TOLSTOÏ INTIME.
tai. le plus fidèlement possible, ma conversation avec le maître.
Le soir tombait. Les domestiques mettalent le couvert pour le dîner et entre-choquaient la vaisselle. Je sortis et me promenai quelque temps dans le parc. Il faisait tiède ; un silence profond régnait. Je me sentais indiciblement heureux.
Je me rappelai le lycée et la phrase grecque relative à Socrate, que nous traduisions en cinquième : <( Il est aussi accusé de dépraver la jeunesse et de ne pas révérer les dieux de la patrie. »
Je fus frappé par le parallèle que l'on pouvait établir entre Tolstoï et le philosophe. L'un comme Taulre furent accusés, non pas de nier l'existence de la divinité, mais de la comprendre autrement que ne le voulaient les lois de leur pays.
Je me dis que, dans quelques siècles, les écoliers apprendraient l'histoire de Tolstoï, comme nous avions étudié celle de Socrate.
A la nuit close, je revins vers la maison et
m'assis sur le perron. Le crépuscule s'cleignait peu à peu et un parfum de fleurs fluctuait dans la brise.
La cloche du dîner m'arracha à mes réflexions.
Tolstoï parut, roulé dans son fauteuil jusqu'à la table. De même qu'au déjeuner, nous bûmes d'excellent kvas à même la carafe. La conversation fut animée et familière. Après le dessert, nous restâmes longtemps attablés. La comtesse parla des femmes d'écrivains.
On servit des fruits, un melon, du thé. Puis le comte fut reconduit dans son cabinet de travail.
Le prince Obolensky, gendre de Tolstoï, me tendit un cahier où figurait une série de questions dans le genre de celles-ci : « Quel est votre principal défaut.^ Pour quel défaut avez- vous le plus d'indulgence.^ Quel est votre auteur favori.^ » etc.. Il y en avait une vingtaine. La dernière était : « Avez-vous répondu sincèrement à chaque question.^ >> La per-
sonne consultée n'était pas tenue de signer ses réponses.
Je jetai un coup d'œil sur les formulaires déjà remplis. Tous sans exception répondaient : Tolstoï, à la demande : « Quel est votre auteur favori.!^ » J'eus la franchise d'inscrire en regard de la dite question le nom d'Anton Tchékof.
La fille du comte, Tatiana, était à demi étendue sur le canapé. Ses sœurs, Marie et Alexandra chantonnaient, rassemhlées dans un coin de la pièce. Le prince Oholcnsky se balançait dans un rocking-cliair. Je remplis le questionnaire, assis à la table ronde. Celte tâche accomplie, je me mis à rélléchir à ce que Tolstoï m'avait dit.
— Eh bien ! avez-vous répondu à toutes les questions.'^ me demanda le prince Obolensky.
— Oui!
— Pour VOUS récompenser, permettez-moi de vous offrir une tranche de melon.
Un valet de chambre apporta deux guitares. Alexandra et Marie les prirent et les accordèrent.
Les fenêtres étaient ouvertes. On voyait le ciel foncé, pareil à un velours bleu parsemé d'étoiles d'or.
La jeune Marie baissa la tête et se balançant légèrement, elle commença à chanter, en s'accompagnant de son instrument.
Oh! belles nuits d'amour...
Sa voix se mariait à celle de sa sœur : Je le reverrai toujours. .
Nulle part et jamais, cette romance ne me produisit une telle impression.,.
Après un instant de silence les deux voix reprirent :
L'implacable destin répéterait en vain...
La porte du cabinet de travail du comte s'ouvrit sans bruit et je ne sais qui conduisit
Tolstoï dans la pièce. La tête basse, il semblait être sous le charme de la musique.
Mon souvenir hélas ! ne vous délaisse pas...
pleura la chanson.
C'était le plus beau passage. Quand elle fut achevée, Tolstoï leva la tête et s'exclama :
— Que c'est joli ! que c'est joli !
Le moment de prendre congé était venu.
11 restait un peu plus d'une heure jusqu'au passage du train. Je m'approchai de Tolstoï et lui demandai sa photographie.
— Avez-vous déjà tenu un gouvernail ?
interrogea-t-il.
— Oui!
— Hé bien ! la roue d'avant de mon fauteuil se manœuvre de même. Ayez la bonté de me conduire dans mon cabinet de travail.
