LE BILAN ÉCONOMIQUE / DE LA RÉPUBLIQUE DES SOVIETS
, Quel emploi les maîtres de l'immense Empire ontils fait du pouvoir irrésistible dont ils disposent ? Avant d'avoir acquis la plus légère connaissance de l'art do gouverner, le plus conipli(iué cpii soit, ils ont,
(1) M. Simon Zagorsky, professeur d'économie politique à l'Université de Pétrograd, après avoir vécu quelque temps sous le régime dus «ovicls, vient de publier, en français, un exposé 4es résultats obtenus par les dictateurs communistes, après trois ans de règne. II a puisé uniquement aux sources bolchevlkei, les seules qui existent, toute publicaUon, mémo scientifique, non revéluo de l'estampilla offlcioll«, étant interdite en Russie,
Son livre est rempli pour moitié de tableaux de statistique : l«s chiffres gouvernent le monde et nous apprennent comment H est gouverné. Nous devons toutefois nous borner A suivre l'interprétation qu'il en donne. Souvent il emprunte aux journaux et aux discours bolcheviks ses commentaires et l'aveu de leurs déceptions.
144 TOLSTOÏ, LÉNINE ET LA KÉVOLUTION nUSSK
à coups de décrets, balayé tout le passé, changé I forme de l'État, la distribution de la propriété, l'en semble du système social, et, sur un amoncellement de ruines et de cadavres, tenté de construire <i toutes pièces une République communiste conforii! à leurs théories.
Les inventeurs d'un mécanisme ne savent jamnj exactement, avant de l'avoir éprouvé, comment il fonctionnera. Il en est de même a fortiori d'un organisme humain et de cette multitude d'orga nismes dont un peuple se compose : qui peut pr dire comment il réagira dans telle ou telle ci constance ? Les jacobins s'étaient flattés d'ouvrir, à l'aide de la Terreur, une ère d'égalité et de fraternité, alors qu'ils préparaient, à leur insu, la formation de nouvelles classes, de nouvelles inégalités sociales, de nouveaux conflits. Les faits démentent pareillement les espérances des bolcheviks et vont à rencontre de leurs buts.
Lénine, peu après son premier complot (juillet, août 1917) répandait à Petrograd, où il se tenait caché, une brochure intitulée : Les Bolcheviks conserveront-ils le pouvoir de l'Etat ? Il donnait à cette question une réponse négative. Les moyens de production, arrachés aux capitalistes qui les détiennent injustement, seraient remis aux producteurs euxmêmes, les usines aux ouvriers, les transports aux cheminots, les mines aux mineurs... Lénine avait
foi dans la force créatrice, l'initiative, le bon vouloir des masses prolétariennes déchaînées. Dès que les travailleurs disposeraient souverainement de la réglementation et du contrôle de l'industrie, l'État, instrument de contrainte et d'oppression, serait appelé à disparaître.
Or, cette « force créatrice » des masses, une fois la révolution accomplie, se manifestait sous la forme d'une activité désordonnée, soumise au hasard des petits groupements et eut pour conséquence une entière et immédiate désorganisation, un parfait chaos. La .prodigalité, les pillages, les vols manife&tes étaient avoués par la presse bolchevike. Les prix de revient s'élevèrent à i\e^ sommes f:il)nleuses.
Il devenait urgent de faire sortir l'État de sou rôle passif, d'établir une direction, un pouvoir centralisé, régulateur. Les bolcheviks passèrent donc d'un extrême à l'autre, du syndicalisme intégral à l'Étatisme absolu. En février 1920, ils suppriment les Conseils et les Comités ouvriers. Dés lors, bien loin de se dissoudre dans la masse des citoyens, J'État se transforme eu un Leviaihan, il nbsoibe A dévore toute l'économie nationale.
Quelle influence ce capitahsme d'État a-t-il exercée sur la production ? Contrairement à ses précurseurs utopistes qui ne songeaient qu'à la répartition des richesses, Marx assignait au prolétariat
BOURDEAU. Tolstoï. 10
146 TOLSTOÏ, LÉNINE ET LA RÉVOLUTION U^ ...i.
la tâche esseiiliellc et primonliale de la productioi' faute de quoi ces richesses seraient vite èpuisé< et le pouvoir prolétarien courrait à une faillite c« i taine.
