‹ Tolstoï, Lenine et la Révolution RusseChapitre 2 sur 22 · TOLSTOÏ, SON ŒUVRE RELIGIEUSE, POLITIQUE ET SOCIALE · texte numérisé non relu

TOLSTOÏ, SON ŒUVRE RELIGIEUSE, POLITIQUE ET SOCIALE

Il n'est pas d'écrivain russe dont l'œuvre soit plus admirée que celle de Tolstoï et à laquelle les critiques aient consacré de meilleures études : il sulHt de rappeler les noms d'Eugéne-Melchior de Vogué, de Bourget, de Romain Rolland, d'Ernest Seillière, de Serge Persky, d'Ossip Lourié, d'Ivan Strannik, de Georges Dumas... En Angleterre, M. Aylmer Maude a publié la biographie la plus complète et la plus \ ivante du grand homme dans l'intimité duquel il a vécu, et il l'a condensée en un seul volume (1). On y trouve des détails inédits sur les colonies tols-, toïennes, sur les déceptions qui ont assombri la lin d'une belle vie. Depuis la révolution russe, les innombrables écrits de Tolstoï, lettres, contes, légendes,

(1) ToUtoy, 1 vol., Londres.

uouHDE\i;. Tolstoï. 1

tracts de propagande à l'usage <iu i>rnj>l<-, |»ru connus du public lettré, attirent notre attention, et nous révèlent quelques-uns des sentiments qui ont conduit la malheureuse Russie à l'abîme d'où elle sortira un jour, espérons-le, rajeunie et renouvelée.

Il y aurait injustice criante à rendre Tolstoï responsable des crimes et des infamies bolcheviks. N'a-t-il pas condamné le meurtre, réprouvé la violence, cherché d'abord, au prix de quelles luttes intérieures et de quelles souffrances, à se reformer luimême, à mettre en harmonie sa vie et sa doctrine, avant de vouloir préparer à son peuple et au genre humain une rénovation d'existence. U signale les côtés d'ombre, il étale les plaies, il stigmatise les cruautés de l'État russe et de notre monde civilisé ; il croit que, pour y remédier, il suffit de faire appel au cœur, à la bonté de chacun : et, comme il arrive fatalement, l'utopie dans les idées s'est traduite par des atrocités dans les faits.

Les romanciers russes, les Gogol, les Tourguénef, les Dostoïewsky, en l'absence de toute vie publique, ont joué, pour la Russie, dans le domaine de la fiction à laquelle la censure obligeait à recourir, un rôle politique et social semblable à celui des philosophes du dix-huitième siècle ; ils ont servi de guides

spirituels, ils ont élargi et appronfondi le sentiment, le besoin de la liberté ; il n'est pas de littérature plus révolutionnaire que la littérature russe. Tolstoï est le Rousseau slave. Ainsi que Rousseau, il a fait vibrer les sympathies les plus généreuses pour les classes opprimées, il les a mises sur le pinacle. 11 n'a cessé d'être le fervent disciple de Rousseau, père de l'anarchisme et du socialisme, en même tejnps que prophète religieux : « J'ai lu tout Rousseau, écrivait-il, et à quinze ans, je portais sa médaille sur ma poitrine : Rousseau et l'Évangile ont été les deux grandes et bienfaisanlxîS influences de ma vie... Nombre de ses pages me sont si familières que je croirais les avoir écrites moi-même. » A l'opposé de Rousseau, Tolstoï est un privilégié qui a honte de ses privilèges, il se fera peuple et servira la cause du peuple.

Son histoire est celle d'un esprit très excitable en des temps de grande excitation. Né en 1828, mort en 1910, il a passé sa jeunesse sous le règne absolutiste de Nicolas I^r, il a combattu à Sébastopol, il a été témoin de l'émancipation de serfs, de l'assassinat d'Alexandre II et du triomphe de la réaction théocratique et policière, de la croissance des attentats terroristes, de la guerre russo-japonaise et du premier soulèvement populaire qui annonçait le déclin d'un régime analogue à celui de By^ance.

Ces événements faisaient sur l'esprit de Tolstoï une ijnpression profonde, bien qu'il se soit toujours

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tenu à l'écart des partis. En lui, l'observateur 5:1 gacc des misères et des faiblesses humaines se don biait d'un enthousiaste doué d'une forte imagination et d'une sensibilité ingouvernable, sur laquelle la raison, l'expérience n'avaient aucune prise. « La raison, dira-t-il, ne m'a rien apj)ris, tout ce que je sais m'a été donné par le cœur. » Ayant un jour, lors d'un voyage en France, assisté à une exécution capitale, il en perdit le sommeil. « Quand même» écrivait-il, on me démontrerait que le châtiment est nécessaire, mon cœur, seul juge, le niera toujours. » L'émotion et la passion deviennent ainsi des arbitres infaillibles : « Si votre point de départ et vos déductions sont justes, disait-il encore, ne craignez jamais les objections pratiques à vos conclusions, autrement vous ne produirez jamais rien d'original. » Joignez à cela le désir de primer en toutes choses : « Etre le premier ou mourir », fut la devise de sa jeunesse. Il songeait parfois à fonder une religion.

Cette poursuite intrépide de l'idéal, cette chasse à l'absolu est d'ordinaire l'apanage des années de jeunesse ; la maturité, les épreuves de la vie conduisent à la limitation des désirs et des espérances. Tolstoï ambitionne l'infini avec d'autant plus d'ardeur aux approches de l'âge mûr, lorsque le premier accès de fièvre révolutionnaire qui dévore aujourd'hui son peuple se sera emparé de lui.

Il est superflu de raconter ce que tout le monde

connaît de ses hautes origines aristocratiques, de sa jeunesse dissipée, tourmentée, de sa campagne au Caucase et en Crimée où il servait dans l'artillerie, de ses voyages à l'étranger, de la fréquentation des écrivains russes à ses brillants débuts.

Il avait de bonne heure perdu la foi orthodoxe, se disait positiviste, tout en conservant l'habitude de la prière, de l'examen de conscience ; il tenait un journal, se reprochait ses défauts, ses vices, la sensua" lité surtout. Fier, obstiné, irritable, il aimait à contredire, suspectait la sincérité chez les autres, et sans parvenir à se corriger, se montrait toujours repentant. Il éprouvait, en dépit de ses accès d'humeur, le besoin de se concilier tout le monde, bêtes et gens. Jamais il ne frappait un chien ou un cheval.

Parmi les épisodes de ses voyages il sufTit de noter l'impression de révolte que lui laissa l'attitude d'une foule élégante sur le balcon d'un hôtel de Lucerne, à l'égard d'un pauvre chanteur des rues, et la visite qu'il fit à Proudhon, en 1861, alors banni en Belgique et pour lequel Herzen, exilé à Londres, lui avait donné une lettre d'introduction. Après cet entretien, Proudhon écrivait de Bruxelles, le 7 avril 1861, à Gustave Chaudey :

Toute la Russie est dans la joie. C'est d'accord avec les boïards et après avoir consulté tout le monde, que le tsar a rendu son édit d'émancipation. Aussi faut-il voir l'orgueil de ces ex-nobles. Un homme fort instruit,

M. Tolstoï, avec qui je ciiii-tais ci's jours dernier!!, me disait : < Voilà ci> (jui peut .s'appeior une émancipation. Nous oc renvoyons pas nos serfs les mains vides, noui leur donnons, avec la liberté, la f)ropricté ! » Urne disait encore : « On vous lit beaucoup en Hussie, mais on ne comprend pas l'importance que vous attachez à votre catholicisme. Il a fallu (jue je visitasse l'Angleterre et la France, pour comprendre à quel point vous avier raison. En Uuâsie, l'Église est zéro. »

Tolstoï fut frapj)é de hi lorlc jM'rsoiiiKtJilé de Proudhon, de ses opinions courageuses qu'il partagera en partie, lorsqu'il en viendra à considérer l'anarchie, mais entendue au sens chrétien, comme le point culminant du progrès humain. Il soutiendra de même, dans la Guerre et la Paix, la thèse proudhonienne des masses contre les élites, dont la révolution de 1848, suivie du coup d'État, avait guéri le farouche égalitaire.

Rentré en Russie, au moment où l'édit d'émancipation du servage libérait soixante millions de paysans, traités jusqu'alors et vendus comme des bêtes de somme, le jeune comte, retiré dans sa terre d'Ta»naïa Poliana, après des réformes inconsidérées précédemment entreprises, songeait à éduquer ses moajjiks. Il avait été peu édiûé par l'enquête qu'il avait laite, notamment à IVlarseille, sur les écoles primaires d'Occident ; les méthodes suisses et germaniques ne lui disaient non plus rien qui vaille. Toujours

porté à innover, à tenir pour nulles et non avenues toutes les expériences du passé, estimant sans doute, avec Dostoïevsky, qu'un Occident pourri ne pouvait rien donner de bon à la Russie, que la Russie apporterait les formules nouvelles, il créait dans son village et aux alentours l'école modèle, l'école à rebours, l'école sans régie et sans réprimande, ébauche de la société sans chef et sans loi. La classe anarchique se dépeupla bientôt. La police intervint et fouilla dans les papiers du comte. Tolstoï parlera plus tard avec dégoût de sa tentative avortée. 11 semble qu'il ait servi de modèle aux bolchevicks. On lit dans le Livre blanc anglais (p. 89, avril 1919) la description d'une de leurs écoles où toute discipline a été détruite et où les classes « sont simplement comme une fosse aux ours i>. A Yasnaïa Poliana régnait l'indiscipline, mais non l'immoralité.

La pédagogie ne cessa de passionner Tolstoï. Il fonda une revue ; ses innombrables écrits populaires seront des œuvres d'enseignement. Ces questions lui tenaient si fort à cœur qu'il faillit se battre en duel avec Tourguénef, à propos de l'éducation d'une fille naturelle russe, qu'il faisait élever, selon la mode occidentale, à Paris. « Ah ! dit Tolstoï, vous faites une expérience in anima vili ! * Jusque dans son extrême vieillesse, il se plaisait à lire aux enfants du village des légendes et des contes.

Dans l'intervalle de ces expériences pédagogiques.

Tolstoï étfiit allé fain- une mn- iic icpos clu'Z les Bashkirs, dans la stopix', boire le lait fiTinentô, respirer en pleine nature. De passage à Moscou, il grondait son frère qui venait de perdre au club sept mille roubles et il en perdait mille le lendemain, payés grâce à son manuscrit des Cosaques. Ue grosses dettes de jeu l'avaient jadis obligé à vendre sa maison natale, construction de bois emportée et remontée ailleurs.

