II. — Les décabristes
L'esprit de révolte n'était pas inconnu en Rusm au temps passé. Plongés dans l'ignorance, expos< à des famines périodiques, payant un lourd tribut < en hommes et en argent, les paysans traduisaiejit parfois leur mécontentement par des tumultes popu- j laires. Mais, à leurs yeux, l'autocratie était amie du ! peuple : ils tournaient leur fureur contre les nobles, considérés comme les ennemis communs du moujik et du tsar. Les paysans ne se croyaient liés par le servage que d'une façon temporaire. Le tsar n'avait pas d'argent, pensaient-ils, pour payer des appointements fixes à ceux qui le servaient, aussi leur donnait-il des terres avec les paysans. Mais le temps viendrait où le gouvernement trouverait un autre moyen de récompenser ses guerriers : les paysans recouvre -
(1) Th. Kirkup, A history of Socialism, Londres, 1892, Black.
raient leur ancienne liberté et leur ancienne terre. Lorsque Catherine II délivra la noblesse rurale du service obligatoire, les paysans furent persuadés (juMls allaient être également arfranchis de leur dé- |)en(lance. Un ordre impérial, — ils en étaient convaincus, — avait été édicté dans ce sens, mais les nobles le tenaient caché. Pougatchef réussit à soulever les paysans (1773) en prenant le nom de Pierre III, le mari assassiné de Catherine II. A la tête de ses bandes, il pendait tous les nobles qu'il prenait ; il ne visait en aucune manière à conquérir la liberté politique.
Durant le régne de la Grande Callierine, une sorte de libéralisme sentimental était de mode chez la souveraine et dans les cercles de la Cour. Catherine 1 1 correspondait avec Voltaire, Diderot, d*Alembert ; malgré son goût pour les encyclopédistes, elle savait s'adapter à merveille aux princii^es religieux et sociaux sur lesquels était fondée la Russie. Elle faisait élaborer des plans de constitution interdits en France. Mais la Révolution française n'était pas de nature à engager la Tsarine dans ces nouveautés. Elle expédiait en Sibérie Radichtchef, condamné pour son livre Voyage de Pétersbourg à Moscou, dirigé contre le servage ; elle poursuivait les premières sociétés secrètes où le franc-maçon Novikof, l'ancêtre des révolutionnaires russes, répandait les idées de liberté et d'égalité.
Après la réaction de Paul !«', Alexandre, élève de La Ilarpc, manifesta des velléités libérales. Il rêvait de protéger ses sujets contre l'arbitraire, en leur donnant les droits fondamentaux de Vllabeas Corpus, et d'allranchir les paysans. La constitution de la Finlande, la suppression du servage dans les provinces baltiques, la constitution polonaise de 1815, semblaient annoncer d'autres cliangcments. L'opposition des nobles et de la bureaucratie triomphèrent de la volonté débile d'Alexandre I*'', entravée d'ailleurs par les guerres. Speranski, le fervent adepte des réformes, tomba disgracié en 1812. La seconde partie du règne, sous l'influence du caporalbme d'Araktchéief et du mysticisme de la Sainte- Alliance, ne devait pas tenir les promesses de la première.
Cependant, les campagnes contre Napoléon, l'invasion en France, le contact avec les idées occidentales, suggéraient, après 1815, à quelques jeunes officiers de la haute noblesse le désir de transformer la Russie en un pays libre. Ils fondèrent la Société littéraire A rra/nos qui devint politique à partir de 1817; ils s'élevaient contre les abus, la corruption dans la bureaucratie, l'arbitraire dans la justice, la brutalité dans le traitement des serfs et des soldats; ils croyaient que le tsar ne pouvait s'opposer à des réformes urgentes. Mais, en 1822, la réaction devint plus marquée, toutes les loges maçonniques furent fermées,
la Société dift se dissoudre. Elle se reconstitua en deux sections, celle du Nord et celle du Sud, sous la direction du poète Ryléief, ami de Pouchkine, partisan d'un libéralisme doctrinal, et du colonel Pestel, qui visait à détruire le mal par sa racine, à supprimer le Tsar et sa famille, à exproprier les nobles, à organiser une vaste République U'dérdiiyQ,\' Alliance des Slaves réunis. L'Alliance devait soustraire à la suzeraineté de la Turquie et de l'Autriche les rameaux détachés de la famille slave. La bureaucratie serait écartée. La société nouvelle se fonderait sur la communauté de propriété existante. Le chef de la commune serait élu et investi de pouvoirs très étendus, sous le contrôle d'une Assemblée coimnunale choisie parmi les pères de famille.
Cette République, communiste et fédérative, devait s'établir au moyen d'un complot régicide et d'un soulèvement militaire. Le jour fixé fut le 14 décembre 1825, lorsque les troupes, réunies à Pétersbourg sur la place Saint-Isaac, allaient prêter le nouveau serment à l'emixTeur Nicolas, élevé au trône par l'abdication de son frère Constantin. Nicolas était réputé pour son penchant despotique. Deux mille soldats s'ameutèrent. Le prince Troubetskoï, qui devait être présenté au peuple et acclamé dictateur, fut introuvable au dernier moment. Les trou{x^s fidèles réprimèrent la révolte de la façon la plus expéditive et la plus sommaire, en présence de
BOURDEAU. Tolstoï. 11
la foule indifférente et étonnée. Cinq <les conspirateurs furent condamnés à l'écartèlement. Nicolas leur fit la grande faveur de commuer le supplice en pendaison. Le bourreau s'y prit mal, la corde glissa sur le cijpuclion noir de Hyléïef, il tomba de la p<jtence, dans la trappe ouverte, dut être repcndn tout contusionné, il s'était plaint, dans l'intervalle, avec humeur, qu'en Ru.ssie on ne sut ni conspirer, ni juger, ni pendre. Les autres conjurés, au nombre d'une centaine, jwrmi lesquels Troubetskoï, Narychkine, Orlof, tout ce qu'il y avait de distingué parmi la jeunesse, furent expédiés en Sibérie, où leurs femmes, élevées dans le luxe, se dévouèrent à les suivre. Tel fut le sort des premiers martyrs, bientôt vénérés, d'une liberté que ces âmes généreuses et chimériques étaient alors presque seules à désirer pour la Russie.
Poussé par cette première expérience sur sa pente naturelle, Nicolas fit de son Royaume une caserne et une prison. Si, après l'heureux traité d'Andrinop il songeait à quelques réformes, il en fut détourné par la Révolution de Juillet et l'insurrection de la Pologne. Centraliser, unifier à outrance, en matière d'administration, de langue et de religion, resta le mot d'ordre de son règne. Toutes les manifestations d'idées indépendantes furent étouffées. La pensée russe ne trouva de refuge que dans sa littérature nationale. Lermontof en exprime la désespérance.
TSAiîISME ET PARTIS RÉVOLUTIONNAIRES 163
Gogol, dans sa pièce le Revisor, fera rire l'empereur lui-même aux dépens des juges vénaux, des employés prévaricateurs : avec ses Ames mortes, il introduit dans le roman l'élément social, et présente à la Russie la noire |)einture de la corruption bureaucratique et de la décadence intellectuelle et morale d'une société basée sur le servage.