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CHAPITRE II

Tolstoï est une de ces natures si riclies, si variées, si changeantes, obéissant à la logique contradictoire de sentiments ingouvernables, à la fois idéaliste exalté et observateur sans illusion, qu'il est impossible de fixer, d'immobiliser sa physionomie ondoyante et diverse, fuyante et insaisissable, dans un buste ou dans un portrait. Il faudrait en surprendre au vol les jeux capricieux, les cinéma tographier dans leurs métamorphoses. Il est regrettable que le grand Russe n'ait pas rencontré, comme un Johnson, comme un Goethe, son Boswell ou son Eckermann. Si grande qu'ait été la négligence et l'incurie de ses disciples à recueillir la suite de ses propos, certains de ses familiers, de ses interlocuteurs de passage, nous en ont conservé quelques fragments : M. Serge Persky les a réunis sous ce titre Tolstoï intime ; Maxime Gorki, le célèbre romancier des parias, des vaga-

bonds dont il avait i)artagé l'existence, Gorki, rallié depuis au bolchevisme et chargé de multiplier les éditions populaires des classiques russes, vient de faire traduire en anglais et de publier à Londres une plaquette de 71 pages (1), où il reproduit les conversations qu'il eut avec Tolstoï, lors de son séjour en Crimée en 1901, ainsi qu'une lettre inachevée et inédite que Gorki écrivait au moment de sa fuite et de sa mort. Au lendemain de son excommunication, qui avait fait de lui le héros du jour, Tolstoï relevait d'une grave maladie : il avait dû se laisser conduire à Gaspra, dans la luxueuse villa de la comtesse Panine. Il avait alors 72 ans. Son atmosphère intellectuelle d'homme du Nord contrastait étrangement avec le beau ciel clair et la .splendeur de la végétation luxuriante de cette côte d'azur qu'est la Russie méridionale. Glanons à travers la précieuse brochure quelques traits qui ne répondent pas exactement à l'idée qu'on se fait d'ordinaire de Tolstoï, après sa conversion, tout en nous rappelant qu'un portrait évoque à la fois le peintre et le modèle, que nous sommes des êtres mobiles qui jugent des êtres mobiles.

Dieu, les femmes, les écrivains, les paysans for-

(1) Réminiscences of Léo Nicolajevitch ToUtoy. Hogarth presi,

maient les sujets habituels de ces entretiens. On sait quel culte Tolstoï professait pour le paysan russe dont il connaissait les vices, les défauts, la ruse, mais dont il admirait la force, la santé robuste, la foi, le langage, l'ignorance, l'indifTérence et le scepticisme en matière de science, la simplicité de vie 1 1 de pensée, qu'il s'efforçait d'imiter : « Je suis plus un moujik que vous, disait-il un jour à Gorki, et je sens mieux à la manière moujik ». « Juste Ciel I ajoute Gorki, il ne devrait pas s'en vanter, il ne le devrait pas. » Mais il arrivait que, « soudainement, sous la barbe du paysan, sous la blouse démocratique toute chiiïonnée, surgissait le vieux barine russe, le grand aristocrate ; alora le nez des visiteurs à l'esprit simple ou éduqué et de tous les assistants devenait instantanément bleu d'un froid intolérable. Il était plaisant de voir cette créature du sang le plus pur, d'observer la noble grâc€ de ses gestes, la fière réserve de sa parole, de sentir la pointe exquise de ses mots meurtriers ».