En 1862, Tolstoï, entré dans sa trente-quatrième année, las de l'existence qu'il menait, demandait en mariage une des filles d'un médecin de la cour, le (Jocteur Behrs. Agréé, il faisait verser à sa fiancée d'abondantes larmes en lui donnant à lire les aveux de ses égarements passés. Dès lors, sa vie semblait définitivement fixée. La demeure d'Yasnaïa Poliana se remplissait bientôt d'enfants. Propriétaire seigneurial, il surveille ses terres, accroît ses troupeaux, élève ses chevaux, se livre à la chasse, qu'il ne réprouve pas encore comme un plaisir cruel, s'occupe de son potager, de sa distillerie, de ses abeilles. Il achète, pour les défricher, des terres lointaines, à Samara ; l'hiver, à Moscou, la vie mondaine succède aux plaisirs champêtres. C'est dans cette atmosphère d'apaisement et de charme, qu'après avoir

ébauché un roman sur les Décabristes, les premiers insurgés aristocrates de 1825, Tosltoï compose ses deux grands romans, la Guerre et la Paix (1865- 1868), puis Anna Karénine (1878) où transparaissent les tendances moralisatrices, œuvres d'inspiration plus encore qu'œuvres d'art, qui lui valurent un renom immédiat auquel il se montrait très sensible. S'il était resté dans l'armée il aurait pu, disait-il, s'élever dans l'artillerie jusqu'au généralat ; il étjiit satisfait d'obtenir ce grade en littérature.

Cependant, dès 1874, les troubles de conscience commençaient à l'agiter. Dans ses romans se fait jour l'inquiétude des grands problèmes de la vie, de la mort, de la religion. Tolstoï en est de plus en plus hanté, il cherche en gémissant. Pascal, Schopenhauer, dont le portrait orne sa chambre, VEcclésiaste sont ses livres de chevet. 1^ vie lui semble un mal et il constate l'impuissance de la philosophie à l'atténuer. Des pèlerins passent sur la route, allant vénérer les reliques des saints. Il les envie et les sent près de son cœur.

Le grand procès intenté à Moscou, de 1875 à 1877. à cinquante aHiliés aux Narodniki, ces nihilistes accusés de propagande révolutionnaire dans les campagnes, frappait et émouvait l'esprit de Tolstoï. A partir de 1870, nombre de jeunes gens et de jeunes filles, dont plusieurs appartenaient à la noblesse et aux classes riches, avaient abandonné leurs parents.

renoncé à leurs liabiludes de luxe, sacrifié leurs études et leur avenir, impatients d'instruire le (x^uple et de se dévouer à sou émancipation. Revêtus d'habits grossiers, la besace au dos, ces missionnaires, supportant toutes les privations, exposés cJiaque jour au danger d'être dénoncés et |X)ursuivis, parcouraient à pied les régions de l'Oural, du Don, du Volga, se fixaient dans les villages en qualité de forgerons, de sages-femmes, d'instituteurs. Tourguénef, dans Terres vierges, a évoqué les étranges figures de ces enthousiastes pleins d'illusions. Le prince Kropotkine, le célèbre anarchiste, imagine que Tolstoï, s'il eût été plus jeune, eût imité leur exemple.

Aux approches de la cinquantaine, il ne savait plus que faire, que devenir. Toutes les conditions de bonheur étaient réunies à son foyer, sa renommée ne cessait de grandir, et jamais il ne s'était senti si malheureux. « Vous posséderez seize mille acres dans le gouvernement de Samara, trois cents chevaux, et après ? Vous serez ipius fameux que Pouchkine ou Shakespeare, à quoi cela mène-t-il ? » Cet état de dépression coïncidait avec des crises de dyspepsie, mais Tolstoï était toujours vigoureux, capable de tenir tête à des fauclieurs huit heures de suite- U chassait, mais il ne pouvait se livrer à aucun travail intellectuel, ni même écrire une lettre. Trois solutions seulement s'offraient : l'indifférence, l'épicurisme ou le suicide. Les nerfs trop tendus, des com-

bats intérieurs de plus en {dus violents le poussaient à se tuer. Son fusil lui faisait peur ; il montrait plus tard la poutre à laquelle il avait failli se pendre.

Il fut tiré soudain de cette mortelle angoisse, d'une façon presque miraculeuse. Par une belle journée de printemps, il était seul au milieu des bois ; il prêtait l'oreille aux bruits de la forêt, et Dieu se révèle à lui dans cet épanouissement universel : « Qu'est-ce que je cherche donc encore s'écriaii une voix en moi ? Le voilà donc, il est ce sans quoi on ne peut vivre. Dieu, c'est la vie... J'étais délivré du suicide. Je revenais à la foi dans cette volonté qui exige quelque chose de moi, à cette croyance que le but essentiel de la vie, c'est d'être meilleur, de vivre on accord avec la volonté de Dieu », devenu sensible au cœur.

Eug.-Melchior de Vogue a interprété la conversion de Tolstoï comme une tendance instinctive propre aux Russes, Voichaianie^ l'état de désespoir, qui les porte Hux résolutions extrêmes et subites, soit au sacri« lice, soit à la férocité. Rarement un Russe, Tolstoï moins que tout autre, goûterait le chapitre de Montaigne sur la Modération. William James, dans ses Variétés d'expérience religieuse, rapproche le cas psychologique que présente Tolstoï de celui de Bunyan, de ces âmes douloureuses longtemps divisées avec elles-mêmes et qui unissent par atteindre à l'unité. Ce passage du trouble à l'harmonie se re-

trouve dans toutes les vies de mystiques plus ou moins névrosés. Tolstoï, et il lui fallut deux années pour en arriver là, finit par s'apercevoir que son anxiété avait pour cause, non la vie ordinaire des hommes, mais celle des classes supérieures, conventionnelle, immorale et ambitieuse qu'il avait menée jusque-là. Celte vie, il l'a peinte dans Anna Karénine comme il la décrira, sous des couleurs de plus en plus sombres, dans la Sonate à Kreutzer et Hésurrtciion ; il l'exprime dans sa Confession, d'une humilité si pathétique, si pleine d'un sincère repentir inséparable de la réparation. Il lui est impo-ssiblc de songer à sa vie passée sans un sentiment « de honte et de douleur ». Il n'est, à l'entendre, pas un victauquel il ne se soit adonné, pas un crime, mensonge, vol, ivrognerie, débauche, violence, meurtre, qu'il n'ait été capable de commettre. « Et les gens approuvaient ma conduite et me considéraient comme un homme relativement moral. » A Pétrograd, les écrivains l'accueillent et le flattent, puis il n'a vécu que pour les intérêts et les soins égoïstes de la famille, recherchant les succès littéraires et toutes sortes de plaisirs. Dans sa jeunesse, il dissipait en orgie et au jeu ce que ses serfs lui procuraient par leur travail, il les surmenait, les punissait... Bref, à en juger d'après ces amères accusations contre lui-même, il était le dernier des misérables, alors que bien loin de s'être ravalé au-dessous des manières et des senti-

ments de sa classe, il se montrait su [prieur par la délicatesse du sens moral, par un esprit constamment occupé d'idées religieuses, et qu'il conviendrait d'inscrire comme épigraphe à cet acte de contrition plein de scrupules le mot de Joseph de Maistre : « Je ne sais pas ce que c'est que la conscience d'un coquin^ mais je connais celle d'un honnête honmie, et c'est affreux. »

Voilà donc la vie qu'il fallait transformer. Travailler pour sulTire à ses besoins matériels, abjurer tout mensonge, toute vanité, secourir le prochain, ceux qui nous entourent, croire en Dieu, simplifier sa vie extérieure pour sauver sa vie intérieure, telle est la seule raison de vivre.

Dans cette voie du salut qu'il venait de découvrir et où il se préparait à marcher, Tolstoï avait rencontré des inspirateurs et des modèles ix)ur le conduire à la vraie religion chez deux paysans sectaires, Soutaïef et Bondaref. Il n'est pas étonnant que des hommes de haute culture, tournventés par l'incertitude, par le besoin imjx^ritux de croire, s'adressent à des hommes inférieurs en toutes choses, sauf par l'énergie de leurs convictions. A l'exemple de deux personnages de ses romans, Bezoukhov et Lévine, Tolstoï cherche la solution de ses doutes auprès des simples dont les actes témoignent d'une foi inébranlable. 11 avait fait la connaissance de Soulaïef, fabricant de tombes à Pétrograd, qui avait abandonné

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tout commerce et ne voulait plus recevoir d'ar^«nt de ses déliiteurs, comme le commande i'I'Lcriture ; Bon fils avait été eraprLsonné pour refus du service militaire, toute la famille rejetait l'Église et l'État et menait une vie chrétienne. L'autre paysan, Bondaref, <le la secte des Sabbatlstcs, exilé quelque temps en Sibérie, était l'auteur d'un livre intitulé : Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front, où il s'indignait du mépris que téraoigncjit h ceux qui travaillent la terre les gens assez riches pour s'en disf)enser. Soutaïef et Bondaref inspiraient à Tolstoï autant de sympathie que d'admiration.

Par son tempérament même, bâti à chaux et à sable, Tolstoï éprouve ù l'égard des classes paysannes une sorte d'aflinitc physique. Il ne se fait pas sur elles plus d'illusions que sur les classes riches : n'ontelles pas les mêmes défauts, les mêmes vices ? Il sait « que le moujik ne vaut pas cher ». Son drame, la Puissance des ténèbres, étale sa profonde corruption morale. Toutefois, il se refuse à ne voir en lui qu'une demi-brute, mue seulement par la sensualité, l'ivrognerie, l'animosité, l'amour du gain. Il connaît un autre aspect de la nature paysanne. Il sait qu'on rencontre aussi, dans les huttes des jjauvres, la vraie noblesse de l'âme. Lors de son enquête touchant les ouvriers européens. Le Play portait sur les paysans agriculteurs de la Russie méridionale, parmi lesquels il avait résidé, ce jugement qu'on croirait signé de

Tolstoï : «Chez eux, la religion n'empêche ni l'intempérance, ni la ruse, ni la fraude, ni bien des vices ; mais elle leur inspire une résignation stoïque dans les souffrances physiques et morales, et, en présence de la mort, une sérénité, une assurance, qui a une véritable grandeur. » Ces millions d'hommes, simples et laborieux, n'ont-ils pas compris le sens de la vie, accompli la volonté divine ? Par un renversement des valeurs sociales, la basse classe devient moralement la plus haute, et Tolstoï prétend lui appartenir ; « En France, écrivait jadis Rostopchine, les cordonniers désirent s'anoblir ; chez nous, les nobles veulent être cordonniers, o Tolstoï se transforme en gentilhomme paysan ; désormais, il ne portera plus que la blouse courte, la ceinture de cuir, la peau de mouton, la longue barbe, les grosses bottes qu'il raccommodera lui-même ; il ne gardera que quinze kopeks dans sa poche, prix du bain public au village, il poussera la charrue, se livrera à tous les travaux des champs.

C'est ainsi qu'il vit au milieu des siens qui ne partagent pas ses convictions, entouré de soins jaloux qui le gênent, obligé de s'asseoir à une table abondamment servie, où il ne se nourrit que de légumes, de laitage et de fruits, servi par des domestiques, contraint de subir les conversations frivoles et le voisinage des dames parées dont il suppute les bijoux et les toilettes, et qu'il incommode parfois, au sortir de

retable, jwr une odeur de fumier. Déjà germe dans son esprit l'intention de se démettre de ses biens, de quitter sa famille, de se réfugier dans une pauvre chambre de hameau, qu'il abandonnerait à qui la demanderait. Du moins, il ne veut habiter qu'une cellule blanchie, avec sa table à écrire en bois grossier, entre la faulx, la pelle et la scie suspendues au mur. N'a-t-il pas la satisfaction suprême de posséder la vérité, d'y conformer sa vie ? Il va se consacrer à la répandre, à faire part aux autres, jusqu'.'i son dernier souflle, des pensées dont il est obésdé.

