‹ Tolstoï, Lenine et la Révolution RusseChapitre 15 sur 22 · III. — La propagande des émigrés · texte numérisé non relu

III. — La propagande des émigrés

La censure la plus rigoureuse ne pouvait cepenliant fermer la Russie aux nouveautés, à la fermentation de l'Occident. Quelques jeunes gens, qui revenaient des Universités allemandes, en avaient rapporté la philosophie de Hegel et de Feuerbach, en juême temps que les systèmes socialistes français (le Saint-Simon, de Fouricr, de Proudhon.

A Moscou, dans la iiuiison de Stankiévitch, homme riche et* de loisir, des jeunes hommes se trouvaient réunis, vers 1836, qui devaient plus tard se signaler ilans des directions contraires, Herzen, Katkof, Tourguenef, Biélinski, Ogaref. Là, durant d'interjuinables soirées, au milieu de la fumée des cigarettes, au bruit chantant du samovar, on discutait les théories hégéliennes. L'esprit le plus conservateur et le plus révolutionnaire trouvent également leur juslilicalion dans l'hégélianisme. On reportait à la Russie l'adoration de Hegel pour l'État prussien ;

la mission qu'il assigne à la Prusse, en vertu de \'è\ lution historique, on l'appliquait à la race slave. La théorie du devenir semblait le gage d'une transformation sociale. Le cœur de tous ces jeunes gens battait à l'unisson |X)ur le peuple, jwur leur frère In paysan. Us désiraient son affranchissement. Ils iH' taient également tout leur espoir dans la commune rurale. Mais les uns, les slavophiles, les regards tournés vers le passé, ne songeaient qu'à fortifier le loyalisme tsariste et l'esprit chrétien ; les autres, les Occidentaux, Herzen et ses amis, voulaient au contraire en délivrer le peuple. Us croyaient à une révolution prochaine, qu'ils appelaient de tous leurs vœux. Ils voyaient dans V Obchlchina la cellule de la société de l'avenir ; la Russie était appelée, grâce à V Obchlchina et à YArièle, à la communauté des champs et à la coopérative industrielle, à réaliser, sans effort, une fois affranchie du christianisme et du tsarisme, le rêve de Proudhon, une fédération de communes agricoles, passant de la copropriété à la coproduction. Ces idées étaient dangereuses à répandre pour ceux qui restaient en Russie. Bakounine, officier démissionnaire, se rendait en 1841 à Berlin, puis en 1843 à Paris, alors en pleine effervescence socialiste. Après avoir éprouvé les rigueurs de la police, Herzen obtint, en 1847, la permission de voyager à l'étranger.

La Révolution de 1848 en France, en Allemagne et en Autriche, causait à. Pétersbourg un redouble-

ment de mesures réactionnaires. Les cercles d'études parurent en péril. Une de ces petites sociétés, analogues à celles de Moscou, qui se réunissait chez Petrachevski, fonctionnaire des Affaires étrangères, fut dénoncée à la police et, en avril 1849, ses membres, au nombre d'une cinquantaine, étaient arrêtés. Trente-trois des accusés furent condamnés à mort. Le crime de Petrachevski, adepte de Fourier, et celui de ses complices, c'était de vouloir réaliser l'émancipation des paysans par l'initiative du gouvernement, ou par d'autres moyens, si le gouvernement résistait. Ils étaient déjà alignés au champ du supplice et prêts à être exécutés, lorsqu'arriva l'ordre impérial qui conunuait leur peine en travaux forcés. Parmi eux se trouvait Dostoïevski, converti depuis au slavophilisme chrétien le plus conservateur, et qui se montra, dans s»n journal, très hostile à Herzen.

La guerre de Crimée délivra la Russie de XicoL.j et de son absolutisme. La défaite de Sébastopol (lôôô) le léna russe, révéla les plus criants abus dans l'administration de l'armée. C'était la condamnation du régime bureaucratique et la preuve éclatante de la supériorité de l'Occident. Bientôt va s'ouvrir, avec Alexandre II, l'ère des grandes réformes. Le nouveau tsar accomplit tout d'abord en Russie l'œuvre de la Révolution en France et de Stein en Allemagne, l'émancipation des paysans.