Tolstoï plaignait Gorki de vivre désormais avec les gens de lettres. La littérature semblait lui être devenue étrangère. Il disait cependant que «/a Guerre et la Paix, sans fausse modestie, c'était comme l Iliade ». Il parlait des écrivains russes dans les termes affectueux qu'on emploie pour sa propre famille. Le romantisme lui était antipathique, parce qu'il vient de « la cniinlo de regarder droit dans les

BOURDEAU. Tolstoï »

yeux de la vérité ». Il écartait Hugo, trop bruyant, trop assourdissant. Ces jugements sommaires font plutôt l'elTet de boutades. L'Italie n'était que le pays des aventuriers, l'Arétin, Casanova, Cagliostro. Il admirait le génie de Balzac, Stendhal, Flaubert, Mau passant, mais il ajoutait : « Qu'avons-nous de commun avec les Français ? Ce sont des sensuallstes. Pour eux, la femme est tout : c'est un peuple usé et émasculé. Les docteurs disent que tous les gens atteints de consomplion sonf fl<'s si usuels. »

Lui-même parlait des femmes volontiers et beaucoup. Avec quelle grâce, quelle délicatesse, quelle intuition nerveuse ne s'exprime-t-il pas dans ses premiers romans quand il les met en scène. Puis quel changement de ton dans la Sonate à Kreutzer OÙ il place les mondaines, les dames de la Cour audessous des pires prostituées. Ses conversations sur tous les autres sujets, charmantes, sensitives, pleines de traits, simples et élégantes, prennent sur les sujets féminins une rudesse d'expression accrue et renforcée, a Tout ce qu'il disait des femmes, écrit Gorld, m'a toujours déplu... Il employait un torrent de mots indécents qui me semblait cynique, qui m'offensait. C'était vulgaire au delà de toute expression, et il y avait dans ses mots quelque chose d'artificiel,

de non sincère, en même temps que de très personnel. Il semblait qu'il eût été une fois blessé et qu'il ne pouvait ni pardonner ni oublier. Il regarde la femme avec l'implacable animosité du mâle qui n'en a pas tiré tout le plaisir qu'il en espérait (1), ou bien est-ce l'hostilité de l'esprit contre les impulsions dégradantes de la chair ? »

Tolstoï interpellait un jour sou ami Tchckhov eu ces termes embarrassants que nous devons ici transposer et atténuer : « Vous avez beaucoup couru les fdles, quand vous étiez jeune ? » Et comme Tchékhov répondait par des mots indistincts et un sourire confus, Tolstoï ajoutait avec repentir : « J'étais un infatigable... », usant d'un mot rustique et salé.

Il lui arrivait de poser d'autres questions indiscrètes : « Que pensez-vous de vous-même ? Aimezvous votre femme ?... » — « La femme est plus sincère avec son corps que l'homme, mais dans son esprit elle ment... » — « La femme est plus dangereuse quand elle vous tient avec le cœur que quand elle vous tient avec les sens. » Il oubliait que dans la Sonate à Kreutzer il soutient la thèse tout opposée.

« L'homme, disait-il encore, supporte les tremblements de terre, les épidémies, les horreurs de la maladie, et toutes les agonies de l'âme, mais en tout temps sa tragédie la plus torturante a été et sera la

(1) Se rappeler, clans Bésurreetion, l'impression du séducteur après sa première nuit d'amour.

tragédie de la chambre à coucher » et, il souriait d'un air de triomphe.

11 s'écriait un jour : « Et je vôTîs dirai la vérité sur les femmes quand j'aurai un pied dans la tombe, je la dirai, je sauterai dans mon cercaeil, j'étendrai sur moi le drap mortuaire, et j'ajouterai : «< Maintenant faites ce qui vous plaît », et il lançait à ses interlocuteurs un regard sauvage.

Autant que les femmes, il avait aimé le jeu qui lui avait coûté de grosses pertes. Il en conservait la passion. Gorki suivait des yeux ses doigts agités lorsqu'il tenait les cartes comme des oiseaux vivants prêts à s'envoler.