J'obéis en prenant mille précautions, pour ne pas culbuter une chaise ou heurter la porte.
— Et maintenant, menez-moi vers la table... Bien! Donnez-moi ce paquet que vous voyez là.
Je lui tendis une grosse enveloppe d'oij il sortit quelques portraits tirés sur cartes postales.
— Lequel voulez-vous.^
— Veuillez me donner, répondis-je, celui qui vous représente assis dans un fauteuil, comme vous l'êtes maintenant.
— Bien ! Donnez-moi une plume.
Et le comte signa le portrait. Je le remerciai, tout ému, en pensant que j'allais partir dans quelques instants et que je ne le verrais plus de longtemps, peut-être plus jamais.
— Adieu, maître!
Tolstoï garda ma main entre ses doigts tièdes et secs.
— Attendez! que voulais-je vous dire encore? Ah! oui... La personnalité chez les écrivains, c'est la sincérité. Quand on est sincère, on est toujours personnel... oui, la
sincérité... Et plus tôt vous démissionnerez, mieux cela vaudra... Au revoir!
Aujourd'hui encore, et bien que maintes émotions précieuses soient venues enrichir mon âme et ma pensée, cette journée de septembre passée à lasnaïa-Poliana reste un des jours les plus mémorables de mon existence. »
(( J'ai passé souvent, raconte, dans une lettre adressée à un journal russe, M. Novikof, un paysan lettré, fervent adepte de Tolstoï, devant le n° 21 de la rue de Khamovnitchesky où le maître habitait pendant l'hiver, à Moscou. Chaque fois, je rebroussais chemin, sans oser franchir la barricade des conventions sociales représentée, en l'espèce, par des sonnettes, des portiers et des valets de chambre. Mais mon désir d'approcher Tolstoï était trop vif pour qu'il ne surmontât pas ces obstacles. Et c'est ainsi qu'un jour de l'hiver 1890, je franchis son seuil, ému et embarrassé.
aa/i TOLSTOÏ INTIME.
Une dizaine de visiteurs se trouvaient chez le comte : étudiants des deux sexes, messieurs âgés à l'air docte, un séminariste et quelques ouvriers.
Lorsque j'entrai, Tolstoï me salua et me reprit vivement quand je lui donnai son titre de comte :
— Non pas... non pas, balbutia-t-il confus, je m'appelle Léon Nicolaïéwitch, tout simplement.
Puis il me fit asseoir dans un des deux fauteuils de cuir du salon cl la conversation interrompue par mon arrivée, fut reprise en ma présence. Le séminariste avait entrepris une véritable confession. 11 dépeignait sa vie dissolue, son unique désir de terminer ses études afin de pouvoir vivre grassement jusqu'au jour où, malgré ses débauches et l'endurcissement de son cœur, une soudaine inspiration d'en liaut, une extraordinaire révélation de sa conscience, lui avait fait comprendre du coup la vérité cl le mensonge de son existence.
SOUVENIRS D UN PAYSAN. 2a5
Tolstoï avait pris un air ennuyé, mais le séminariste ne s'en apercevait pas et continuait :
— Et aujourd'hui, maître, j'ai résolu de réformer ma conduite. Je ne veux pas apprendre à tromper le peuple et à vivre à ses dépens. Aidez-moi à en finir avec ma honteuse jeunesse. Je n'ai pas seulement commis des péchés, j'ai fait aussi des dettes. J'ai besoin, aujourd'hui même, de cent cinquante roubles pour les payer. Prêtez-moi cette somme pour quelque temps.
— Et moi, s'écria une jeune étudiante avec embarras, je suis venue vous prier de m'en prêter cinquante. Il y a longtemps que j'en ai l'intention, mais je n'osais pas la formuler. Maître, j'ai ma mère malade; dans trois mois j'aurai terminé mes études de sciences. Il me sera possible alors de gagner ma vie et de vous rembourser.
Le silence se fit. Nous étions à la fois stupéfaits et confus. Un des messieurs à l'air docte et deux étudiants prirent congé à la hâte et disparurent.