Les //ws/id' l'état organisés dans les diverses indu tries, sucre, exploitation forestière, lin, houille, et< ont donné un rendement incomparablement infrieur à celui des anciennes entreprises privées. A témoignage de Lénine et d'autres dirigeants, 1 République des Soviets s'est transformée en ui institution de bienfaisance qui, à l'aide de la machii; aux assignats, entretient une multitude d'individu dont un grand nombre sont fonctionnaires, lesquels consomment beaucoup et ne produisent rien.
Le système de répartition et d'échange est extr' mement défectueux. Le commerce est nationalis mais le pouvoir soviétique est obligé de tolérer i commerce libre et clandestin. Les habitants d. villes vont à la campagne troquer des objets pour obtenir des vivres. Paysans et soldats se livrent au commerce des sacs, censés ne contenir que leui propres rations. Deux marchés se tiennent ouverte ment, l'un à Petrograd, l'autre à Moscou. Les paysans ne cèdent aux réquisitions que contraints et forcés par des détachements armés, et tiennent en détestation les autorités soviétiques et le gouvernement des villes qui ne leur fournissent pas les objets de première nécessité, les machines agricoles qui leur
sont nécessaires. Quant aux transports, indispensables pour protéger les villes contre le froid et la laim, livrés au début à chaque secteur de cheminots,
; ploités par des bandes de pillards^mieux organisées que celles des routiers d'autrefois, ils ont été tardivement réformés par Krassine grâce au concours des techniciens recrutés en Allemagne.
Quels avantages la classe ouvrière retire-t-elle d'une dictature exercée en son nom et pour son profit, à part la satisfaction de voir d'anciens bourgeois transformés en hommes de peine, en balayeurs, en vidangeurs ? Faire cesser l'exploitation du travail salarié et la misère des ouvriers est la seule raison d'être du communisme. Est-ce le cas en Russie soviétique, où la plupart des entreprises ont dû fermer leurs portes, où le papier-monnaie est une cause de renchérissement dont les prolétaires souffrent comme les autres ?
Une seule fraction de la classe ouvrière ne connaît ni dénûment, ni chômage : celle qui est investie ito fonctions dans la bureaucratie soviétique. Le capitalisme d'État exige une réglementation sans limite, un monde d'employés. Au début de la révolution, la qualité d'ouvrier donnait accès à n'importe quel poste administratif. Les Soviets n'ont pas de meilleurs soutiens que ces ouvriers fonctionnaires. Ceux-ci se trouvent parfois en conflit avec les camarades d'hier, dans les grèves qu'il faut réprimer.
La majorité des ouvriers qui n'ont pas trou place dans cette aristocratie de bureaucrates pri\. légiéset qui continuent à peiner dans les usines, ont une situation bien inférieure à celle qu'ils obtiendraient en régime capitaliste., Leurs salaires n'ont pas augmenté en proportion du prix du pain. I journée n'est limitée à huit heures que sur le papi- Chaque réclamation doit passer par l'intermédin. des contre-maîtres ; tout contrôle ouvrier est supprimé. A l'égalisation des salaires ont été substilu une échelle de primes, le travail aux pièces. Knli.., au printemps de 1920 on a procédé à la militarisation du travail, formé des camps pénitentiaii L'un des commissaires du Peuple, Lunatcharsky, déplore « le détachement dos chefs communistes de la masse et leur attitude menaçante vis-à-vLs des ouvriers ». Ceux-ci, quand ils le peuvent, désertent les usines, se livrent au commerce ou s'engagent de préférence dans l'armée rouge.
Spécialement destiné à donner la plus vive impulsion à la grande industrie urbaine, le régime so\ tique n'a été favorable, par la force des cho> qu'aux moyennes entreprises, à la petite industrie villageoise. Il a rétrogradé vers l'économie du moyen âge.
Les villes dépeuplées deviennent dépendantes des campagnes ; les paysans voient affluer parmi eux les citadins faméliques. Quinze cents personnes quit-
talent chaque jour Petrograd, au printemps de 1920, allant chercher aux champs de meilleures conditions d'existence.
La masse paysanne a pris possession des terres, et dispose d'une telle quantité de papier-monnaie qu'elle le pèse au lieu de le compter. Les dictateurs soviétiques n'ont pu nationaliser le sol. La République communiste a consonmié la décadence du mir, et accéléré la constitution de la propriété privée commencée sous l'ancien régime. Une fois libérés des grands propriétaires, les paysans ont opéré leurs lotissements, et les autorités so\iétiques, qui ont expulsé si facilement les capitalistes des usines, sauf à les reprendre parfois comme directeurs appointés, sont impuissants à exproprier les moujiks.