Dans des pages consacrées au Journal d'Amiel, ce Genevois mélancolique à préoccupations religieuses, de la même famille que Tolstoï (1), Renan, écrivait : « Amiel se demande avec inquiétude : — Qu'est-ce qui sauve ? Eh ! mon Dieu, c'est ce qui donne à chacun son motif de vivre. Le moyen de salut n'est pas le même pour tous. Pour l'un, c'est la vertu ; pour d'autres, l'amour du vrai ; pour d'autres, la curiosité, l'ambition, les voyages, le luxe, les femmes, la richesse ; au plus bas degré, la morphine et l'alcool. Les hommes vertueux trouvent leur récompense dans la vertu

(l) Tolstoï a écrit un commentaire d'Amiel.

même : ceux qui iie le sont pas ont le plaisir. « Chacun cède ainsi à son penchant de nature :

Trahit sua quemque voluptas.

Certes, la vertu occupe le premier rang dans la hiérarchie de ces fins variées et opposées, bienfaisantes ou malfaisantes, que poursuivent les hommes. Renan incline toutefois à l'extrême indulgence, et fait dire à l'un des pereonnages de ses drames philosophiques, parlant des gens du peuple : « Ils ne sont bons que quand ils sont ivres. » Ils peuvent être aussi très méchants. Tolstoï ne voyait jamais un homme ivre sans quelque sympathie et quelque attendrissement, mais il flétrissait l'alcoolisme qui désolait la Rus.sie, Ses brochures de propagande antialcoolique, notamment son drame le Premier Distillateur, préparèrent la nation à accepter la suppression de l'eau-de-vie, la meilleure réforme de Nicolas II.

De même que les excitants et les stupéfiants, Tolstoï condamne les passions de l'amour. Dans ràpreté et la rudesse de la Sonate à Kreutzer, on a peine à reconnaître le peintre si délicat des aimables ligures de femmes et de jeunes filles de ses première romans. Les élégantes de la haute société sont assimilées aux prostituées, et celles-ci réhabilitées quand elles ont été victimes de la séduction et de la misère. On ne peut approuver, selon Tolstoï, uîie vie de

BOURUEAU. Tolstoï. 2

célibat chez ceux qui sont mûrs pour le mariage indissoluble ; et la maternité prolifique est une loi qui ne doit pas être transgressée. Quiconque regarde une femme avec concupiscence a déjà commis l'adultère. L'amour même entre époux est condamné comme coupable. Finalement, Tolstoï incline à la chasteté absolue, à l'ascétisme conjugal : contradiction surprenante chez un patriarche qui n'eut pas moins de treize enfants. (Quelle est ma croyance, que devons-nous (aire ?)

Tolstoï dénonce, avec Rousseau, l'art sensuel et corrupteur, la musique profane qui, malgré lui, le charme, et dont, non sans rechutes, il a grand'pcine à se priver : il met les chants populaires bien au-dessus de Beethoven ; il répudie Shakespeare, dont l'œuvre manifeste une parfaite indiiïérence au bien et au mal. Or la mission de l'art est d'abattre le mur (Tégoïsme qui sépare les hommes. Au lieu de s'adresser aux privilégiés de la fortune et de l'esprit, de flatter leurs goûts voluptueux, de ne songer qu'au succès, que les littérateurs et les artistes viennent donc apporter à l'immense majorité du peuple la nourriture spirituelle dont il a besoin. Un ouvrage n'a de valeur que s'il est intelligible à la masse. Tolstoï cesse de s'adresser à l'élite, au désespoir de Tourguénef à son lit de mort. Il va créer une littérature populaire de récits et de légendes, contes, histoires symboliques, où il saura éclairer son peuple, parler

à son âme et s'en inspirer, qui se vendront quelques kopeks, et parmi lesquels se rencontrent des chefsd'œuvre (1). Il attribue ainsi à l'art une extrême importance sociale. L'art crée des états d'âme et déblaye le chemin où la pensée doit se réaliser en actes.

Tolstoï considère l'art et la science comme également importants pour la vie et l'avancement de l'humanité. Mais de même qu'il est hostile à l'art pour l'arl, il répudie la science pour la science. Connaître pour connaître est une œuvre vaine. Les stiences doivent se limiter à leur domaine et ne pas chercher à nous donner une philosophie soi-disant fondée sur la réalité, une explication matérialiste de l'univers. De même que les artistes, les savants forment une caste, et toute caste est mauvaise. Us se croient infaillibles, et ils ne sont d'accord sur rien. Us s'occupent de problèmes, tels que l'origine des espèces, aussi futiles que les subtilités théologiques du moyen âge. Non plus qu'au f)éché originel, Tolstoï lu' croit à l'hérédité, qui gêne son optimisme quant à l'avenir de l'homme et des sociétés humaines. La science doit contribuer au bien-être physique et moral de l'humanité, et elle remplit mal sa mission. L i thérapeutique n'inspire à Tolstoï aucune confiance. .Si, quand il est malade, les médecins, appelés contre

(1) De combien de terre un homme a-t-il besoin ? — La mort d'Ivan lllrtsch.

son gré, lui apportent quelque soulagement, il «'en étonne : « Vous êtes en vérité de braves gens, disaitil à l'un d'eux, et vous savez tout ce que votre science enseigne ; le malheur est qu'elle ne sait rien. » Ajv pliquée à la politique, la science nous fait comprendre la délicatesse et la complexité du corps social, l'absurdité des simplifications : elle conduit à l'esprit de prudence, non à l'esprit de révolution, et l'on conçoit l'antipathie qu'elle inspire à Tolstoï. Appliquée à l'industrie, la science nous encombre de choses vaines ou nuisibles, et pour nous les procurer, les hommes doivent peiner dans les usines fumeuses, au mépris des conditions naturelles de la vie. Une seule connaissance importe au développement moral de l'humanité dans la^voie de perfection, celle de savoir pourquoi nous vivons et comment nous devons vivre, et sur cette question la science est muette. Rien ne causa plus de satisfaction à Tolstoï que l'article de Brunctière qui en proclamait la faillite.

Cette réponse au sens de la vie, il faut la chercher dans les grands livres de la destinée humaine, les Védas, les Évangiles, le Coran, les Pérès, la demander à la fois aux humbles et aux sages de tous les temps, à Confucius, à Lao-Tseu, aux philosoplies grecs, à Pascal, à Flchte, à Feuerbach (1). Tolstoï conçoit la

(1) Quelle est ma foi; raison et religion; raison et moralité. — Comment lire les Évangiles ? — Qu'est-ce que ma religion ? — Le talat est en vous. — La Doctrine chrétienne («le 1883 à 1886).

religion comme une certaine relation établie par l'homme entre sa personnalité séparée et l'univers infmi, ou la source de cet univers : la moralité, c'est le guide de vie toujours présent qui découle de cette relation. Dieu qui nous est révélé par la conscience n'est pas extérieur au monde, il se manifeste dans chaque homme, dans les animaux, dans les plautest dans tout ce qui nous entoure. Il est le principe de vie universelle. — Ce panthéisme spiritualiste ne semble pas de nature à atteindre le but que son auteur se propose : « exposer une philosophie intelligible à un cocher de fiacre ».

Si la philosophie religieuse de Tolstoï se rapproche du bouddhisme, sa morale s'inspire de l'Évangile, dans lequel il voit non une doctrine mystique, surnaturelle, mais une conception de vie fondée sur la raison. Le Sermon sur la montagne en forme la pierre angulaire.

El moi je vous dis de ne point résister au mal qu'on veut vous faire, mais si quelqu'un vous a frappé sur la joue droite, présentez-lui encore l'autre.

Si quelqu'un veut plaider contre vous pour prendre votre robe, présentez-lui encore votre manteau.

... Vous ne pouvez servir Dieu et les richesses...

Cet idéal de dévouement aux pauvres et à ceux qui souffrent, de purihcation, d'abandon et de sacrifice, qui a retenti pour la première fois dans le monde

par la bouche du Christ, comment l'interpréter ? On peut y voir une exhortation au martyre, une a<ceptation de toutes les misères comme dans le IJvi de Job, mais que signifie-t-il pour l'immense majrj rite des fidèles de tous les temps, sinon qu'il faut supporter les injures avec patience, qu'une humeur farouche est souvent mieux domptée par l'amour et par la piété profonde que par la force. Tolstoï ne le comprend pas ainsi. De même que George Fox, le fondateur des Quakers, et que certaines sectes russes, telles que les Doukhobors, dont il se rapproche étroitement, il donne à ces versets sublimes une interprétation purement littérale poussée jusqu'à l'extr;! vagance. Il en conclut qu'il ne faut jamais user de contrainte, même pour se défendre contre les pirates et les assassins, qu'il faut supprimer les gouvernements, les armées, les tribunaux, la propriété privée il en tire les arguments les plus subversifs de tout l'ordre sur lequel reposent les sociétés civilisées. Il ne cite jamais cette autre parole du Christ qui achève sa pensée et donne aux préceptes de l'Évangile leur véritable sens : « Rendez à César ce qui est à César. » Il oublie que Jésus payait aussi tribut à Rome et aux puissances de Judée et qu'il ne répugnait même pas à s'asseoir à la table des publicains.

Fort de cette conviction qu' « après dix-huit siècles, durant lesquels la foi chrétienne a été confessée par des millions d'hommes, et après que des milliors

(le gens ont consacré leur vie à l'étude de cette foi, il lui a été donné de découvrir la loi du Christ t comme une chose nouvelle », de comprendre que le Sermon sur la montagne est un appel à la révolution morale, prélude et couronnement de la révolution sociale, obéissant à sa conscience qui lui commande de ne homper ni les autres ni lui-même, Tolstoï va passer a ce qu'il considère comme le christianisme de l'action ; s'attaquer sans ombre de ménagements aux hypocrisies des Pharisiens, aux infamies du pouvoir, aux crimes de la guerre, à l'iniquité des institutions, porter la hache sur les deux supports de l'Empire russe, l'Église et le tsar.

Dès le temps où il fréquentait l'Université, Tolstoï s'était séparé de l'Église orthodoxe. Dans ses grands romans, il exprime quelque sympathie au clergé pour les services qu'il rend. Au milieu des doutes et des perplexités de sa crise religieuse il cherchait à se joindre à la communion des fidèles. 11 observait les jeûnes, faisait un pèlerinage à Kief, au monastère des Catacombes, sans y trouver un soulagement. En 1881, il se rendait à pied au monastère d'Opta. Il se plongeait dans la lecture des théologiens et publiait à Genève, en 1880, une Critique de la théologie dogmatique. 11 apprenait l'hébreu

et le grec, traduisait les quatre itvangiles, et finissait par se convaincre qu'il ne lui était pas jKjssiblc de croire comme le peuple, plongé dans la plus grossière superstition. La parole du Christ lui semblait défigurée par les dogmes. L'enseignement de l'figlisf s'éloigne de Jésus. L'Église est un pouvoir dont certains hommes se servent pour opprimer leurs frères. Elle a été créée par les prêtres imposteurs...

