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Tolstoï

L'idée ce réunir les lettres de Tolstoï pour en composer son « autobiographie épistolaire » me fut suggérée parles matériaux que je compulsais en vue de rédiger la biographie du maître. La règle des biographes avertis est de scruter la pensée spontanée de tout créateur dans la correspondance qu'il n'avait pas destinée à la publicité. Or, en confrontant les missives privées de Tolstoï avec sa Confession, qui apparaît naturellement comme la source authentique de sa vie intérieure, je me suis tôt aperçu de la singulière vertu de la règle indiquée, quand il s'agit de l'appliquer à l'auteur de cette « confession ». Certes, on le sent également sincère dans ses missives comme dans ses écrits publics ; seulement, il exagère malgré lui, ou

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à dessein, quand, parlant de lui, il prend la foule pour témoin. Relisez ces lignes significatives de son véhément meâ ciilpâ :

« Je ne puis me souvenir de ces années de ma vie sans horreur, dégoût, douleur. Je tuais des hommes à la guerre, je les provoquais dans la même intention en duel ; je perdais aux cartes, je mangeais le produit du travail de mes serfs ; je châtiais les moujiks; je m'adonnais à la débauche. Mensonge, vol, luxure, ivrognerie, brutalité, assassinat..., il n'est pas de crime que je n'aie commis, et, pour tous ces actes odieux, on melouangeait, on me considérait et on me considère encore comme un homme relativement moral. »

On se rend compte qu'en faisant cet aveu outr3 de ses « crimes », l'auteur cherche à impressionner par son exemple personnel, en vue de rendre plus concrète notre ignominie collective. Dans ses lettres confidentielles, au contraire, dans celles surtout qu'il avait écrites avant sa crise morale, Tolstoï livre exactement ses pensées, parce que visant sa propre édification et celle du confident isolé qu'il a choisi. Notons, au surplus, sa passion constante pour l'aveu public, révélant à un degré suprême la mentalité et le tempérament de sa race. Rappelez-vous Crime et Châtiment et les Frères Karamazov de Dostoïevsky, La Puissance des Ténèbres et Résurrection de Tolstoï, œuvres représentatives de la littérature, de l'esprit russe.

Encore un coup, tous les écrits de Tolstoï sont imprégnés d'une profonde conviction, de la recherche constante de la vérité, alors même que l'expression en est amplifiée. Mais seules ses lettres nous aident à suivre avec certitude le chemin parcouru par sa belle âme en peine, à assister aux péripéties de son évolution, péripéties souvent plus mouvementées que celles du plus captivant des romans.

Très souvent, ses Souvenirs mêmes, écrits sur la demande de ses biographes, sont loin d'égaler, les aveux immédiats notés par lui pour son correspondant. Répondant au désir exprimé par M. Paul Birukov, l'auteur de la plus complète des biographies du maîlre, Tolstoï promet d'étayer Je travail de son disciple de ses souvenirs personnels. 11 hésite d'abord à les écrire et en donne ces raisons : « J'ai essayé d'y penser, et je me suis aperçu de l'effroyable difficulté d'éviter Charybde : ma propre louange (en taisant tout ce qui est mal), et de ne pas tomber en Scylla : l'aveu cynique de toutes les turpitudes de ma vie. Écrire toute ma honte, ma bêtise, mes vices, en toute franchise, plus ouvertement encore que Rousseau, ce serait induire les hommes en tentation. Ils diraient : « En voici un que beaucoup de nous placent très haut, quand, en réalité, voyez quel misérable c'est ; aussi, nous autres, simples mortels, avons-nous d'autant plus le droit de nous laisser aller. »

Et lorsque Tolstoï se décide à remettre à son biographe les notes demandées, il y écrit des « souvenirs » comme ceux-ci : « Je me souviens que notre professeur définissait ainsi la capacité d'étude et l'application au travail de mes deux frères et les miennes : Serge veut et peut ; Dmitri veut, mais ne peut (ce qui était faux) ; Léon ne veut ni ne peut. Et je crois que c'était parfaitement vrai. »

On le voit, l'auteur de ces Souvenirs ne songe qu'à s'amoindrir, voire s'accuser de tous les péchés mortels, tandis qu'il atténue ou lait les fautes et grandit les mérites des autres. A la vérité, c'est encore le pécheur repenti qui se dénonce, dès qu'il parle pour le public, ici comme dans sa Confession. Par contre, ses écrits intimes notent simplement les angoisses et les sérénités d'un cœur généreux, les hésitations et les certitudes d'un noble esprit, tt tra-

cent ainsi la courbe exacte de l'ascension d'une âme vers la vérité. De là leur prix.

