‹ Tolstoï intimeChapitre 41 sur 44 · LES BIENFAITS DE TOSLTOÏ · texte numérisé non relu

LES BIENFAITS DE TOSLTOÏ

l'envie de celle que je ne pouvais secourir, je recommandai au paysan de ne faire venir que la mère des huit enfants. Mais il ne me comprit sans doute pas, car il me ramena les deux pauvresses. Mon embarras fut grand à la pensée que j'allais mécontenter une de ces malheureuses. Je remis néanmoins les trente roubles à celle à qui je les avais destinés et j'adjurai l'autre de ne pas envier sa compagne. Savez-vous ce qu'elle me répondit .►^ (En disant ces mots la voix de Tolstoï s'altéra et ses yeux se remplirent de larmes.) (( Que dis-tu là, Léon iSicolaïéwitch ? L'envier.^ Loin de moi cette pensée... Ce que tu viens de faire est très juste. Elle a plus besoin d'être secourue que moi. Lorsqu'elle aura du lait, elle en donnera à mes enfants. Nous te remercions, toutes les deux, de tout notre cœur. ))

Il faut connaître leur misère pour comprendre la beauté de cette réponse, conclut Tolstoï, profondément ému.

26a TOLSTOÏ INTIME.

Chacune des visites qu'il nous faisait, à Ovsiannikovo, apportait une clarté dans notre intérieur.

Un jour qu'il prenait congé de nous, il fit de la main un signe d'adieu à notre bébé, une enfant de neuf mois, que notre vie solitaire avait rendue un peu sauvage. La petite fille regarda le comte de ses grands yeux étonnés, ouvrit gaîmcnt sa bouche rose et, de joie probablement, elle y porta son pied.

— Je ne puis déjà plus en faire autant, s'écria Tolstoï dans un éclat de rire.

Puis il sauta en selle avec la légèreté d'un jeune cavalier et disparut au galop de sa monture. »

C'était en 190/i. Tolstoï, alors malade, écrivit les lignes suivantes en réponse aux centaines de personnes qui lui adressaient chaque jour des lettres de tous les coins du pays, pour s'informer de sa santé. Il était sous l'impression d'événements pénibles et cette courte épître dépeint l'état d'âme et les sentiments complexes qui agitaient alors le grand écrivain.

i (( J'ai reçu votre lettre et suis heureux de pouvoir y répondre. Une longue expérience, plutôt que le raisonnement, m'a convaincu de la spiritualité de la vie humaine. L'homme est esprit, et il est une parcelle de

a64 TOLSTOÏ INTIME.

Dieu, contenue en des limites définies que nous appelons matière; mais )a vie de l'esprit n'est sujette à aucune mutilation, et encore moins à la soulTrancc. Elle croît toujours régulièrement, en élargissant les bornes qui l'cnsorront. Toutefois c'est le propre de l'homme de tomber dans l'erreur et de croire que l'essence de la vie se trouve dans les frontières qui la limilent. c'est-à-dire dans la matière. Victimes de cette erreur, nous considérons les souffrances corporelles et surtout la maladie et la mort, comme un malheur, alors que ces souffrances (aussi inévitables que la mort) anéantissent les murailles qui emprisonnent notre esprit, et, en détruisant la séduction de la matière, nous ramènent à une meilleure conception de la vie : elles nous montrent qtie nous sommes des ôtres spirituels et non matériels. Plus la souffrance physique est forte, jilus la souffrance qui nous |>;irnîl suprême, I.i mort, est proche, plus 1 honmie s'affranchit facilement des séductions de la vie terreslr

et mieux il reconnaît qu'il est esprit. A vrai dire, ce sentiment ne lui donne pas les plaisirs violents de la vie animale; mais, en revanche, il ressent une liberté complète, la certitude de son invulnérabilité, de son indestructibilité, il sent qu'il est un avec Dieu, principe et essence de tout. Alors la mort n'est plus redoutable, ce n'est plus que l'affranchissement et la résurrection; celui qui a éprouvé ces sentiments ne les changerait pas pour n'importe quel plaisir matériel. Je puis le dire, car j'ai éprouvé cela avec une force extraordinaire pendant ma maladie.

« Sitôt guéri, deux sentiments opposés m'envahirent. L'un, la joie de l'animal qui revient à la vie; l'autre, le regret de l'être spirituel et l'amoindrissement de la consscience, si complète pendant la maladie. Mais malgré toutes les sensations de la vie transitoire recommencée avec une énergie nouvelle, dès la convalescence, je crois, je sais que la maladie a été pour moi un bien

a66 TOLSTOÏ INTIME.

suprême. Elle m'a donné ce que ni mes raisonnements, ni ceux des autres n'avaient pu me donner, et ce qu'elle m'a apporté, je ne le perdrai jamais, je l'aurai toujours avec moi. Ce n'est pas en vain que la sagesse populaire dit à propos des maladies, des incendies, de tout ce qui est indépendant de la volonté humaine : (( Le Seigneur nous a visités. ))

(( Il n'y a rien de pire, sous le rapport de l'acquisition du vrai bonheur, que ce que les gens se souhaitent à eux et aux autres, c'est-à-dire la richesse, la santé, la gloire.

« Dieu veuille que vous compreniez tous les bienfaits de la souffrance et de lapprorhe de l'inévitable mort. Je reconnais que pour cela il est indispensable de croire en son essence spirituelle, parcelle de Dieu, qui n'est sujette à nulle transformation, à nul amoindrissement, et encore moins à la souffrance et à l'anéantissement. Mais d'après votre lettre, j'ai des raisons de penser que

VOUS partagez cette croyance ; sinon vous y viendrez.

(( Que Dieu garde vos âmes plus encore que vos corps! ))

Page 1