Tolstoï juge ainsi que la religion peut et doit Sf passer d'un temple, d'une hiérarchie, d'un corps d. doctrines qui forment un organisme déterminé pju la tradition, par le caractère de la race. Il n'est guèn favorable à saint Paul, dont le génie organisateur répugne à sa nature individualiste et anarchique. Il se refuse à comprendre l'origine des Églises et le rôle social qu'elles jouent, à admettre que, source cl expression du besoin religieux, elles forment et entretiennent, grâce aux sacrements et aux rites, les habitudes de piété. Il aime de toute son âme les humbles, les simples d'esprit, et il leur refuse le droit de satisfaire leurs aspirations vers l'idéal en lui donnant une forme palpable et sentimentale. Et cela dans un pays où l'icône sacrée était suspendue dans l'isba du plus pauvre laboureur, à l'atelier, dans le palais du tsar, dans la demeure de l'évêque, dans la cellule du criminel, où, pour soixante millions de paysans, l'Église grecque représentait la nation ; où le Russe s'adressait à son concitoyen non comme Russe mais.

comme prauoslavnye, loi de la foi orthodoxe, où le moujik n'a conscience de la nationalité qu'en tant qu'expression de l'autoritéecclésiastique et laïque (1).

Mais de même que l'Église catholique en France au dix-huitième siècle, l'Église russe, ce musée d'antiquités byzantines, avait beaucoup perdu de sa force spirituelle ; elle était pervertie par l'ingérence de la bureaucratie : « L'Église, disait Solovief, d'ailleurs très éloigné de Tolstoï et qui doutait de sa sincérilét l'Église n'a de support que l'État et d'unité que par l'État. Sujette du pouvoir séculier, elle finit en absolutisme antichrétien. » Le Saint-Synode participait à tous les abus. Sous la direction du grand procureur Pobiedonostzef, les juifs, les luthériens, les catholiques, les dissidents, Doukhobors, Baptistes, Stundistes, Vieux Croyants, qui avaient joui jusqu'alors de la liberté religieuse, étaient victimes de son oppression. Un Raspoutine trouvera des l)rotecteurs dans le haut clergé.

Le 22 février 1901, Pobiedonostzef lançait contre le comte Tolstoï, le nouvel hérésiarque, les vieilles foudres de l'excommunication. Il dénonçait le chapitre de Résurrection où Tolstoï traite de la messe et de l'eucharistie.

« Le comte Tolstoï, lisait-on dans l'Édit, n'a pas seulement renoncé à l'enseignement de l'Église or-

(1) Geoffrey Dragb, Russian ajffairs.

thodoxe, il a employé les dons littéraires et artistiques qu'il a reçus de Uieu à propager parmi le peuple un enseignement contraire au Christianisme et à l'Église. »

On a rapproché la réponse de Tolstoï, qui fit de lui un des héros du jour, de la véhémente lettre de Rousseau à l'archevêque de Beaumont : o Je me convainquis, écrivait-il, que l'enseignement de l'Église est un mensonge perfide, en théorie et en pratique, un amas de superstitions grossières qui dénaturent le sens de l'Évangile chrétien. » Il n'opposait pas, ajoutait-il, sa propre infaillibilité à celle de l'ÉglLse, mais il ne voyait pas de doctrine qui répondît mieux que la sienne propre aux exigences de son cœur et de son esprit. D'ailleurs, ne prêchait-il pas dans le désert ? « Je me rends compte qu'en Russie, c'est à peine s'il y a cent personnes qui partagent mes convictions, à cause de la censure, et que ceux qui ont lu l'Édit n'ont pas la moindre idée de ce que j'ai écrit sur ce sujet. »

Il exerçait cependant plus d'action qu'il ne se le figurait. Des membres du clergé approuvaient les coups portés à l'Église officielle. Au lendemain de l'Édit, les séminaristes se mirent en grtve à Kazan et à Irkoutsk. Des prêtres quittèrent l'Église. Dans une protestation adressée au métropolite, les étudiants en théologie de Petrograd déclarèrent qu'eux aussi pourraient être excommuniés. D'autre part, il s'at-

tirait la haine des orthodoxes. Ses livres disparurent des bibliothèques publiques, et défense fut faite aux journaux de reproduire son portrait. Il reçut des menaces de mort. Une commune du Caucase, le considérant comme un martyr, lui envoya une couronne d'épines.

Tolstoï eût tout souffert pour confesser sa foi. Il (tait à ce moment assez gravement malade. Cédant aux sollicitations de sa femme, il dut se résigner à se laisser conduire, par un train de luxe, que le ministre des Chemins de fer, le prince Hilkof, oncle d'un de ses disciples, mit à sa disposition, à Gaspra en Crimée, dans une élégante villa de la comtesse Panine, où il ne tardait pas à se rétablir. A cette occasion, il reçut de Kief un télégramme avec mille signatures.

Autant que l'orthodoxie, Tolstoï avait en détestation l'autocratie et le militarisme. Dominés par une bureaucratie vénale, les Russes n'ont jamais connu la liberté sous la loi, mère des nations. A un détestable gouvernement, Tolstoï ne voit d'autre remède que la suppression de tout gouvernement.

De même qu'à l'égard de l'Église, son attitude envers le pouvoir n'avait pas toujours été intransigeante. Nommé arbitre de paix en 1860, lors de l'Édit d'émancipation, il était chargé de régler les différends entre Içs anciens serfs et les propriétaires. Négligent en matière de paperasserie administrative, peu propre à concilier les intérêts et les égoïijmes, il

s'aliénait ses voisins et renonça bientôt à se» fonctions. Il avait été élu, au zemslvo de Toula, membre du Comité d'éducation ; il se retira, quand il vit l'assemblée consacrer à l'érection d'une statue de la grande Catherine les fonds destinés aux écoles.

Après le fatal assassinat d'Alexandre II, le l^'mars 1881, Tolstoï écrivit au nouveau tsar, qui, au lieu de persévérer dans la voie des réformes, allait devenir prisonnier de la réaction. Il le conjurait de pardonner aux meurtriers : la lutte révolutionnaire s'apaiserait devant le tsar humain, fidèle à la loi du Christ, En 1899, au temps de la famine, il dénonçait au Times la négligence du gouvernement « à nourrir ceux qui nous nourrissent ». Par ses soins et à ses frais, des milliers d'hommes, de femmes et d'enfants furent secourus.

C'est surtout entre 1900 et 1910 que Tolstoï lance ses ardents écrits polémiques et mystiques : en 1901, lorsque l'opinion commence à exiger des réformes, il adresse un appel au tasr et à ses ministres. II les avertit que le jour viendra bientôt où ils ne pourront plus compter sur les soldats et sur la police. Droits égaux pour les paysans, abolition des lois d'exception, liberté d'éducation et liberté religieuse, telles sont les exigences auxquelles il est urgent de céder. En 1903, s'adressant toujours au tasr, il s'élève contre l'autocratie, forme de gouvernement j)érimée, bonne pour les Africains. Qu'on écoute le peuple

et qu'on satisfasse à ses revendications ! D'abord lavorable aux lois ouvrières, promulguées pour la première fois en Russie, il les juge bientôt inopérantes. Que sont les palliatifs, remarque à ce propos M. Aylmer Maude, pour qui possède une panacée ?

Lors de la croissance du mouvement révolutionnaire en 1905, et de la campagne des Zemstvos, il se rangeait aux côtés de Milioukof et des Cadets, tout en désapprouvant les plans de résistance organisée. Il n'avait d'ailleurs jamais éprouvé de symixilhie pour la classe moyenne. Sous la blouse du paysan perçait l'aristocrate : « Nous autres nobles, disait-il, nous avons duré mille ans », la bourgeoisie ne saurait compter sur une pareille longévité. Le libéralisme ne lui inspirait aucun enthousiasme. Dans Anna Karénine, il se montre j)lein de défiance pour les institutions démocratiques des nations d'Occident. Il voyait peu de différence entre l'État despotique et le système représentatif où les niajorilés exercent également un pouvoir absolu.

Donc répudions l'État, puisque sous n'importe quelle forme il n'est qu'un appareil extérieur de contrainte, elïorçons-nous de le supprimer, non par la violence, toujours mauvaise parce quantichrétienne, mais par l'abstention individuelle, sans avoir jamais recours à la coalition et à l'entente.

Dans VEsclavage de notre temps, il donne réponse à cette question : Que doit (aire chaque homme ? Il

ne doit, s'il est vraiment chrétien, devenir volontairement ni soldat, ni ollicier, ni fonctionnaire, ni accepter un mandat électif, ni payer l'impôt, ni faire appel aux tribunaux pour la protection de ce qu'il possède, terre ou autres choses, ni pour se défendre lui ou ses proches, ainsi que l'ordonne la loi du Christ.

Les administrés sont toujours esclaves. Afin de les maintenir sous le joug, l'État emploie les moyens suivants : intimider, tromper les foules, les corrompre, les éblouir, choisir une partie des sujets, les habiller en soldats et en faire les bourreaux de.s autres ; le militarisme soutient tout l'édifice. Dans le Tambour vide, dans la Lettre à un officier non commissionné, Tolstoï expose que le service militaire est une fraude, un crime commis au profit de ceux qui vivent de la sueur et du sang des autres hommes, et qui en conséquence ont perverti le précepte de Jésus : Tu ne tueras point. Le chrétien refusera donc de prendre la livrée de l'État, non par gloriole, mais parce qu'iJ est heureux de tout supporter plutôt que d'agir contre sa conscience. A un médecin militaire qui le consultait sur le point de savoir s'il ne devait pas quitter l'armée, Tolstoï répondait : « Restez, puisque vous hésitez. »

L'abolition de l'armée est le seul moyen de faire cesser la guerre, le crime inexpiable, qu'elle soit offensive ou défensive. Tolstoï va jusqu'à nier que

la défense du sol s'impose à chacun comme le plus impérieux des devoirs^ N'est-ce pas résister au mal par le mal ? Son exaltation pour un grand principe d'humanité le portait à violer d'autres grands principes qu'il aurait dû tenir pour sacrés, le sentiment (le patrie, les aspirations nationales. Dans Christianisme et Patriotisme (1890), il préconise l'esprit cosmopolite. Les hommes ne sont-ils pas fils d'un même père ?

Durant la guerre russo-turque, Tolstoï eut des démêlés avec Katkow, qui publiait Anna Karénine. Zélateur du panslavisme, Katkow prêchait l'affi-anchissement des Slaves balkaniques opprimés par les i'urcs : Tolstoï doutait de la pureté de ces explosions patriotiques. Il tournait en ridicule les fêtes franco-russes, lors de la réunion des Hottes alliées 1 Cronstadt, à Toulon. La sanglante guerre russojaponaise lui causa un profond chagrin. Le patriote inconscient eut un instant raison du rêveur obstiné à chevaucher sa chimère. En apprenant la reddition tle Port-Arthur. Il eut peine à retenir ses larmes.