— Voilà bien ma chance ! s'écria Tolstoï. Vous me demandez deux cents roubles et ce matin j'ai reçu de Suisse une lettre dans laquelle une dame m'adjure de lui envoyer cinq cents roubles, sous prétexte que ses ressources sont épuisées et que sa fille doit terminer ses études au Conservatoire. Que cela ne vous surprenne pas! Il n'est pas rare qu'on me demande mille, deux mille et jusqu'à trois mille roubles et cela presque chaque jour... Que les gens sont étranges! Ils me demandent une chose que je n'ai pas et ils se gardent bien de me dire où je dois prendre l'argent qu'il leur faut. Pouvez-vous me dire comment je puis me procurer les cent cinquante roubles qui vous sont nécessaires? continua- t-il en s'adressant au séminariste.
Celui-ci se troubla, rougit et balbutia quelques mots sur le succès rencontré par les Oîuvres de Tolstoï. Le prix payé au maître pour une seule page suffirait à le sauver du déshonneur.
Mais le comte l'interrompit, en lui rappc-
lant qu'il avait, depuis longtemps, renoncé à ses droits d'auteur et que ses travaux littéraires ne lui rapportaient rien.
Dépité par son échec, le séminariste s'en alla en compagnie des étudiants, sans saluer les ouvriers. Nous nous sentîmes aussitôt plus à notre aise.
— Les gens de notre classe, reprit Tolstoï, sont tellement éloignés de la vérité que même lorsqu'ils reconnadssent leurs erreurs, ils sont incapables de s'affranchir des mensonges coutumiers. Ceux qui, — comme ce séminariste — veulent sincèrement mener une vie meilleure, ne peuvent consentir à renoncer à leur bien-être personnel. Ils croiraient déchoir en prenant place tout d'abord dans les rangs du peuple qu'ils veulent instruire, bien que, malgré son ignorance, il leur soit infiniment supérieur au point de vue moral.
Nous nous levâmes pour partir.
Je remerciai Tolstoï de son bienveillant accueil et lui fis part de ma fervente admiration .
— Je suis très heureux d'avoir en vous un adepte, me répondit-il, d'un air soucieux. Mais, vous l'avouerai-je .•^ J'ai bien peur que vous ne payiez cher vos relations avec moi. Je crains qu'un jour ou l'autre un malheur ne vous arrive, et que votre famille désespérée ne me maudisse.
Je répondis que j'étais libre d'aller où bon me semblait.
Tolstoï me serra la main.
— Plusieurs personnes déjà ont été arrêtées pour m'avoir fréquenté. Et l'on m'accable continuellement de reproches.
Je répliquai ;
— J'ai entendu en effet certains de mes camarades trouver mauvais que vous soyez en liberté, alors que tant d'autres sont envoyés en prison ou en exil à cause de vous.
— Quepuis-je faire à cela.-^ s'écria Tolstoï. Croyez-vous que je reculerais devant la prison ? Vous le voyez : ma vie est à moitié vécue, elle touche à sa fin. Peu m'importe où je mourrai.
SOUVENIRS D UN PAYSAN. 22f)
Nous nous quittâmes comme des frères. Et j'eus en me séparant de lui le douloureux pressentiment que nous ne nous reverrions pas de longtemps.
Quelques années passèrent durant lesquelles j'écrivis souvent au maître et reçus plusieurs fois de ses nouvelles.
Les prévisions de Tolstoï se vérifièrent. Le malheur fondit sur moi.
Comment la chose arriva-t-elle ? Il me semble inutile de le dire, car on trouve toujours des prétextes, lorsqu'on en cherche.
Si j'échappai à la prison^ je dus subir de pires épreuves. En un court laps de temps, on m'envoya en Pologne, puis à Kazan, puis dans les steppes éloignées de Tourgaï, où selon l'expression d'un fonctionnaire (( il n'y a pas de poHliquc », car il n'y a pas d'habitants, sauf quelques Khirgizes nomades.
Expédié d'un endroit à un autre, tel un
23o TOLSTOÏ INTIME.
colis par express, j'étais attendu et escorté aux gares et aux débarcadères, comme un personnage de haute importance. On mobilisait pour moi gendarmes et cosaques. Je dois avouer que je ne méritais pas la centième partie de l'honneur qu'on me faisait ainsi. Le croirez-vous ? J'étais accompagné aux lieux d'aisance même, par deux soldats baïonnette au canon ou par deux gendarmes revolver au poing. Je crois que les personnages les plus haut placés ne furent jamais l'objet d'une pareille sollicitude.
