IX. — Les socialistes révolutionnaires
Le parti terroriste n'avait pour ainsi dire plus lonné signe de vie de 1884 à 1894. A cette dernière date, quelques émissaires, venus de Suisse et de Paris, entreprirent de ressusciter la Xarodnaïa Volia. Ils choisirent l'étiquette de socialistes révolutionnaires
en opposition aux social-démocrates de l'école allemande. Ceux-ci ouvrirent aussitôt contre ces revenants le feu de la grosse artillerie marxiste. Ils les traitèrent de chevaliers du poignard, de romantiques, d'illuminés, de phraseurs dont l'i-nthousiasmi' ignorant prétendait changer le cours de l'Histoire, franchir d'un bond la période capitaliste et se servir du moujik conune agent de révolution sociale.
Les nouveaux terroristes ripostaient à leurs adversaires que la doctrine inspirée à Marx jjar le spectacle du développement industriel en Angleterre, vient se briser, en Hussie, à l'écueil de la question agraire. Que pèsent 3 millions d'ouvriers industriel en présence de 90 millions de |>aysans ? Quell» solution, quels remèdes apportent les marxistes à ces masses affamées ? l'affranchissement de anciennes dettes de rachat, l'adjonction à leurs terres des lots refusés lors de l'émancipation, quelques exigences démocratiques : et, de l'aveu même des marxistes, ce programme agraire n'est qu'un palliatif ; rien, d'après eux, ne peut sauver la majorité des j^aysans de l'exploitation des usuriers de village et de la ruine. En vertu de la théorie des étapes, il faut, de toute nécessité, que le communisme suranné de VObchtchina disparaisse, que le paysan soit exproprié par la bourgeoisie pour arriver au collectivisme et à la déli\Tance finale. Le marxisme conséquent devrait donc pousser à la roue, faire
cause commune avec l'usurier, le bourgeois de campagne. En conséquence, les socialistes révolutionnaires jetaient aux marxistes l'épithète infamante de conservateurs que les marxistes prodiguaient aux économistes. Les nouveaux terroristes se proclamaient les seuls révolutionnaires, les vrais, les purs.
Ils accordaient cependant aux marxistes qu'une poignée de braves ne saurait suffire, comme l'avaient cru les anciens terroristes, à renvci'ser l'ordre existant, qu'il faut s'appuyer sur le peuple. Mais le jx'uple, pour les marxistes, c'est l'infime minorité des ouvriers industriels, considérée comme l'élite privilégiée, investie de la mission de changer le monde ; pour les terroristes nouveau style, le peuple c'est la nation entière, et la, population paysanne au premier rang. Ils combinent le terrorisme et le iwpulisme ; ils reprennent la propagande agraire dans de bien meilleures conditions qu'autrefois ; la mentalité paysaniie est en voie de transformation ; les paysans ont éprouvé l'horrible famine de 1891-1892 ; nombre d'ouvriers des villes reviennent périodiquement aux champs et y apportent un esprit rebelle. Les socialistes révolutionnaires fondent des confréries dans les villages avec le mot d'ordre de boycotter les propriétaires, les Koulaki. Ils organisent des Ligues agraires.
L'importance des ouvriers de fabrique et l'action des grèves n'échappent pas non plus aux terroristes. Tamlis que les marxistes travaillent à organiser, à
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(liscipliiicr k's cliissfs oiiviicns, cl ii ;i<iiiii( irnt l:i violence que par exception, les terroristes cherchent à transformer les grèves en émeutes, à les généraliser ; ils songent à préparer des conjurations militaires. I^nfin, le combat individuel, l'assassinat politique, les bombes, sont destinés, non plus comni»en 1880, ù remplacer le combat des masses, mais a le fortifier.