Je comprends, s'écriait-il, j'approuve celui qui ne lait pas son service militaire, i^arce que sa foi lui interdit de tuer son frère. Mais quand on a accepté un devoir, quand on a prêté un serment, on doit accomplir toute sa tâche. De mon temps, nous nous serions tous fait sauter, mais nous n'aurions pas rendu Port-Arthur. » Le vaillant olTicier de Sébas-

topol étouffait, pour une fols, la voix de l'apôtre. Au moment de la conférence de I^ Haye, de cet appel que le jeune tsar Nicolas adressait aux nations afin de réduire les armements et d'adoucir les coi: tûmes (le la guerre, Tolstoï écrivait une Lettre sur la Coiifcrence. 11 dénonçait rentre]»rise humanitaire comme une hypocrisie puérile ; la méthode propos» ressemblait à celle qui consiste à prendre un oiseau en lui posant un grain de sel sur la queue. Au lieu d'éveiller les sympathies, la Conférence ne susciterait que mépris et indignation ; elle cachait le seul moyen d'établir la paix. « Jamais les Gouvernements ne pourront ni ne voudront restreindre les armées. La guerre disparaîtra, lorsque l'opinion publique flétrira ceux qui, par crainte ou pour le profil, vendent leur liberté et entrent dans les rangs de ces meu: triers qu'on appelle soldats. Mais il ne se passera pas cent ans avant que la guerre ne cesse, car sa disparition est résolue dans la conscience humaine. Les tendances exprimées il y a dix-huit cents ans par l'Évangile sont entrées dans la conscience de tous. » Les utopistes anticipent l'avenir. Souhaitons qu'au lendemain de ce paroxysme de ma.ssacres et de destructions, dont nous venons d'être les spectateurs et les victimes, la pensée pacifique fasse chaque jour de nouveaux progrès. Si le but doit jamais être atteint, nous ne sommes encore qu'à la moitié de la route.

Tolstoï abomine les conquérants, les pires scélérats. Il rabaisse le génie militaire au plus bas niveau : Bonaparte, dans la Guerre et la Paix, n'est qu'un vulgaire parvenu. Il se montre meilleur psychologue, moins infidèle à l'original, en traçant le portrait de Guillaume II, « un de ces horribles représentants des potentats européens, borné, peu cultivé, caressant pour tout idéal celui du sous-oflicier prussien ». Il

•nstate avec stupeur que le Kaiser est l'idole de son peuple : « Que se passe-t-il daus la tête de ce Guillaume d'Allemagne, un homme à l'esprit étroit, un junker allemand, quand il ne dit rien de si stu- |)ide qui ne soit acclamé par un lloch 1 enthousiaste et commenté par la presse du monde entier comme quelque chose de très important. Quand il dit qu'à son commandement les soldats doivent être prêts à tuer leur propre père, le peuple crie lloch t Quand il dit que l'Évangile doit être introduit avec un poing de fer, lloch ! Quand il dit que les armées ne doivent pas faire de prisonniers en Chine, lloch ! Et les soldats s'embarquent pour exécuter ses ordres ! » Qui ne souscrirait à cette flétrissure ?

Les souverains russes ne sont pas traités avec plus de ménagements. Tolstoï méconnaît que le gouvernement des tsars, en transformant l'est de l'Europe et le nord de l'Asie d'une arène de tribus et de peuples hostiles en un grand État, a été un facteur puissant dans le progrés de la civilisation. Étranger à tout

BOLRDEAU. TolstOÏ 3

sens historique, il fait dctiier les tsars devant nos yeux comme autant de monstres, de fous, d'incapables : « Le détraqué Ivan le Terrible, l'aviné Pierre I«^ l'ignorante cuisinière Catherine !'•, la débauchée Elisabeth, le dégénéré Paul I*', le parricide Alexandre I*', Alexandre II, plutôt mauvais que bon, Alexandre III, à coup sûr brutal et ignorant, Nicolas II, un innocent ofiicier de hussards, avec un entourage de coquins, un jeune homme qui ne sait rien, qui ne comprend rien... » Pauvre Nicolas, qui expiera par son martyre ses propres fautes et celles des ancêtres !

C'est ainsi que Tolstoï démolissait l'idole dont les neuf dizièmes de ceux qui souffraient en Russie attendaient le salut et vivaient dans l'espoir que le Petit Père parviendrait à s'affranchir de la bureaucratie et à se rapprocher du peuple. Sa propagande enflammée ébranlait le loyalisme dans l'âme des soldats et des paysans. Le prince Galitzine, après une enquête sur l'état du Caucase, en 1896, signalait une grande agitation chez les Doukhobors et d'autres sectes qui partageaient les idées tolstoïennes. La contagion gagnait la jeunesse des Universités. On demandait des poursuites contre le coupable. Nicolas II s'y refusait obstinément, et Tolstoï gémissait de cette tolérance à son égard, alors qu'on emprisonnait, qu'on exilait en Sibérie ses partisans, qu'on multipliait les vexations dont ses amis étaient les

innocentes victimes. Lui on le laissait tranquille; qu'il eût été heureux de souffrir à son tour : « Comte, lui répondit un ministre, votre gloire littéraire est trop grande, elle serait trop à l'étroit dans une cellule. » Alexandre III refusa toujours de lui donner une auréole de victime. La censure se bornait à supprimer ses brochures. Son disciple Tchertkof les faisait imprimer à l'étranger : elles circulaient sous le manteau.

Tolstoï s'attaquait avec la même vigueur à ce qu'il considérait comme la cause de l'oppression économique, à la propriété privée, dénoncée par saint Jérôme et par Proudhon conmie un vol, par Rousseau comme la source de toutes les guerres et des plus grands maux, u Posséder la terre qu'on ne travaille pas est aussi injuste que le servage... Celui qui ne possède pas est le plus à plaindre des esclaves, car U est l'esclave de tous. » Les ouvriers agricoles obtiendront la nationalisation du sol quand ils se croiseront les bras. Conmient persuader Tolstoï que la propriété, le droit pour chacun de jouir des fruits de son travail, se confond avec la civilisation même ? Si elle a pour malédiction l'avarice et la cupidité, la propriété a pour bénédiction le labeur et l'épargne de chacun qui profitent à tous. Elle est une expansion, donc elle est un bien. D'après la doctrine de Tolstoï, chercher à s'accroître est un mal. Il interprète ce verset de l'Évangile dans le sens de l'imprévoyance : « Consi-

dérez les oiseaux du ciel... Ils n'amassent {las dans les greniers... n'êtes-vous pas beaucoup plus qu'eux ?»

Nous renoncerons donc, si nous .sommes chrétiensi à toute richesse, à l'argent corrupteur, à l'intérêt de l'argent qui est une tromperie. Nous y trouverons la tranquillité : être sans un kop<'k, c'est être libre de soucis. Tolstoï refait à sa manière l'apologue du Financier et du Sauelier. Il ne sullit pas que le pouvoir de l'argent aille en diminuant, que les classes ouvrières organisées revendiquent la part légitime du travail manuel, mis pour la première fois en honneur, et tiennent le capital en respect, Tolstoï, avec son outrance habituelle, répudie le capital parce qu'il crée la fortune à un pôle et la misère à l'autre, et, par la surproduction, engendre le chômage. Il avait jadis visité à Moscou les quartiers les plus pauvres et il en avait gardé une impression incJTaçable. Il comparait l'existence des misérables à l'orgie perpétuelle des riches, et prononçait contre ces derniers l'anathèmc de l'Évangile. Avec les réformateurs religieux et sociaux, de Jean- Jacques à Le Play, Tolstoï condamne les grandes villes, ces modernes Babylones. L'humanité ne trouvera le salut que dans un retour à l'âge agricole et pastoral.

Ainsi, non seulement plus d'Églises, plus d'États, plus d'armées, plus de fonctionnaires, plus de polices, plus de juges, mais encore plus de cités, plus d'usines, plus de banques, plus de commerce, plus de monnaie î

c'est, selon le mot de M. Gide, le Nirvana économique, joint au Nirvana politique.

Quelle société rêve donc Tolstoï ? Qui ne se souvient du discours sur l'Age d'or que Don Quichotte, une poignée de glands doux dans la main, tenait un jour aux chevriers assemblés : Dichosa edad... Le

iinte paysan d'Yasnaïa Poliana réunissait de même autour de lui les moujiks du voisinage pour leur conter la merveilleuse histoire d'Iuan l' Iinht-cilf, d'Ivan le pauvre d'esprit.

Ivan était le fils d'un riche moujik, et il avait deux frères, Semen le Guerrier, qui ne songeait qu'à tuer les gens, et Tarass le Ventru, qui ne pensait qu'à s'enrichir. Par une suite de conjonctures extraordinaires, Ivan épouse la fille du tsar et devient tsar lui-même. Menacé par ses ennemis, il n'a point, dans la simplicité de son âme, l'idée de réunir des troupes, et le pays est envahi. Ivan et ses sujets ne se défendent pas. Alors les ennemis se lassent de massacrer des gens pleins de douceur qui vivent et travaillent paisiblement. La cordialité de l'accueil d'Ivan et de son peuple, l'invitation à venir travailler avec eux, désarment les envahisseurs et la dangereuse armée se disperse.

Cependant, un monsieur bien mis vient apporter de l'or aux paysans et leur enseigner le luxe. Les sujets imbéciles d'Ivan l'Imbécile distribuent l'or dont ils ne savent que faire ou ils le jettent. Ils cul-

38 TOLSTOÏ, LÉNINE ET LA KÉVOLUTION KUSSi:

tivent graliiiU'inent la terre et ne connaisstul m vente ni achat. Un savant a la prétention de le» instruire et ne recueille que des moqueries. Dés lors tout est tranquille dans le royaume d'Ivan. Sa demeure est ouverte h tous, mais il n'invite à sa table que ceux qui présentent des mains calleuses. A ceux qui ont des mains d'oisifs, on donnera seulement le» restes, afin qu'ils ne jeûnent pas trop (1).

Voilà le tableau de la Russie selon le cœur de Tolstoï : la révolution et la guerre en font éclater la cruelle ironie. Semblables aux sujets d'Ivan l'Imbécile, les soldats russes ont fraternisé avec les Allemands dans les tranchées.

Tchertkof, le disciple qui a le plus travaillé à répandre la doctrine tolstoïenne, attribue à son influence la beauté du geste. « Pour la première fois, écrivait-il, on a vu une armée refuser de continuer la guerre, non parce que le Gouvernement a conclu la paix, mais parce que les soldats, fatigués de tuer, ont pris conscience de la fraternité humaine. » Peutêtre obéissaient-ils à des mobiles moins généreux, pressés qu'ils étaient de rentrer dans leurs foyers et de ne pas perdre leur part de la curée. Quoi qu'il en soit, les loups germaniques n'ont eu garde d'imiter leur fraternel exemple et de se comporter en agneaux.