La propagande des émigrés n'a pas été sans exercer

uno inlluence sur ces réformes. Ilerzeii, fils naturel d'une Allemande et d'un seigneur russe, et qui avait reçu, à la veille de quitter la Russie, un rich. héritage, s'était fixé à Londres et y avait établi en 1851, une imprimerie. L'autocratisme de Nicolas le jetait dans l'opposition farouche. Après la d6ce[>tion de 1848, il se livre à l'apostolat le plus révolutionnaire. (1 I>ii Hévolution de 1789, écrivait-il, avait été faite par les différentes couches de la bourgeoisie, appuyée sur le peuple paysan et ouvrier ; la Révolution de 1848 a séparé en deux camps irréconciliables la bourgeoi.sie et le peuple, les radicaux et les socialistes. » flerzen exprime son horreur du radicalisme républicain et bourgeois, qui s'incampar exemple, en un Ledru-Rollin. C'est toute la civilisation bourgeoise qu'il faut ruiner de fond en comble, car cette civilisation "n'est que mensonge, corruption, décrépitude. Les prolétaires sont appelés à jouer le rôle des barbares dans l'Empire romain, à fonder une société nouvelle sur les ruines de l'absolutisme, du christianisme et du capitalisme. Herzen fait appel aux honmies de Terreur, aux Robespierre et aux Saint-Just, pour qu'ils se mettent à la tête du prolétariat et qu'ils relèvent la guillotine. En 1857, il fondait avec son cousin Ogaref le journal la Cloche. Il ne s'en tenait pas aux déclamations vagues de ses précédentes brochures, il dénonçait tous les abus. Interdite en Russie, la Cloche y était lue par

les gens cultivés et même, par le tsar. Herzen s'attaquait surtout au servage, proposait à la vieille Europe l'exemple de la Commune russe, et, du fond de sa confortable retraite de Londres, exaltait à la façon de Rousseau et, depuis, de Tolstoï, la vie rurale dont Tourguénef, dans ses Récits d'un chasseur (1847 i 1851), nous a laissé des tableaux pleins de mélanolie, de naturel et de vérité.

Cependant, dès 1857, Alexandre II avait proclamé la nécessité des réformes : « Il vidait mieux, disait-il à Moscou, qu'elles fussent accomplies par en haut que par en bas, » par le pouvoir régulier que par la Révolution. L'édit d'émancipation des paysans fut publié le 19 février 18G1. L'abolition du servage fiait d'ailleurs devenue une nécessité économique. Le servage ne pouvait s'accommoder à une culture du sol plus rationnelle, à l'exportation croissante ; le travail serf rendait moins que le travail libre. La propriété commune et les partages périodiques continuaient toutefois à subsister ; VObchlchina demeurait à peu près intacte ; il était cependant permis aux cultivateurs ruraux, sous certaines con<litions, de quitter la communauté, en rachetant leur lot de terre.

La réforme impériale fut loin de satisfaire les paysans. Ils n'obtenaient pas toute la terre qu'ils avaient cultivée et qu'ils jugeaient leur appartenir et ils ne recevaient pas gratuitement les parts qu'on leur

altribuait ; les chami» qu'on leur assignait en partage étaient les 'moins fertiles. Ils ne se révoltèrent pas ; leur attachement au tsar ne fut pas altéré ; ils accusaient toujours de fraude les propriétaire» et les nobles. Ceux-ci conservaient les meilleures terres et recevaient une indemnité pour les autres : un trouble économique résultait de ces nouveaux rapports entre propriétaires, fermiers et cultivateurs.

La bourgeoisie, qui ne formait qu'une mino couche sociale, n'était pas moins favorable que la noblesse au nouveau règne : le tsar se préparait à satisfaire, par d'autres réformes, les aspirations libérales. Enfin le prolétariat urbain, sans instruction, encore peu nombreux, demeurait calme et apathique

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