En dépit de l'admiration que lui inspirait Tolstoï, Gorki restait réfractaire à son prosélytisme. Il saluait en Tolstoï le plus grand des artistes, mais il lui refusait le génie religieux : la religion ne le possédait point. Elle prenait en lui la forme de la pénitence. Jamais il n'avait pu, même depuis sa conversion, échapper à lui-même, ni se réconcilier avec la vie. M. Paul Bourget, dans son étude intitulée l'Erreur de Tolstoï (1), a marqué d'un trait profond l'incompatibilité absolue entre l'individualisme et le

(1) Pages de critique et de doctrine.

christianisme. « Sa personnalité disproportionnée, écrit Gorki, est un phénomène monstrueux, presque laid. Il y a en lui quelque chose d'un de nos géants de légende. Il est trop grand pour que la terre puisse le contenir. »

(( L'idée de Dieu lui ronge le cœur, comme s'il résistait à quelque chose qu'il sent au-dessus de lui. Il y pense toujours. Ce n'est pas un signe de vieillesse, un pressentiment de la mort, non, c'est un exquis orgueil humain, un sentiment humilié, étant Tolstoï, de se soumettre à une volonté étrangère. » Tels ces moines qui parcourent la Russie, priant Dieu, et dans le secret de leur âme le haïssant : Pourquoi les pousse-t-il ainsi à travers le monde ?

« Avec Dieu, ses relations sont très soupçonneuses ; il me fait piirfois penser aux rapports de deux ours dans une caverne. »

Sur la mort et l'immortalité, il faisait cette réflexion : « Si de nous rien ne doit survivre, à quelle vérité pouvons-nous prétendre ? »

Il parlait de l'amour de Dieu tantôt avec éloquence : « Dieu, c'est la beauté la plus haute et la plus parfaite », — tantôt d'un air froid et ennuyé. Il se montrait, à l'occasion, orgueilleux et intolérant comme un prêcheur du Volga. Il recommandait la lecture des écrits bouddhiques et de l'Évangile, mais la personne du Christ lui inspirait peu d'enthousiasme. Tout en l'admirant, sans l'aimer, il le considérait

comme simple et méritant la pitié. S'il paraissait dans un village russe, les jeunes filles se riraient <\ lui.

Tolstoï, d'après Gorki, ne fut jamais heureux, ni par les livres de la sagesse, ni sur un cheval, ni dan les bras d'une femme. Il eût trouvé le bonheur dan» la souffrance, s'il lui avait été donné de subir des persécutions, d'être emprisonné, exilé ; et cela non afin d'éprouver la résistance de sa volonté, mais avec l'intention évidente et despotique d'accroître l'influence de SCS idées religieuses, de faire de la vie de Léon Nicolayevitch « la vie sainte de notre père béni le boïard Léon », de rendre .sa prédication irrésistible, de forcer les gens à lui obéir. — Gorki proteste contre cette façon d'user de violence, de s'emparer de la conscience des autres, de les éblouir avec la gloire du sang d'un juste, de leur mettre sur le cou le joug d'un dogme. Il oublie que la tyrannie des bourreaux auxquels il s'est rallié depuis la révolution est pourtant plus opprimante que celle des martvTS,

Ces doctrines que Tolstoï brûlait de répandre, paix et pardon universels, amour du prochain, non-résistance au mal, Gorki les juge funestes. Elles expriment cette paresse du Russe qui cherche toujours une excuse à sa non-activité, cette passivité, ferment malsain du vieux sang de la nation envenimé parle fanatisme mongol, et qui contraste si fort avec l'esprit créateur des peuples d'Occident et leur résis-

tance indomptable au mal. De même l'antiétatisme slave est une réminiscence de la vie nomade. Tolstoï veut conduire les Russes à l'anarchie et à la pauvreté, c'est qu'il constate la stérilité des efforts en vue de construire une vie plus humaine.

Gorki trace des tolstoïens quelques silhouettes inquiétantes. Pour le plus cher de ses disciples, Sulerzhisky, Tolstoï éprouvait une tendresse, un ravissement perpétuels, analogues à l'attachement quelque peu ridicule d'une vieilfe fille pour son perroquet ou pour son chat. Suler aimait Tolstoï comme on chérit une fenmie, mais se comiX)rtait avec lui en supérieur. Suler était une sorte d'oiseau sauvage, \enu de quelque pays ignoré. Cent hommes comme lui eussent changé l'esprit d'une ville. On ne pouvait d'ailleurs se fier à lui. Il était aussi capable de jeter une bombe que d'aller demain rejoindre une troupe de chanteurs ambulants. Il avait de l'énergie pour trois existences, et un feu semblable au fer surchauffé qui jette des étincelles enflammées.