Dans ses œuvres populaires, Tolstoï s'est toujours

(1) Traduit et résumé par Iv\:» Strassik, la Pensée russe contemporaine (Armand Colin, 1903).

eiïorcé de refléter la mentalité paysanne. Après a voulu à ses moujiks le conte d'Ivan l'Imbécile, il le fit répéter à l'un d'eux, André l'Extrême (surnom qui conviendrait à la plupart des Russes). 11 prenait note des altérations que subissait son texte en passant par la bouche de cet André. « Les paysans me corrigent, disait-il avec joie, et m'apprennent à écrire. « Dans ses pamphlets contre la guerre, il était l'iiiterprète de beaucoup de sectes paysannes. Quand Déroulède fit le voyage de Russie afin de gagner l'opinion à l'alliance, il vint solliciter Tolstoï de prendre fait et cause jwur l' Alsace-Lorraine. Tolstoï lui proposa de consulter un paysan. Celui qu'ils allèrent trouver commença par se gratter la tête, réfléchit quelques instants, et répondit que l'rançais et Russes n'avaient rien de mieux à faire que de se livrer à un travail utile, aller au cabaret, vider un verre et inviter les Allemands à se joindre à eux ». Rien n'éclaire mieux l'antipathie des moujiks pour la guerre, qu'ils ne comprenaient pas, n'ayant d'autres désirs que la paix, la terre et du jjain.

Faut-il encore chercher l'influence des idées tolsloïennes, comme le veut M. Romain Rolland, dans la sanglante manifestation du 22 janvier 1905, à Petrograd, lorsque le peuple se rendit en masse devant le palais impérial pour faire appel à sou tsar et se laissa héroïquement fusiller ? Le pope Gaspone, qui le conduisait, se donnait pour un disciple de Tolstoï

et se révéla bientôt comme un louche aventurier. Tolstoï approuva l'attitude passive de la foule : « L* vrai chrétien peut se soumettre, il lui est imiK>ssibl' de ne pas se soumettre, sans lutte, à toute violence > mais il ne saurait obéir, c'est-à-dire en reconnaître 1;» légitimité. »

Anarchiste chrétien, Tolstoï condamnait les terroristes, « leurs desseins criminels, leurs attentats, leur suffisance, leur insupportable vanité. Mais traités par l'autorité comme ils l'étaient, ils ne pouvaient se montrer autres ». A quatre-vingts ans, dans une de ses dernières brochures, il protestait ave* véhémence contre les exécutions de paysan^ révoltés qui se multipliaient, et il demandait qu'on lui passât, à lui aussi, la corde savonné* autour du cou.

Il répudiait les socialistes instigateurs de grèves, et approuvait aussi peu les buts poursuivis que les moyens employés : « Les ouvriers ne rêvent d'écarter les bourgeois que pour mener leur vie* Ils ne visent pas à la perfection morale, ils cherchent à satisfaire les besoins les plus bas des hommes, ils aspirent à un bien-être purement matériel. Ils éprouvent une envie noire pour la vie luxueuse et rassasiée des riches, une avidité de mouches qui se rassemblent autour des déjections. » L'éloquence d'un Jaurès ne trouvait pas grâce devant lui : « Jaurès est un admirable orateur.

il y a de tout dans ses discours, et il n'y a rien (1). ->

Les meneurs internationalistes de l'école de Karl Marx lui causaient la même répulsion. Un socialisme soi-disant scientifique, conçu au profit exclusif des ouvriers de la grande industrie, qui prétend transformer des millions de paysans en ouvriers de fabrique, va à rencontre des vœux les plus chers de Tolstoï. 11 a esquissé quelques silhouettes de ces marxistes (la ns Résurrection .

Tolstoï fondait ses espérances sur une transformation du cœur des hommes, lorsqu'on leur aurait montré ce qui est bien et ce qui est mal. Il n'avait aucune confiance dans les révolutionnaires, tout en ( unsidérant la révolution comme inévitable. Lors de l'ébranlement causé en Russie par la guerre russojaponaise, il perçoit les grondements souterrains du volcan qui vomira sur la Russie sa lave brûlante • mais elle couvrira d'une couche féconde les champs dévastés. 11 eût voulu que la Russie se désintéressât de toute guerre, sa mission est d'accomplir la grande révolution morale. « Mais elle sera précédée de mouvements terribles, parce que le peuple russe, profondément religieux, ne connaît pas ces freins, les courants d'opinion, qui se sont développés chez les peuples européens. » Il prévoit des jacqueries, comme

(1) Romain Rolland, Vie de Tolstoï, Paris, }^U.

au temps de Steuka Uiazine et de Puugatchef quand il saccageait Kazan et égorgeait des millien» de gcutilshunijnes. Il prédit '* la vengeance de ceux qui sont privés de labourer le sol à leur profit, et qui ne tarderont pas à reprendre par la force ce qu'on leur a volé ».

Ainsi la révolution violente précédera fatalement la vraie révolution, « celle qui substituera au chris tianisme corrompu et au régime de domination qui en découle le véritable christianisme, base de l'égalité entre les hommes et de la vraie liberté, à laquelle aspirent tous les êtres doués de raison ».

Telles étaient les idées que Tolstoï ne se lassait pas de répandre dans de nombreuses brochures publiées par des sociétés d'édition et vendues quelques kopeks. Il exerçait une action personnelle, bien que très tolérant des opinions des autres. Sa résidence, à Moscou et à la campagne, était encombrée de visiteurs appartenant à toutes les classes : on y rencontrait des demi-fous qui pullulent en Russie et qui voyaient en lui ce qu'ils voulaient y voir, des quémandeurs inlassables à exploiter sa générosité, des correspondants de journaux, des peintres, des photographes, des étrangers pour lesquels un voyage en Russie sans une excursion à Yasnaïa Poliana eût été

un voyage manqué. Chaque matin le courrier apportait des monceaux de lettres. Celles qui portaient comme suscription : A Son Excellence, Monsieur le comte, étaient ouvertes les dernières.

Tolstoï était bien éloigné de vouloir créer une secte religieuse. De même que Rousseau, il est un penseur solitaire, et ne s'adresse que d'homme à homme : « On ne peut approcher Dieu qu'isolément. » Il répugnait à toute contagion de sentiment. Il resta silencieux lors de l'alTaire Dreyfus. Il n'avait ni désir de commander, ni le talent d'organiser, propre aux fondateurs d'ordres ou de sectes.

Cependant les disciples de Tolstoï éprouvaient le besoin de s'associer en communauté. Des confréries tolstoïennes s'établirent dans diverses provinces, rolstoï approuvait ces réunions, sans y prendre part, sans y mettre la main. Des colonies analogues s'établirent en Hollande, en Angleterre, aux États-Unis. M. Aylmer-Maude a raconté leur histoire très instructive. Le prince D.-A. Hilkof, le plus jeune colonel de l'armée russe, administrateur très capable, avait distribué ses terres aux jjaysans, avant qu'il connût Tolstoï. Puis, abandonnant l'armée, il s'était attaché, en fervent disciple, au grand apôtre. Il venait en aide aux Doukhobors persécutés. Passé en Angleterre, il s'était associé, à Purleigh, dans le comté d'Essex, à de fervents tolstoïens. Il ne tarda pas à entrer en conflit avec un autre disciple, le

plus actif et le plus influent auprès du maître, Tchertkof.

Au sein même de ces petits groupes, les difllcultés, les frottements, les querelles ne tardaient pas à se produire. Sur les principes de la négation de toute loi civile ou criminelle, de la défense d'employer la force physique contre tout empiétement, de l'absence de toute contrainte, de toute règle extérieure, de toute sanction, seuls des bienheureux auraient pu vivre en pleine harmonie.

A Schaveevsky, dans la province de Smolensk, les colonistes avaient adopté un jeune catéchumène qui semblait animé des meilleures intentions. Un matin, l'un des tolstoïens, en s'habillant, ne put retrouver son gilet. Le néophyte se l'était approprié et refusa de le rendre, puisque tout appartenait à tous. Deux camps se formèrent sur la question de savoir si l'on devait ou non faire restituer le vêtement et la dispute tournait à la scission, tant il est malaisé d'abdiquer les vieux préjugés. Des incidents analogues surgissaient ici et là : à la fraternelle entente succédait la discorde. L'allégresse et l'enthousiasme du début s'éteignaient dans l'indifférence. Tolstoï s'en montrait profondément affecté. Il regrettait les persécutions « qui valaient mieux que le mépris ».

Il finit par perdre sa confiance dans la vocation du peuple slave, et par la reporter sur les paysans chinois, qui, figés dans la coutume séculaire, labou-

rent si paisiblement leurs champs. « Ceux qui peuvent remplir cette mission (de rénover le monde), écrivait-il à un correspondant de Chine, c'est le grand et sage peuple chinois. La liberté viendra des peuples d'Orient, quand les peuples d'Occident l'auront i>erdue sans retour. » Le péril jaune se change, aux yeux de Tolstoï, en salut jaune. De braves Célestes se sont montrés les collaborateurs fidèles et dévoués des bolcheviks, ils ont fourni nombre de recrues précieuses à l'armée rouge de Lénine et de Trotsky, où ils exercent les fonctions lucratives de tortionnaires et de bourreaux. Ils ont été, comme on l'a raconté (1), les inventeurs du bolchevisme asiatique.

Tolstoï éprouva les mêmes déboires dans sa propre famille, si sincères que fussent le respect et l'affection dont il était entouré. Un célèbre roman de Tourguénef (2) met en présence deux générations, dont l'une prend le contrepied de celle qui la précède. Tolstoï fit cette douloureuse expérience. Il visait à transformer le monde, et ne parvenait pas à convaincre ses propres enfants. Quand son fils aîné eut pris ses grades univei"sitaires, il consulta son père sur le choix d'une carrière, et se garda de suivre le conseil qu'il en reçut de s'engager comme ouvrier chez un simple paysan. L'un des jeunes gens voulait

(1) Revue des Deux Mondes du 1" septembre 1919.

(2) Pères et enfants.

46 TOLSTOÏ, LÉNINF f T 1 A MfVOLUTION RUSSE

être fonctionnairi", un aulrc s'-rvait dans rariiH-c, et « l'uniforme lui tournait la tête ». Tolstoï enviait le sort et la satisfaction du menuisier qui sait que le garçon poussera comme lui le rabot. Son flls Léon discutait, combattait dans un journal les idées pater nelles, et Tolstoï s'en consolait mélancoliquement « Pour le réfuter, Léon était du moins obligé de l< lire. » Les filles lui donnaient plus de satisfaction surtout la seconde, la comtesse Marie, ardente à suivre son enseignement et il en remerciait Dieu. Il faisait cependant à son disciple Slrakof a'ttc confidence : « Il aurait mieux valu pour moi que je n'eusse point d'enfants. » En effet, le tolstolsme implique le célibat

La comtesse Tolstoï était prodigue de dévouement envers son mari, l'aidait dans son travail, copiait ses manuscrits, veillait sur sa .santé, sur sa tranquillité matérielle. Elle ne mettait pas moins de sollicitude à sauver le patrimoine dont elle avait la charge.

