LES BIENFAITS DE TOLSTOÏ
Tolstoï qui éprouve pour elle une profonde et sincère affection lui rend souvent visite. Leurs rencontres sont touchantes,
— Hé bien! nous mourons, M""' Sch...P s 'écrie-t-il joyeusement en arrivant.
— Nous mourons, mon ami. répond-elle avec la même gaieté.
— En étes-vous contenteP...
— Oui...
Et les deux vieillards satisfaits ont un petit rire heureux.
— Regardez donc ce qu'il m'a apporté aujourd'hui, nous dit-elle en nous montrant un vêtement de laine tricoté. Il m'a dit : (( Vous devez avoir froid; j'ai deux de ces vêtements, je vous en ai apporté un. Il est tout neuf. )) J'ai été surprise de voir qu'il était tout rapiécé : on ne lui aura sans doute pas donné celui qu'il voulait m'offrir.
Il ne se passait presque pas de semaines que Tolstoï ne vînt à la ferme, tantôt à cheval, tantôt à pied. Il s'asseyait un instant, échangeait quelques mots avec nous et repartait.
— Ecoutez donc ce qui m'est arrivé, nous dit-il un après-midi, chez M""" Sch... Ce matin deux femmes sont venues me trouver. Elles me racontent que leurs maris sont à la guerre et qu'elles et leurs enfants vivent dans le plus extrême dénuement. Point de vache ni chez l'une ni chez l'autre. Je les questionne, leur donne quelque argent et leur promets de passer chez elles un jour prochain. Des qu'elles furent parties, survint un moujik qui les connaît bien toutes deux. Je l'interroge. Elles ne m'avaient pas menti : ni l'une ni l'autre n'avait de vaches. Mais le pire est que l'une a huit enfants en bas âge et l'autre trois. Je demandai au paysan de me ramener la première, afin que je lui remette incontinent une trentaine de roubles. Il faut vous dire que j'ai reçu dernièrement, d'un groupe de Russes habitant Shanghaï, une somme de /ioo roubles que les donateurs m'ont prié de départir aux familles ruinées par la guerre. De cet envoi, il me restait environ trente roubles. Pour ne pas exciter