D'autres disciples évoquaient l'image d'une meute de chiens hargneux et hurleurs, tandis que le maître sur le noble beffroi sonnait la cloche pour convier au salut les fidèles du monde entier. Nombre d'entre eux, dévots hypocrites, couards, mercenaires, ne

songeaient qu'à exploiter sa générosité. L'un de ces bons apôtres refusait de manger des œufs à Yasnala Poliana, par égard pour les poules, mais à la station de Toula, il se faisait servir un copieux repas en disant : « Le vieux exagère ». Tel autre exposait i^ Tolstoï « combien sa propre vie était devenue pure et heureuse depuis qu'il avait reçu son enseignement». Tolstoï, écrit Gorki, se pencha vers moi et me dit à voix basse : « Il ment le coquin, mais il le fait dans l'intention de me plaire. » Nul ne connaissait mieux les faiblesses humaines, ne se laissait moins abuser. Ses yeux dardaient mille regards au fond des consciences.

Dans une de ses pièces, les Bas-Fonds (1), Gorki nous transporte dans un asile de nuit où se trouvent assemblées des épaves de la société, des misérables sans ressources et sans espoir. Il fait intervenir un étrange personnage, un petit vieillard, qui vient apporter à tous des pensées consolantes sur lesquelles il ne se fait lui-même aucune illusion. A l'un, il promet la santé, à l'autre, la vie éternelle. Il s'intéresse moins aux gens qu'aux remèdes qu'il leur propose, afin qu'ils le laissent en paix ; il leur fait des aumônes

(1) On donna jadis à Paris quelques représentations de cette pièce où figura la Duse.

spirituelles avec une aversion voilée. Son prêche peut se traduire ainsi : « Allez- vous-en, aimez Dieu, et votre prochain, mais sortez ; maudissez Dieu, aimez l'étranger, mais laissez-moi seul, car je suis un homme, et condamné à mourir. » Gorki nous donne à entendre que tel est le fond de la pensée de Tolstoï, auquel d'ailleurs le personnage de Gorki n'était pas sympathique, parce qu'il manquait de bonté. IndifTérent au peuple, trop au-dessus de lui, jugeait ridicule son activité de mouches éphémères, Tolstoï, selon Gorki, cherche à apaiser la maladie du peuple russe en simplifiant l'image du Christ, en supprimant les contradictions évangéliques. Il finit par s'enfuir au désert afin de s'abîmer dans les insondables problèmes de la vie et de la mort.

(iorki a eu sous les yeux des pages du journal de Tolstoï qui respirent le plus profond scepticisme sur lui-même et sur sa prédication, et où se révèlent, avec une clarté terrifiante, les contradictions de ses aflirmations, le nihilisme d'un désespoir sans fin et sans remède, le sentiment d'une solitude absolue. A son silence impressionnant on devinait parfois la terreur que lui causaient des pensées qu'il n'osait exprimer.

Les dernières {Kiges de Gorki rappellent en termes pathétiques la douleur que lui causa la mort de Tolstoï le grand Imaginatif, le grand artiste national dans le sens le plus vrai et le plus complet : « Sa grande âme incarnait les défauts et les qualités gigantesques

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de son peuple ». Gorki en fait une sorte de dieu russe, disons plutôt « un Titan, un Promùthéc, qui ne pouvait croire entièrt-ment au feu qu'il prétendait avoir dérobé au ciel, et qui ne pouvait aimer entièrement la race des hommes pour laquelle il l'avait dérobé(l) ».

(1) A NfwTolsloy, supplément littiralre du Timei, IB j»rfnl9f0.

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