C'était un continuel tourment jx)ur le comte de ne pouvoir mettre en parfait accord sa vie et ses convictions, de garder ses biens au lieu de les abandonner à ses moujiks qui peinaient à les cultiver. Il finit du moins par s'en dessaisir et en faire donation à sa femiîie et à ses enfants, jugeant qu'il n'avait pas le droit d'agir contre leur volonté. Il eut de plus grands scrupules quant à la propriété de ses premières œuvres. Il en avait retiré des sommes considérables qui compensaient la diminution du revenu des terres

dont il s'était désintéressé depuis sa conversion en 1881. A dater de ce moment, il renonçait à ses nouveaux droits d'auteur, selon son principe « de laisser chacun prendre notre bien ». De là naissaient des difficultés entre la comtesse et lui : Tchertkof envenimait le conflit et jouait un rôle assez singulier.

Ancien capitaine des gardes nobles, fils d'un général et d'une mère attachée à l'impératrice, jadis possesseur de grands biens, Tchertkof s'était occupé, avec une activité inlassable, de la publication en Angleterre des écrits prohibés de Tolstoï. Impérieux de ( aractère, il prenait plus d'autorité sur le maître à mesure que celui-ci vieillissait, que sa volonté devenait chancelante, qu'il perdait la mémoire des faits récents, tandis que l'intelligence restait intacte. Tchertkof prétendait disposer des manuscrits de Tolstoï, les éditer à son gré, et écarter toute ingérence de la comtesse. La paix du ménage ne cessait d'en être troublée. 11 finit par obtenir de Tolstoï, en 1908, deux ans avant sa mort, un testament secret qui lui reconnaissait le droit de publication posthume. Tolstoï avait longtemps hésité à déroger ainsi à ses principes : s'il mourait intestat, il laissait sa famille établir sur ses œuvres un droit de propriété qu'il ne reconnaissait pas, et ce droit, il le concédait à Tchertkof par un acte légal auquel il était rebelle.

Ces démêlés intérieurs affectaient gravement les nerfs et la santé de la comtesse et furent sur le point

d'aboutir pour elle à des conséquences tragiques. La vie commune devenait un tourment. Tolstoï se décida à exécuter un projet qu'il nourrissait depuis de longues années. II éprouvait ce besoin d'isolement si fréquent chez les mystiques, saint I-Yançois, Georges Fox et tant d'autres, qui les porte à quitter compagnons, parents et demeure, à fuir l'influence dissolvante des traditions humaines. Dès 1897, il avait songé à finir ses jours, comme un sage hindou, dans la retraite et la solitude, et à les con.sacrer uniquement à Dieu. Il avait adressé à sa femme et à ses enfants une touchante lettre, pleine de gratitude pour les trente-cinq années qu'ils avaient passées ensemble. Cette fois, il suffit d'un incident pour le déterminer à abandonner son foyer. Il crut entendre, une fois couché, la comtesse dans son cabinet de travail ; il la soupçonnait d'être à la recherche de son testament. Il n'en fallut pas davantage pour amener la catastrophe.

Le 28 octobre 1910, de grand matin, à l'insu de tous, le comte Tolstoï faisait atteler sa voiture et quittait Yasnaïa Poliana sans esprit de retour, accompagné de sa fille Alexandra et du docteur Makovitsky. Il se fit d'abord conduire au couvent de Shamardino, près de sa sœur Marie, mais non, comme certains l'ont prétendu, pour rentrer dans le giron de l'Église orthodoxe, à quoi il s'était toujours refusé. Il en partait deux jours après vers une direction

inconnue, songeant même à quitter la Russie. Un refroidissement l'obligeait à s'arrêter à une petite station où il dut s'aliter. Il avait quatre-vingt-trois ans ; le mal empira rapidement. La comtesse accourut, mais ne fut pas admise par Tchertkof auprès du malade. On redoutait l'ébranlement qu'il en aurait ressenti. La malheureuse fenune eut la douleur de ne pas recevoir son dernier soupir.

A ceux qui entouraient son lit, Tolstoï se plaignait en disant : « Il y a des hommes qui souffrent sur la terre, pourquoi êtes- vous là à vous occuper de moi seul ? ») II semble que sur le ])oint de s'endormir du sommeil éternel, il se soit, quelques instants, comme le bon chevalier de Cervantes, éveillé de son rêve. Il traça sur son journal, d'une main défaillante, ces lignes entrecoupées : « Je vois que nos ])iaiis ont échoué ; mais fais ce que dois, adv... C'est pour le bien des autres, et surtout de moi ! « Ses derniers mots, en expirant, furent : « Échapper I Échapper I » Délivrance / n'est-ce pas l'aspiration de tout un peuple que murmuraient les lèvres mourantes du grand et noble Tolstoï ?

La foule accourut bientôt à la petite maisou du chef de gare d'Astopovo. Ce fut un deuil général auquel prirent part le tsar, la Douma, le Conseil d'Empire. Les journaux parurent encadrés de noir. Les théâtres, les universités, les écoles fermèrent leurs portes. Toute la Russie pleura l'honmie de

DOURDEÀU, Tolstoï 4

génie qui avait .su, plus que tout autre, remuer sa conscience et parler à son cœur.

La doctrine religieuse et sociale de Tolstoï n'est pas nouvelle : il lui a seulement donné l'empreinte de sa personnalité. Rien de nos jours n'est plus fréquent en Russie, en Angleterre, aux États-Unis, que l'apparition de sectes qui se séparent des Égli-ses par l'interprétation de quelques passages des Saintes Écritures. Toute la pensée de Tolstoï n'est qu'une paraphrase du Sermon sur la montagne, un retour au christianisme des premiers âges ; les mêmes tentatives reparaissent de loin en loin à travers l'histoire.

Au onzième siècle, les Cathares, les purs, originaires des pays slaves d'où ils se répandirent jusque dans le midi de la France, chez les Albigeois, enseignaient de même la lettre de l'Évangile, la nonrésistance au mal. Ils mettaient tout en commun, vivaient du travail de leurs mains, ne mangeaient pas la chair des animaux, condamnaient les rapports sexuels, s'opposaient aux arts et au commerce. Il y avait toutefois parmi eux deux degrés, les parfaits et les croyants. Les papes les exterminèrent. S'ils avaient pu s'étendre et triompher, ils auraient fait

de l'Europe une sorte de Thibet (1). Les Franciscains ressemblent en plus d'un point aux Cathares. L'Église se les assimila, mais ils n'ont pu la réformer sur le modèle de Saint-François.

Au dix-septième siècle, Georges Fox, cordonnier de Leicester, fondait la secte des Quakers, et prétendait instituer une religion se rapprochant de l'Évangile des premiers temps, une Église sans prêtres, un peuple sans armes et des Voisins sans jalousie. Ses disciples n'admettaient pas les sacrements, écartaient les serments, refusaient, comme ils le refusent t'iicore aujourd'hui, le service militaire : « Ce n'est pas, disaient-ils, que nous craignions la mort. Au contraire, nous bénissons le moment qui nous unit àl' Être des êtres. Mais nous ne sommes ni des loups, ni des tigres, nous sommes des chrétiens et des hommes. » Ils durent s'accommoder aux lois de leur pays. Dans ses Lettres philosophiques. Voltaire nous les montre réduits à s'enrichir par le commerce. Leurs fils étaient honteux d'être appelés Quakere et se faisaient protestants.

Très proches des Quakers, les Doukhobors, établis depuis un siècle en Russie, ont exercé un ascendant sur l'esprit de Tolstoï. A leurs doctrines se mêlaient des superstitions grossières. Leur fondateur, un siècle avant Tolstoï, était vénéré comme une incarnation divine. Ils se refusaient à prier pour le tsar, ne recon-

(1) WilfreJo Pareto, les Systèmes socialistes.

naissaient pas son autorité, ils se considéraient comme membres d'une société cosmopolite ; soldûU, ils brisaient leurs iirmes. Condamnés à se disjKTser, ils éniigrcrenl au Canada, Tolstoï eut la douleur de les voir se rallier au principe de la propriété privée : « Ce n'était pas la peine, gémissait-il, en apprenant cette apostasie, de refuser le service militaire et policier. »

Ainsi, tous les efforts de ci's sectes pour servir de modèles à la société et la convertir ont été conriamnés à un échec. Certaines se sont maintenues, il est vrai, sans la contrainte de la force matérielle, f^râce à l'autorité d'une grande force morale, mais elles n'ont pu s'étendre au delà d'un cercle restreint de fidèles, et elles ont été obligées de s'adapter tant bien que mal aux mœurs ambiantes. C'est qu'elles se heurtent aux lois générales de la nature humaine. Elles demandent au commun des hommes plus qu'ils ne peuvent donner. Elles méconnaissent la puissance des passions, des instincts dominateurs et destructeurs. Elles ignorent que les sept péchés capitaux, d'une manière ou de l'autre, mènent le monde. Assurément, s'ils se donnaient libre carrière, s'ils ne rencontraient nulle entrave, la société des individiis ne pourrait subsister. Il s'agit, pour elle, non de supprimer les instincts éternels, c'est chose impossible, mais de les contenir et de les atténuer par le frein intérieur de la religion, et par le frein extérieur de l'État mis à

régoïsme, à l'envie et aux appétits de chacun. Si limitée que puisse être l'action de l'Église, si imparfait que soit l'État, lors même qu'il favorise les uns aux dépens des autres, il est préférable à l'anarchie où sévit la guerre de tous contre tous. * Les Gouvernements et les Églises, dit Taine, sont les seuls moyens par lesquels l'homme animal sauvage acquiert sa petite part de raison et de justice ; prenons garde, en coupant la racine, de détruire la fleur (1). »

Tolstoï ne nie pas le mal : il a su peindre, Uans ses romans et dans ses drames, en traits inoubliables, les faiblesses et les vices qui dégradent l'homjîie, il les a reconnus en lui-même, mais il nie l'ellicacité du remède. Le crime qu'il reproche aux Gouvernements c'est d'user de contrainte et de violence qui suscite la violence dans une suite de répercussions sans fin. Il n'existe, selon lui, qu'un moyen de vaincre le mal, qui est d'en triompher par la douceur, et cela lans le sens le plus rigoureux. 11 ne faut même pas résister à un fou : « Avec lui, je ne risque que ma vie et je remplis la volonté de Dieu. » D'après le même principe, on ne devrait pas empêcher un ivrogne d'assommer un enfant, un dément d'incendier un navire, ni même se protéger contre les bêtes féroces.

L'erreur de Tolstoï est celle de Pelage et de Rous-

(1) Correspondance, II, 247.

seau. Il croit que la bonté est innée en nous et qu'il suffit de faire appel à cette bonté, quand c'est foluî de croire que personne ne naît avec un mauvais cœur, folie de chercher à persuader des brutes meurtrières, folie de faire appel à leur bonté, à leur magnanimité. « Cette naïve confiance, écrit William James, livrerait l'humanité à l'ennemi ; ne pas résister au mal serait la condamner à disparaître. L'ordre social tout entier repose sur la résistance au mal. Si la société se sent frappée, au lieu de tendre l'autre joue, elle riposte. En dépit de Tolstoï et des Quakers, nous admettons qu'il faut répondre à la violenc« par la violence, repousser les envahisseurs, chasser les vagabonds, coffrer les voleurs, châtier les assassins. La justice consiste à punir aussi bien qu'à récompenser (1). »

Tolstoï va plus loin encore. Non seulement nous ne devons pas combattre nos ennemis, mais nous devons aimer ceux qui nous oppriment, nous calomnient, ainsi l'ordonne la loi chrétienne. Il n'a pas lui-même suivi ce précepte, qu'il est ravi de rencontrer jusque chez un philosophe païen, dans les Pensées de Marc-Aurèle. Il rappelle en même temps que Marc-Aurèle persécuta les chrétiens, et il est frappé de la contradiction qui sépare la vie de chacun de sa conscience. Il explique comme il suit la loi

(1) Variétés d'expérience religieuse.

d'amour. Jusque chez les créatures les plus dégradées, on découvre quelque trait qui les relève. C'est qu'à côté d'un Dieu mauvais, il y a un Dieu bon en chacun de nous, et c'est cette parcelle du Dieu bon qu'il faut aimer, en nous détournant du Dieu mauvais.