Tolstoï en convenait lui-même. Il y a dix-huit ans, je lui rendis pour la première fois visite à Moscou où il hivernait à cette époque. Je fus amené à lui parler de l'intérêt particulier que présentait sa correspondance pour ses biographes, tandis que la comtesse Sophie, sa femme, assistant à l'entretien, émit l'avis que cet intérêt se limitait à la manifestation d'un état d'esprit passager et souvent suscité par tel ou tel correspondant.

— C'est précisément la valeur de ces confidences, fit remarquer Tolstoï : la littérature, l'arrangement en sont absents.

Cette remarque allant au-devant de mes souhaits, je fis part à mon hôte de mon projet de noter son évolution morale d'après sa correspondance privée. Le but que je visais était de rapprocher et de coordonner les documents recueillis, en les entourant de mes notes et commentaires strictement nécessaires, afin de laisser Tolstoï révéler directement, en aveux successifs dits sous l'impression immédiate, sa vie intérieure, depuis sesjeunes années jusqu'à son âge avancé. De fort bonne grâce, Tolstoï me nomma les personnes qui avaient reçu de lui des lettres gardant ce caractère de spontanéité que je recherchais. II savait que je disposais déjà de ses missives adressées à son ami intime Aphanassy Felt, réputé en Russie comme l'un des plus délicats poètes, et qui avait inséré cette correspondance dans se-s Souvenirs, parus à Moscou en 1890. D'un intérêt certain pour le travail que j'allais entreprendre, les lettres à Fett, espacées et allant de 1858 à 1881, ne pouvaient suffir pour marquer les phases entières de l'évolution de Tolstoï depuis 1848, année où commence sa vie consciente, puis se développe jusqu'à ses

INTRODUCTION 1 l

derniers moments, ce merveilleux esprit cherchant, jusqu'à l'instant ultime à monter toujours plus haut. Pour combler la lacune de la première décade, Tolstoï m'indiqua ses lettres à son frère Serge et à sa tante Taliana Yergolskaïa. Pour le reste, il nomma en particulier trois correspondants : son autre tante, la comtesse Alexandrine Tolstoï ; son compagnon d'armes au siège de Sébastopol. le prince Serge Ouroussov et son ami Nicolas Strakhov, philosophe et critique littéraire.

Me connaissant depuis nombre d'années déjà, comme son traducteur et commentateur, Tolstoï m'autorisa volontiers à demander à ses amis la communication de sa correspondance. Repartant pour Saint-Pétersbourg d'où j'étais venu voir Tolstoï, j'ai rendu visite à la comtesse A. Tolstoï et à Nicolas Strakhov, et je réussis à obtenir de l'une et de l'autre la communication des missives de leur illustre correspondant, dont la copie me prit un temps assez long. Quant au prince Ouroussov, Tolstoï l'avait perdu de vue, dans les derniers temps, et se souvenait seulement que son ancien compagnon d'armes s'était retiré à Samara, sur les bords de la Volga. J'ai accompli ce lointain voyage deux ans après, en 1896, lors d'une nouvelle visite à Tolstoï; mais le prince Ouroussov n'habitait plus à Samara. Je ne l'ai pas trouvé davantage dans la bourgade des environ de Moscou qu'on m'avait désigné à Samara comme sa nouvelle résidence, et le prince est mort depuis.