On me lit faire plus de trois mille kilomètres en chemin de fer; puis, je franchis à pied, par étapes, plus de cinq cents kilomètres dans les steppes de Tourgaï, au delà d'Orenbourg. Dans les villes, les corps de garde me servaient de gîte; dans l'Oural, on me faisait coucher à la prison d'étape des villages cosaques que nous traversions. Mais, quand nous fûmes en pleine steppe, on ne put m'enfcrmer nulle part.
Les champs nous entouraient à perle de
SOUVENIRS D UN PAYSAN. aSi
vue. Les Cosaques durent renoncer à dormir pour me surveiller à tour de rôle. Tandis que je sommeillais, un soldat me gardait, appuyé sur son fusil. « Couche-toi ! » lui disais-je parfois, « je ne m'enfuirai pas ! » — « Non 1 répondait-il, ma consigne me le défend I »
N'est-ce pas étrange ? Dieu a créé la nuit pour le repos et les hommes ont étabU des consignes qui l'interdisent.
Mon cas était sans gravité, mais on s'empressa d'en faire un véritable « crime ». En me frappant, on visait surtout Tolstoï et sa doctrine que j'avais l'honneur de représenter aux yeux des autorités. C'est pourquoi j'entendis journellement injurier le grand penseur. Dans les interrogatoires que je dus subir, on se montra d'une sévérité excessive, comme si ces fonctionnaires puissants avaient eu devant eux, non pas un pauvre paysan, mais Tolstoï lui-même, invulnérable à leurs coups.
L'employé qui m'interrogea à Moscou m'affirma que le comte était fou depuis long-
aSa TOLSTOÏ INTIME.
temps et qu il ne fallait, par conséquent, attacher aucune foi à ses paroles.
Et l'on eût dit que tout le monde s'était mis d'accord, depuis Varsovie à Tourgaï, pour parler de Tolstoï sur le même ton.
A Aarsovic, un chef de police à cheveux roux s'écria devant moi, en frappant du pied avec colère : « Pourquoi donc les ministres et les métropolitains hésitent-ils si longtemps? Qu'atlend-on pour exiler cet homme funeste? »
A Kazan, on se montra plus humain. Ni cris, ni injures, ni menaces ne furent proférés. On se contenta de me prouver, d'un ton sentencieux :
— Tolstoï a peut-être raison, mais sa morale n'est pas faite pour une époque comme la nôtre.
Et dans la steppe, le capitaine ivre me cria en me montrant le poing :
— A qui ton Tolstoï cnseigne-t-il ses saintes vérités? A des gens comme toi. Et comhien sont-ils? Dis-moi, comhicn sont-ils?
SOUVENIRS D UN PAYSAN. a33
Admettons qu'il y a quelques dizaines de mille d'imbéciles de la sorte dans toute la Russie. Qu'est-ce que cela ? Quand nous le voudrons, nous pourrons les réduire en poussière dans le creux de la main !
— Je vous l'avais bien dit! Je vous l'avais bien dit ! s'écria gaîmcnt Tolstoï lorsque, en IQOO, revenant des steppes de Tourgaï, j'allai lui rendre visite, non plus à Moscou, mais à lasnaïa-Poliana.
Avec son air robuste, ses cheveux et sa barbe blanche, son sarrau gris, Tolstoï ressemblait à un vieux paysan qui ne prendrait plus une part active aux travaux des champs, mais qui surveillerait pourtant son bien d un œil vigilant. Si un jour on le canonise, ses portraits attireront pendant des siècles l'attention des hommes, tant l'expression douloureuse du visage est à la fois sévère et miséricordieuse .
— Je VOUS avais bien dit qu'il vous arriverait malheur ! répéta- t-il en me prenant la main. J'appris en son temps votre arrestation et votre exil. Inquiet sur le sort de votre famille, je voulus faire des démarches pour obtenir votre élargissement, mais je ne pus savoir où vous étiez et de quel (( crime » on vous inculpait.
J'appris brièvement à Tolstoï comment et et pourquoi j'avais été arrêté. Fort heureusement, les preuves de ma culpabilité avaient manqué. On n'avait retenu à ma charge que les passages de mes lettres oii je protestais contre le pillage des biens publics et les dépenses qu'allait occasionner le couronnement.