Pour créer un état social parfait, emi)êcher les hommes de se quereller, de se haïr, de se persécuter, il faudrait rendre l'humanité parfaite, faire que tous It s hommes soient des saints. « Je ne suis pas un .saint, confessait Tolstoï, je suis un homme qui se laisse entraîner. » 11 cherche du moins à allumer dans le cœur des autres la flamme qui brûle dans le sien, à réveiller et à ranimer ces sentiments de bienveillance et de pitié qui dorment en nous. A travers le déUre de son âme exaltée et compatissante, Tolstoï sent que l'apparition d'une doctrine d'amour et de concorde est un besoin pour les peuples, il a cru au rétablissement prochain, au règne indéfini de l'antique société évangélique qui brisa TescMvage du jnonde romain. Mais les transformations morales» comme celles du monde physique, s'accomplisent avec une extrême lenteur. A se les figurer inmiinentes, à vouloir en précipiter l'avènement, on risque de provoquer des explosions, des bouleversements, d'immenses catastrophes comme celle qui couvre la Russie de sang et de ruines.

VU

En des temps réguliers, lorsque l'ordre et la paix publiques sont maintenus par un pouvoir ferme et stable, par des lois consenties et obéies, la prédication de Tolstoï n'eût exercé qu'une action restreint' analogue à celle des sectes dissidentes, en Angletrerre, et aux États-Unis. Au milieu de la Russie en décomposition, le mauvais gouvernement donnait à ses écrits, comme jadis à ceux de Rousseau, leur aiguillo;' Il condamnait une société qui écrasait le pauvre ; il proclamait la légitimité de ses revendications, lui prêchait la révolte passive. Bien loin de le ramener à la mansuétude évangélique, après avoir éteint s foi dans l'Église et le tsar, il ne faisait qu'attiser les colères. Il se rendait compte du péril des « vérités » qu'il répandait, mais ce péril, ne le conjurait-il pji par l'amour ? Il oubliait que les passions populaire^ une fois déchaînées, n'obéissent plus à la parole des doux et des tendres. Quelle action Tolstoï a-t-il don«^ exercée sur la révolution russe dont il avait eu )■■ vision prophétique ?

M. Wilton, correspondant du Times à Petrograd, auteur d'un livre intitulé Russia in agony, nie l'effet des brochures et des pamphlets de Tolstoï sur les événements qui ont causé l'efTondrement du tsarisme. Il n'y voit « qu'un bavardage sénile et intar-

rissable », impuissant, tel un ruisselet, à accélérer la dévastation du torrent. Ses tracts pacifistes n'ont, d'après lui, rien à voir dans la débâcle de la puissance militaire russe. La vieille femme qui, le 7 mars 1917, brisait la devanture d'une boulangerie et donnait, sans qu'elle s'en doutât, le signal de l'émeute, n'avait point lu Tolstoï. La révolution russe a eu pour causes déterminantes la grande guerre, que le peuple ne comprenait pas, la désorganisation des fournitures et du ravitaillement, la perte en territoires et en hommes, le manque de nourriture dans les villes, la pénurie en subsides, toutes causes qui avaient ébranlé le loyalisme des troupes. La révolution est imputable aux vices du régime, aux fautes du pouvoir, à l'incapacité du souverain, à la trahison de son entourage, malgré les avertissements prodigués par les Alliés. Quand Nicolas II finit par céder à la Douma, il était trop tard. Où trouver dans cette catastrophe l'inlluence posthume de Tolstoï ?

De son vivant même, certains, parmi ceux qui visaient à un changement de régime, jugeaient le concours de cet « aristocrate » indifférent et inutile. Maxime Gorki, le peintre des parias et des vagabonds, dont il avait mené l'existence, Gorki, qui finira par se rallier au bolchevisme, visitait Tolstoï en 1901. Il avait fait très bonne impression sur son hôte, qui, avec sa bienveillance habituelle, disait de lui : « Il y a en Gorki un vrai moujik, robuste et

sain. » L'impression de Gorki cUiit loin d'être aussi favorable : « Tolstoï n'est pour moi ni la Russie, ni l'étranger, c'est la Finlande. On y a froid. » Héformiste à cette date, Gorki reprochait à Tolstoï son détachement, son inertie dans la campagne des Zemstvos qui pouvait conduire à une régénération de l'Empire. « Cet homme, écrivait-il, est devenu l'esclave de son idée. Il y a longtemps qu'il n'écoute plus la voix du peuple. Il plane trop au-dessus de la Russie... Il rabâche la non-résistance au mal ; nous demandons une constitution, des écoles.

D'autres le considéraient comme positivement nuisible. Il ne pouvait prétendre au rôle de prophète. Ses idées étaient confuses, contradictoires ; son esprit profondément antirévolutionnaire, alors que le parti conservateur jugeait très redoutable l'œuvre de Tolstoï. Lors de la tentative de 1905, ils estimaient que « Tolstoï avait fait plus de mal à la révolution que toutes les polices du tsar et tous les Saints-Synodes... » — « C'est un boïard qui joue au moujik. Nous aimons mieux ceux qui les fouettent. »

Fanatiques d'irréligion, les anarchistes se moquaient de l'anarchisme chrétien du comte Tolstoï. Ils voyaient toutefois en lui un auxiliaire précieux : « Le vieux radote, mais il nous est utile ; il démolit la société (1). » Depuis la guerre rus.so-japonaise, les

(1) Nous empruntons ces citations à M. Sbllièrb, les Mystiqaei du néo-romantisme, Plon-Nourrit, 1911.

instituteurs tournaient en dérision devant leurs élèves toute autorité politique et religieuse. Les textes de Tolstoï, grâce à son prestige, produisaient un grand efTet sur les âmes simples, et semaient abondamment la graine de la révolte. Les plus avisés faisaient mieux encore. V. Bonch-Bruevich, qui deviendra membre du Comité central des commissaires du Peuple, maudit par ses concitoyens, une fois au pouvoir, pour s'être acharné à supprimer les journaux antibolcheviks, s'insinuait dans les colonies lolstoïennes, afin de les étudier et d'en tirer parti dans la propagande contre le tsarisme auprès des paysans.

Jamais, au témoignage de Tchertkof, les tracts de Tolstoï n'avaient été aussi répandus que dans les premiers mois du Gouvernement provisoire. Hostile à toute révolution politique, le tolstoïsme a cependant contribué à l'éveil social qui devait y conduire. Après leur coup d'État, les dictateurs bolcheviks, soucieux de gagner les paysans, ont prétendu s'annexer la mémoire de Tolstoï, qui eût abhorré leurs violences exercées sous la forme militaire la plus odieuse. Ils ont consacré des millions de roubles à la diffusion de ses œuvres, et chargé Maxime Gorki de promouvoir cet art populaire dont Tolstoï avait donné le modèle. Les gardes rouges protégeaient la demeure d'Yasnaïa Poliana contre les bandes de pillards. La maison et le domaine ont été nationa-

lises, et les membres survivants de la famille invités à l'administrer pour le compte de l'État ; refuser une « invitation bolchevike », c'est s'exposer à mourir de faim. Le comité de Moscou pour les affaires ecclésiastiques, après avoir aboli d'un trait de plume les communions, grecque orthodoxe, catholique, protestante, en tant qu'Églises reconnues, proclamé oflficiellement la liberté de conscience, -- lorsqu'en fait les membres du clergé étaient persécutés, fusillés, torturés, les objets du culte profanés, — n'a pas adopté toutefois le néo-christianisme comme religion nationale. Mais Tolstoï, a rendu, dans le passé, le service d'exciter, par des attaques furieuses contre l'ancien régime, au nom de l'Évangile, l'esprit révolutionnaire, et, d'autre part, quelle doctrine plus favorable au despotisme que celle de la nonrésistance au crime ? « On peut, remarque Machiavel (1), tyranniser sans crainte des hommes qui sont plus disposés à supporter les injures qu'à les venger. » Ce n'est pas de l'évangélisme de Tolstoï que s'inspirent les dictateurs russes, c'est du matérialisme de Karl Marx, dont le livre le Capital joue depniis un demi-siècle, dans le mouvement socialiste des ouvriers industriels, un rôle révolutionnaire analogue au Contrat social. Leur second inspirateur est Bakounine, abhorré de Marx, Bakounine, l'apôtre de la pan-

(1) Discours sur Tite-Live.

destruction et de l'anarchie organisée. L'enseignement de Tolstoï ne s'adresse qu'aux paysans assez dégrossis pour le lire. Il donnait à lenrs revendications, à leurs appétits, une couleur religieuse propre à les séduire et à les justifier.

lolstoï, le grand artiste qui, dans ses admirables 1 onians, nous a montré, parfois avec une verve satirique, où conduisent les instincts de l'homme dès qu'on leur lâche la bride, Tolstoï finit par renoncer à son art pour se perdre dans un brouillard mystique et devenir le prophète de la révolution russe.

Comme son maître Rousseau, il a répudié l'œuNTe de la civilisation corrompue et corruptrice, et enseigné au peuple qu'il ne jouira de la liberté que s'il revient à la nature et à l'Évangile, pourtant si éloignés l'un (le l'autre. Il s'écarte de Rousseau et reflète l'esprit des sectes russes, par sa prédication de la pauvreté, par son appel au renoncement, à tout suix;rflu, alors • lue l'extension de l'individu, la religion du Wun-

tre est le mobile universel.

L'utopie tolstoïenne consiste à imaginer que les masses populaires, à la lumière de l'Écriture, sont capables de s'élever à une sorte de pureté et de moralité évangéliques, et que le principal obstacle, qui empêche l'individu d'atteindre cet idéal, réside dans les Églises et les États qu'il faut abolir.

Réaction naturelle contre l'orthodoxie intolérante et le tsarisme oppresseur, cet anarchisme, politique

et religieux, impuissant à créer, à organiser, n\ capable que de détruire. Après avoir perdu le rêve d'une autorité paternelle, le peuple ru^se se vnii courbé sous la pire dictature qu'il ait jamab subi<

La destinée tragique de Tolstoï a voulu que l'apôtre de la paix et de l'amour des hommes devienne ainsi l'auxiliaire posthume des bourreaux qui ont teint leur rouge étendard dans le sang du peuple russe et qui visent à le déployer sur le monde.

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