CHAPITRE XI
LE TSARISME ET LES PARTIS RÉVOLUTIONNAIRES (1860-1905) (i)
Au lendemain des grands jours d'épreuve qu'elle vient de traverser, la Russie semblait à la veille d'entrer dans le cercle des États où les hommes jouissent de droits consacrés par des lois auxquelles
(1) La bibliographie des partis révolutionnairea russes, de 1825 k 1905, est si considérable et si dispersée, qu'elle remplirait des pages. Nous nous bornerons à rappeler le livre de Thun, Geschichte des Revolutionaerem Bewegungeii in Ruisland, 1883, et les études de M. Anatole Leroy-Beaulieu, publiées de 1873 à 18S2, et réunies depuis sous le litre l'Empire des Ttars ; Paris, 1883. Sur l'ensemble du mouvement il est indispen- >able de consulter la revue marxiste la Neue Zeit, de 1883 à 11»06, lU particulier les articles de B. Krilchevsky, Plekhanof et Axelrod ; et le Mouvement socialiste (liH)l, t. 11, art. d'Obroutchuf). Le livre de P. Milyoukof, Bussia and ils Crisis, Chicago, 1906, nous a été le guide le plus sAr, ainsi que l'ouvrage de Mackenzie Wallace, Russia, 2* édition, Londres, 1905.
sont apiKîlés à collaborer les représentants des diverses classes sociales. La Douina d'Empire s'esl réunie. Les divers partis qui s'y rencontrent, — conservateurs, libéraux, démocrates-constitutionnels, — ne représentent encore que des traditions politiques, des tendances, des aspirations, des conceptions philosophiques ; l'absence totale de liberté, de vie publique, les avait empêchés de se constituer : c'est n peine s'ils ont pu prendre forme et figure depuis un» année, et, pour ainsi dire, en pleine anarchie.. Seuls, les partis subversifs se sont organisés et ont exercé une action en Russie jx-ndant un quart de siècle, malgré la répression la plus rigoureuse. L'étude dr leurs dramatiques vicissitudes qui s'harmonise avec la sombre et tragique histoire de la Russie, présente un double intérêt, pour la Russie elle-même, et au point de vue d'une connaissance plus approfondit des théories et des tactiques socialistes empruntées à la France et à l'Allemagne, mais amplifiées par l'imagination et le caractère slaves : les systèmes et l'action socialistes, si variés et si mobiles, s'y trouvent aux prises avec des difficultés et des obstacles moins sensibles ailleurs et qui en font mieux ressortir l'insufTisance ou l'utopie, mais aussi la force de propulsion, de révolution.
Un premier fait dément tout ce que nous enseignent les socialistes orthodoxes, dépositaires de la doctrine : les partis socialistes ne se développent
qu'avec lenteur dans les pays tels que l'Angleterre et les États-Unis, où l'industrie capitaliste atteint le plus haut degré de développement, et où les libertés démocratiques sont les mieux assurées, ils prennent, lu contraire, l'allure la plus agressive chez les peuples, tels que les Russes, nés d'hier à la vie industrielle. C'est le renversement des théories classi(iues, qui font du Capitalisme et du Socialisme les (Ifux côtés d'une médaille. D'autre part, la Russie liant parvenue la dernière à la vie jiolitique, les idées révolutionnaires devaient y revêtir le caractère socialiste, car les idées libérales avaient déjà commencé à décliner à l'Occident, lors de la naissance du mouvement russe.