‹ Tolstoï intimeChapitre 35 sur 44 · LE NOYER · texte numérisé non relu

LE NOYER

Un soir d'hiver, nous étions rassemblés dans la grande salle à manger autour de Tolstoï qui avait accoutumé, après le repas, de nous conter soit une histoire de sa jeunesse, soit une vieille légende exhumée d'un livre ancien.

Nous aimions cette heure entre toutes pour le charme poétique dont l'ornait la parole du maître, tandis qu'au dehors la bise faisait rage et que la neige tourbillonnait sous le ciel noir.

L'un de nous ayant prié le comte d'évoquer, une fois encore, la campagne de Cri-

mée à laquelle il prit part, Tolstoï répondit, après un court instant de réflexion :

— Volontiers. Cette guerre m'a laissé des souvenirs impérissables. J'étais jeune alors et dans l'âme des jeunes gens les spectacles de l'univers se gravent en traits indélébiles. Le fait que je vais vous retracer n'est pas sans m'avoir laissé quelque remords. Et pourtant, il s'agit moins d'une mauvaise action que d'une subite aberration, somme toute, pardonnable.

iNous étions alors sous Sébastopol. Je me trouvais au quatrième bastion lorsqu'on me nomma, je ne sais trop pourquoi, clief d'une demi-batterie de montagne. A la tète de mes liommes, j'allai prendre possession du poste qui m'était assigné, à plusieurs verstes du champ de bataille, hors de la zone battue par le feu do l'ennemi. Nous plaçâmes nos canons sur une éminence voisine, prêts à tirer. Tout à coup, au moment de donner un ordre, j'aperçus derrière moi un magnifique noyer dont le tronc avait au moins

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