Les seules propriétés transférées au ix)uvoir soviés lique sont celles de la couronne et de l'Église ; detunctionnaires les administrent à perte, les font cultiver par des salariés.
En dépit de leurs décrets, les bolcheviks n'ont pu obtenir que le travail se paye en nature : l'argent conserve toute son imix)rtance. Les linances soviétiques reposent sur les émissions fabuleuses de papiermonnaie. Les impôts directs ou indirects, sous forme de monopole, sont payés en argent. La nationalisation des banques n'empêche pas la spéculation de s'exercer sur des valeurs de bourse, sur des titres fictifs.
Les bolcheviks mettent tous ces échecs multi plies sur le compte des bouleversements de la guert' européenne, auxquels nul pays belligérant n'a échappé. Mais n'y ont-ils pas ajouté la guerre sainte, la lutte de classes exterminatrice, et n'est-elle pas de Trotzky, cette définition lapidaire : « Le bolchevisme, c'est la guerre civile. » Ils attribuent tous leurs maux au blocus des Alliés : la décomposition avait commencé avant qu'il fût devenu efTectif,
Lénine a proclamé la nécessité de maintenir provisoirement un régime bourgeois .sans la bourgeoisie, d'ajourner le communisme à des temps meilleurs. Rien n'indique que la Hu.ssie s'y achemine. L'évolution de la République des Soviets s'accomplit an contraire dans un sens directement opposé à toutleur politique.
«A l'ancienne bourgeoisie, réduite à néant, écrit en terminant M. Zagorsky, s'est substituée une bourgeoisie petite et moyenne, recrutée dans les milieux les plus variés (fonctionnaires soviétiques, anciens ouvriers des usines, petits commerçants, petits indiustriels, propriétaires paysans) d'un niveau d'éducation et de moralité inférieur, routinière dans st méthodes, avec des instincts d'exploitation plus prononcés, habituée à dédaigner toute notion de droit, de principes démocratiques, déli\Tée du frein de la conscience et de l'opinion, égoïste et rapace, inquiétante pour l'avenir. »
Afin de reconstituer le capital dilapidé, dont ne l>eut se passer la mise en valeur des richesses naturelles si abondantes en Russie, le pouvoir soviétique est obligé de faire appel aux capitaux de l'étranger, et d'assurer à ces capitaux privés des marchés avantageux. C'est ainsi qu'il a accordé des ^concessions onsidérables à un Syndicat norvégien, simple prête-
•ni de banques allemandes et américaines. La
cialisation des biens appartenant aux sujets allemands a été prohibée, et ceux-ci ont acheté à Moscou un grand nombre de maisons et de terrains. Ces oasis capitalistes finiront par exercer une influence sur l'immense désert qu'est devenue la Russie communiste.
Les bolcheviks ont voulu abolir la division des classes, et ils ont créé un antagonisme de classe tel que la Russie n'en a jamais connu de semblable : — louffer et anéantir la classe bourgeoise et capitaliste, et ils en ont créé une nouvelle avec tous les ilrfauts accrus de l'ancienne et sans ses qualités ; — ils ont voulu supprimer la propriété privée, et ils lit développé dans toutes les couches de la nation r instinct de propriété à un degré inouï.
Il ne faudrait pas croire d'ailleurs que les fanatiques qui gouvernent la Russie, et qui se montrent opportunistes malgré eux, renoncent à leur esprit sectaire, à leur zèle de destruction, à leur prosélytisme. Ils travaillent à étendre au monde entier
l'incendie dévorant qui a ravagé la Russif, et dont ils attendent leur propre salut (1).
(1) Parmi les livres h lire concernant la Flévolution ru*(«, gnalons deui petits volumes très oxactcmcrit documentés «t tr instructifs ; le Dolchevisme, par Marc Slouim, député à l'AsMC Liée consUtuanto (Editions Dossard, 1921) et le Bilan du Bolet visme, par Dimitry Gavronsky, membre du parti ■ociaIisl«-ré> lutiunnaire (Imprimerie Union, 46, boulevard Salnt-Jacqu< li>20.