X. — Le SOCIALISME POLICIER
Le successeur de Sipiaguine, Plehve, mesurait le danger ; il était résolu à y parer. Une grande révolte paysanne avait éclaté en 1902 dans les gouvernements (le Kharkof et de Poltava ; il envoyait quarante-trois mille agents surveiller les villages. Les étudiants étaient soumis à une pénalité draconnienne, on brisait la carrière des rebelles et on les versait dans l'armée, transformée en pénitencier. Le nombre des accusés politiques s'élevait, de 919, en 1894, à
5.590 en 11)03. Cependant Plehve comprenait qu'on ne pouvait régner uniquement parla force ni revenir au despotisme pur et simple de Nicolas I*'. Il se ra[)prochait de la méthode de Najxjléon III, de Bismarck : gouverner avec autorité et emiK'cher que le combat pour les intérêts matériels ne devienne une lutte i)our les libertés politiques : en conséquence, donner satisfaction aux classes paysannes et ouvrières, afin de les détacher des classes libérales et des partis révolutionnaires. La politique ouvrière de Plehve était essentiellement policière. Il appuyait les revendications ouvrières non d'après la justice et l'opportunité, mais selon que les ouvriers qui les formulaient étaient ou non révolutionnaires. Un grand industriel fut exilé en Sibérie pour n'avoir pas voulu accorder une augmentation de salaires. C'est dans ce même but qu'avaient été fondées les Banques rurales, qu'avait été ébauchée, dès 1880, la législation de fabrique. Avant Plehve on avait eu l'idée de combattre le socialisme ouvrier par le socialisme d'État ; en 1898-1899, le chef de police Zoubatof et l'ancien terroriste Tikhomirof, avaient organisé à Moscou des Cercles ouvriers, des Mutualités en contrefaçon des Syndicats non autorisés. Un docteur Chaïevitch fondait de même des Sociétés d'ouvriers juifs indépendants pour combattre l'action du Bound. Tous ces jaunes étaient violemment attaqués dans VIskra de Genève. Zoubatof commit la faute de se
servir des employés des Cercles ouvriers comme agents et comme espions ; cette erreur le discrédita. Les chefs d'industrie, de leur côté, se plaignaient amèrement des exigences auxquelles les zoubatovistes poussaient les ouvriers. Un mouvement gréviste éclatait pendant l'été de 1902 dans la Russie méridionale, sous l'inspiration des agents de Zoubatof, ce qui causa leur disgrâce et fit goûter à Chaïevitch et à quelques autres les douceurs de la Sibérie. Les deux ministres, Plehve favorable aux ouvriers, et Witte défenseur des intérêts patronaux, étaient en conflit. L'expérience de Moscou prit fin. Plehve, le 28 juillet 1904, tomba sous la bombe de l'ancien étudiant Sazonof, exécuteur de l'organisation du combat, qui avait dressé contre ce ministre un acte d'accusation, une sentence motivée.
Une entreprise analogue à celle de Zoubalof avait été tentée avec plus de succès à Pétersbourg, pi\r un jeune pope, Gapone, fils de paysans petits-russieas, et aumônier des prisons. Gapone s'était attaché à fonder des Unions ouvrières de chrétiens sociaux, approuvées par la police et bénites, en 1904, par l'archevêque de Pétersbourg. Plus ces ouvriers organisés devinrent nombreux, plus ils se montrèrent exigeants, si bien que les patrons cherchaient à s'en débarrasser. Telle fut l'origine de la grève des usines Poutilof, le 15 janvier 1905, qui devint presque aussitôt une grève politique, et gagna les faubourgs ouvriers.
224 TOLSTOf, LÉNINE ET I.A RÉVOLUTION RUSSE
Lu yuerre russo-jaiMJiiaise (février l'J04) avait donné un élan considérable à la propagande antigouvernementale. Les échecs répétés causaient une déception générale ; ce que l'on racontait des vols et des désordres dans l'administration de l'armée f)assait le croyable. L'autocratie i)erdait sa seule raison d'être et conduisait à des désastres. Ije chômage, les mobilisations attisaient refTervescence populaire. De sanglants combats des nies commençaient à se livrer dans les grandes villes. Le prince Sviatopolk Mirski, auquel le tsar avait confié le pouvoir après Plehve, était le fervent adepte d'une politique réformiste. Il avait autorisé, en décembre, le Congrès de Zemstvos qui avait formulé une déclaration des droits et demandé une représentation nationale. Le tsar, par l'oukase du 25 décembre, faisait une première concession en promettant de soumettre la bureaucratie à la loi, d'organiser la légalité. Les exigences des libéraux démocrates et des socialistes révolutionnaires allaient bien au delà. Dans une conférence convoquée à Paris en 1904, ils proclamaient la nécessité d'un Gouvernement constitutionnel fondé sur ksuffrage universel. C'est ce programme que devait présenter au tsar Gapone, bientôt passé à l'opposition radicale, et grisé par son rôle de tribun du peuple.
Une procession gigantesque, organisée le 9 /22 janvier, se dirigeait vers le Palais d'Hiver, escortant Gapone, sous son costume de prêtre, entouré de por-
leurs d'icônes, armé de la pétition des ouvriers rédigée par lui. Dans un langage sombre et menaçant, il dépeignait le peuple misérable, foulé aux pieds : il sommait le tsar d'abattre le mur qui le séparait de son peuple, il jetait l'ana thème de l'Église sur la guerre comme eût pu le faire un disciple de Tolstoï. Des feux de salve répondirent aux sommations de Gapone ; mais il donnait le branle à la révolution.
BOURDEAU. TolslOÏ. 16