— C'est fort heureux que vous ayez pu échapper à un jugement, dit Tolstoï ; puis il ajouta plus bas : Drojine n'a pu résister, il est mort récemment. Et vous, avez-vous été battu .3
Cette fois encore, Tolstoï avait des visiteurs, entre autres des étrangers qui ignoraient le russe.
Il était près de cinq heures et le grand écrivain se préparait à sortir.
Nous nous mîmes en route.
Tolstoï me fit traverser le jardin ; puis nous nous engageâmes dans un sentier qui s'en allait sous bois. On respirait librement et mieux après l'averse; des goutelettes d'eau diamantaient les feuilles ; les oiseaux recommençaient à chanter.
Nous marchâmes longtemps par les sentes humides, sans parler, de peur de troubler le silence de la forêt. Tolstoï avançait avec une rapidité si juvénile que j'avais peine à le suivre. Enfin il ralentit le pas et me demanda :
— Dites-moi, m'avez-vous maudit quand vous étiez enfermé dans les corps de garde et les prisons d'étape .►^
— Oui, avouai-je, pendant mes courts moments de faiblesse. Les premiers temps, il m'était dur de supporter cette situation humiliante, d'autant plus que j'ignorais où l'on me conduisait et ce qu'on ferait de moi. Puis, l'habitude aidant, je m'accoutumai si bien à
cette bizarre existence que chaque matin, je regrettai le chenil oii l'on m'avait parqué pour une nuit. Par la suite, je trouvai même que c'était amusant. Je me figurai que je faisais une sorte d'excursion dans la plaine et la montagne aux frais de l'Etat, en qualité de prisonnier politique. Les chefs ne mettaient jamais leurs menaces à exécution. Et je m'habituai aussi à leurs vains propos. D'ailleurs, ils m'injuriaient moins qu'ils ne vous insultaient, vous...
— Oui, je le comprends! répondit Tolstoï avec animation. Les hommes tiennent beaucoup à leur œuvre. Dites à un homme qu'il manque de tact, d'intelligence, de probité, il pourra à la rigueur vous le pardonner. Mais essayez de condamner son onivre, de lui prouver que son travail est inutile et mauvais, cet hommc-là, quel qu'il soit, deviendra votre ennemi... surtout s'il commence à avoir conscience, en son for intérieur, de la vanité de ses efforts. Rappelez-vous les cruautés, les crimes commis pendant de
SOUVENIRS d'un PAYSAN. 287
longs siècles. L'union des prêtres et des souverains du monde a amené cette monstrueuse inégalité des hommes dont nous souffrons maintenant. Les neuf dixièmes de l'humanité vivent dans l'ignorance et la misère ; l'autre dixième qui possède la clef de la compréhension de la vie, s'engraisse dans la satiété matérielle; elle est pervertie au suprême degré; elle n'avance pas elle-même et elle empêche les autres d'arriver à la lumière. Rappelez-vous ces bœufs et ces chats égyptiens, les oracles et les Jupiters antiques, les Péroun et les Voloss de Kief, toutes les chaînes et toutes les entraves que les princes et les prêtres ont forgées pour l'âme libre de l'homme ! Voyez donc ! continua lyriquement Tolstoï en me désignant la forêt étincelante, rafraîchie par la pluie. La vie de l'homme ne serait-elle pas un bonheur perpétuel sur cette terre divine, s'il était libre .^
— Mais c'est à ce dixième d'hommes privilégiés que nous devons la science, dont nous profitons tous... alléguai-je.
— Et qui nuit également à tous en développant le côté extérieur de la vie au détriment du côté intérieur, répondit-il. On a inventé les parapluies, les montres, les caoutchoucs, combien d'autres choses encore... Et c'est à cause de cela que des hommes doivent s'entasser dans des fabriques fumeuses, dans les mines, au mépris des conditions naturelles de la vie. Il est vrai que la société actuelle est parvenue à obtenir et à vendre à bon marché le sel, le pétrole, le goudron, etc., mais elle a aussi propage le tabac, l'opium, l'alcool qui ruine et abrutit des millions d'individus: elle a également aidé à la propagation des maladies sexuelles, de la débauche, etc.. Aveuglés par leurs inventions, les gens soi-disant civilisés ne se rendent pas compte que leurs conquêtes ne servent qu'à la centième partie de 1 humanité, et que non seulement les quatrevingt-dix-neuf centièmes restant n'adoptent pas les formes perfectionnées de la vie, mais qu'ils les écartent, car la grande majorité
SOUVENIRS d'un PAYSAN. aSg
comprend que le progrès extérieur et criard, avec ses parapluies et ses montres, excite l'envie et corrompt les cœurs. La civilisation a terriblement compliqué la vie sociale en l'encombrant de milles choses vaines. Les hommes sont si occupés à les poursuivre qu'ils oublient leur essence divine. Ils oublient surtout qu'ils sont infiniment supérieurs à ces futilités, fruits d'une science erronée. Peu leur importe la divinité qu'ils servent, pourvu qu'ils ne soient pas en retard sur leurs voisins et qu'ils leur ressemblent dans leur vie extérieure...