En dépit de ces polémiques, les divergences qui séparaient les sectes socialistes étaient moins accusées que précédemment. Il y avait entre elles rivalité, mais émulation ardente et division du travail. Les circonstances générales favorisaient au plus haut jwint cette renaissance révolutionnaire. Le mécontentement gagnait toutes les classes. Dans la lièvre des entreprises, les crises industrielles et agricoles se succédaient à courts intervalles. Le Gouvernement entretenait un autre genre de fléau, la famine intellectuelle. L'enseignement des Universités était abaissé, les cabinets de lecture étaient expurgés. I^ Gouvernement faisait pour ainsi dire défense à chacun de penser et de croire à autre chose qu'au dogme officiel du tsarisme. Le procureur du Saint-Synode, Pobedonostsef travaillait de la sorte à réaliser, dans cet Empire immense, le rêve d'unité d'un Bonald et d'un de Maistre, rêve grandiose et chimérique, car la loi qui domine les sociétés modernes conduit au contraire à une complexité, à une différenciation tou-
jours croissantes. Cette discipline de fer, analogue à celle d'une armée en marche, visait sans doute à la grandeur nationale ; et, de fait, jamais la diplomatie russe n'avait célébré les plus grands triomphes. Elle était l'arbitre de l'Europe, elle marchait à pas de géants vers la conquête de l'Asie. Mais fallait-il donc asservir le peuple russe pour le mieux préparer à dominer les nations ? Et quel contraste entre la politique extérieure et intérieure 1 Dans les petits États des Balkans, la Russie se montrait la gardienne jalouse des libertés constitutionnelles. La Marseillaise retentissait à Pétersbourg en l'honneur du président de la République française. Nicolas II décorait M. Millerand que la troisième section, s'il eût été sujet moscovite, eût expédié dans les mines sibériennes, sinon fait suspendre au gibet.
Le roman russe exprime d'une façon poignante la désaffection, la plainte profonde, la révolte causée par ce despotisme écrasant, |)ar cette absence totale de vie publique. Le nihilisme politique de Tolstoï, sa négation de l'État auquel la conscience défend d'obéir, égale celui de Bakounine, bien qu'il se recouvre du voile de la mansuétude chrétienne. Gorki n'a de symjwithie que pour les vagabonds, les criminels en hostilité permanente contre l'ordre existant. Tchekhof est le peintre populaire des illusions perdues et de l'ennui de vivre (1).
(1) Voir dans la Revue les étude» de M. E.-M. de Vogué,
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C'est surtout la jcuni->.->c d •>. c»;«»l •> (|iii s<- cibre contre ce système et qui contribuera à l'anéantir. « Mettez, disait de Maistre, un désir russe sous une citadelle, il la fera sauter. » Le nombre des militants intellectuels ne cesso de s'accroître : sous le fouet des cosaques, les étudiants s'insurgent, et, [>our la première fois, en 1899, la populace, qui juitqu'aJors aidait volontiers la police à les brutaliser, prend parti pour eux. Les troubles de 1901, suscités par la suppression des franchises universitaires, trouvent un écho dans les misses ouvrières : les ouvriers se joignent aux démonstrations d'étudiants à Moscou, à Kief, à Karkof.
Au milieu de conjonctures si propices à leur action, les socialistes révolutionnaires tiennent deux Congrès en Russie, en 1898 et en 1901, malgré la vigilance de la police. Ils expriment, dans un manifeste, la nécessité de renverser l'autocratie, d'obtenir par tous les moyens une Assemblée nationale qui réorganise l'État d'après le principe fédératif et le 5e// governmenl local. Ils fondent une organisation de combat.
L'assassinat du ministre de l'Instruction publique Bogoliépof, par l'étudiant Karpovitch (février 1901) donnait le signal des hostilités et eut le même retentissement que le coup de pistolet de Vera Zassou-
publices en 1384 el 1885, réunies sous ce litre : le Roman russe. Paris, Hachette, 1886.
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litch €11 1878. Karpovitth n'était pas socialiste révolutionnaire : son acte criminel fut une simple réponse aux violences ordonnées contre ses camarades. Deux semaines après Karpovitch, Lagovski tirait sur Pobedonostsef à travers une fenêtre et le manquait. En avril 1902, le ministre de l'Intérieur, Si piaguine, était tué par Balmachef, fils d'un exilé ix)litique. C'était folie et absurdité de s'en prendre au malheureux Sipiaguine lorsqu'il voulait donner aux Zemstvos des mouvements plus libres. Sa démission prochaine était connue, dit-on, du meurtrier et de ses complices ; ils frappaient impitoyablement en lui le représentant du régime. Avec Balmachef, qui n'avait fait qu'exécuter la sentence du parti socialiste révolutionnaire, recommence l'épidémie de meurtres systématiques dont on ne pouvair prévoir la fin.