Je racontai à Tolstoï comment, à Varsovie, j'avais été reçu par un vieil académicien chez lequel on m'avait envoyé. Au lieu de m'admonester, comme il devait le faire, l'excellent homme m'avait parlé à cœur ouvert.
— On peut vous envoyer en prison, me dit-il, ou aux compagnies de discipline, peu importe, vous ne serez malheureux nulle part, parce que, où que vous soyez, on vous servira du gruau et de la soupe. Mais pour
a4o TOLSTOÏ INTIME.
nous autres qui sommes accoutumés dès notre enfance à la considération et au bienêtre, une pareille situation serait insupportable. Et que diraient nos parents, nos enfants, nos femmes? Leurs reproches et leurs récriminations suffiraient pour qu'on s'enterrât vivant. Evidemment, tout est possible quand on est jeune. Mais à mon âge, on ne pense plus à de pareils exploits.
— Oui, répéta Tolstoï, c'est affreux de reconnaître la fausseté de sa situation quand on est vieux et qu'on n'a plus la force d'en changer. On me reproche souvent d'envoyer les autres travailler aux champs tandis que jhabite une maison confortable et ne fais aucune des besognes que je commande. Je sens combien ce reproche est justifié.
— 11 y a longtemps que je voulais vous parler à ce sujet! dis-je. Il m'a toujours semblé qu'il vous seyait mal de vivre derrière douze portes que des laquais ouvrent quand on vient vous voir.
— Pensez-vous que j'en sois enchanté !
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soupira le comte. Mais que faire? Je n'ai pas eu jadis la force de rompre avec ce genre de vie. C'est là ma première faute... Puis les années passèrent. Et maintenant (il ralentit le pas), vous-même vous n'auriez pas le courage de me blâmer. On ne commence pas une nouvelle vie à 72 ans. Autrefois, j ai pensé à me fixer dans un autre village et à y vivre avec n'importe quel pauvre diable sans famille. Mais le temps a coulé et je ne me suis pas aperçu que la vieillesse venait... Je ne répugnais pas aux travaux de la campagne : au contraire, je les ai toujours beaucoup aimés. Je leur dois les meilleurs souvenirs de ma vie.
Des nuages s'amassaient au ciel ; des roulements de tonnerre se firent entendre. Nous rebroussâmes chemin; nous étions à trois kilomètres de la maison.
Je parlai des querelles de famille qu'il est si difficile d'éviter.
— L'épreuve la plus pénible que Dieu infligea l'homme, c'est la famille, dit Tolstoï. Ce n'est pas pour rien qu'on a dit que seul,
ih TOLSTOÏ INTIME.
l'homme heureux dans sa famille est vraiment heureux. Le pire, c'est qu'on est enchciîné à elle pour toujours et qu'on y est sans cesse en butte à un feu croisé de conversations, de potins, d'opinions que l'on ne peut entendre sans irritation. Je me suis toujours cllorcé de garder mon sang-froid en ces circonstances. Le plus souvent mcme, j'ai cédé. De cette façon, la réconciliation se faisait plus vite; puis, le calme revenu, l'afialrc s'arrangeait d'elle-même. Dans la vie de famille, comme en général dans toutes relations avec autrui, la douceur vaut mieux que la violence, car la colère qu'on n'étoulTc pas à son début est pareille à une boule de neige qui grossit toujours en roulant. Et presque toujours, on se voit obligé de regretter de n'avoir pas su éviter la querelle.
L'orage qui menaçait éclata au-dessus de nous. De larges gouttes de pluie tiède crépitèrent dans les arbres et sur la route. Nous regagnâmes en hâte la vieille demeure seigneurialew.