Cependant, je continuais par ailleurs mes recherches, en recueillant la série de plus en plus nombreuse de documents, lorsqu'il m'arriva ce qui arrive généralement quand on veut trop bien faire et que la personnalité étudiée attire tous les regards : d'autres chercheurs se hâtèrent d'utiliser avant moi des extraits ou des lettres en-

tières de Tolstoï, notamment à son frère Serge, à sa tante Yergolskaïa, à Strakhov, à d'autres amis aussi proches. Certes, si ces documents perdaient ainsi leur attrait de première divulgation, ce fait ne m'aurait pas empêché de les grouper et de les lier en un ensemble qui leur donnerait la valeur distinctive que j'ai indiquée. Mais voici que Tolstoï, sollicité de toutes parts, s'oppose à la publication de ses lettres à la comtesse A. Tolstoï durant sa vie et celle de la destinataire, en prétextant le caractère trop intime de cette correspondance. A son tour, la comtesse Alexandrine, se rangeant à l'avis de son ami, demande à ceux à qui elle avait déjà communiqué la correspondance en cause de ne la divulguer qu'après la mort de la destinataire. Ce fait est confirmé par les premières lignes des Souvenirs laissés par la comtesse et publiés, l'année dernière, en Russie : « En laissant les lettres de Lev Nikolaïevitch Tolstoï, ainsi que leur copie, afin qu'elles puissent être publiées après sa mort et la mienne, j'ai cherché à les classer chronologiquement, » etc.

La comtesse A. Tolstoï est morte en 1904. La même année et l'année suivante, M. Zakharyine, qui, avait eu également communication des lettres de Tolstoï adressées à la comtesse, en publia quelques-unes, à deux reprises, dans la revue pétersbourgeoise le Messaçjer de l'Europe, puis clans un recueil de ses articles. Je n'ai pas cru devoir imiter son exemple, Tolstoï m'ayant personnellement demandé, dans des lettres qu'on va lire tout à l'heure, de m'abstenir tant qu'il serait en vie. Toutefois, il exprimait le désir qu'après sa morl, la publication de ses lettres ne devint la propriété exclusive de personne. En effet, la section des Belles-Lettres de l'Académie impériale de Saint-Pétersbourg, adoptant l'avis de l'un de ses membres, ami de Tolstoï, le sénateur Koni, manifesta

l'intention d'acquérir en toute propriété, chez les héritiers de la comtesse Alexandrine, les lettres de son neveu. Dès qu'il fut informé (ce fut en 1909), Tolstoï fidèle à ses principes, s'y opposa formellement, et écrivit, entre autres, à M. Koni : « J'ai renoncé une fois pour toujours à tous mes droits sur mes lettres privées comme sur mes écrits publics. La seule chose que je désire, c'est que mes lettres à la comtesse A. Tolstoï, comme celles, d'ailleurs, que je vous ai adressées, ne deviennent la propriété exclusive de personne. »

Dans ces conditions, tous ceux qui possédaient ses lettres pouvaient, alamorlde Tolstoï, en novembre 1910, les publier sans autre formalité. Mais ayant appris que c'est le Musée Tolstoï de Saint-Pétersbourg qui avait assumé la tache de faire connaître au public russe la correspondance échangée entre le grand écrivain et sa tante, j'ai cru devoir, par déférence pour l'institution naturellement sympathique aux admirateurs de Tolstoï, remettre ma propre publication jusqu'à la veille de l'apparition du recueil russe. Voici, au surplus, les termes dont je m'étais servis, pour expliquer celte remise, quand j'ai commencé, dans la livraison de la Grande Revue (de Paris) du 25 septembre 1911, la publication de mon texte français des lettres de Tolstoï :

« Aujourd'hui que Léon Tolstoï a suivi la comtesse A. Tolstoï dans la tombe, les détenteurs de leur correspondance deviennent libres, selon son vœu, de la mettre enfin au jour. On va, en effet, publier en Russie, au courant de cet automne, le recueil complet de celte correspondance, allant de 1857 à 1903, tandis que, de mon côté, tenant à la faveur de l'autorisation qui m'avait été accordée par l'auteur et la destinataire des lettres, je devance les traductions hâtives qui ne manqueront pas dès

l'apparition du recueil russe, en publiant ici ma version française des lettres et en les arrêtant toutefois à l'année 1877 qui marque le moment aigu de la crise morale de Tolstoï. »

Je prie le lecteur de m'excuser les développements que je donne à ces explications sur l'origine du présent ouvrage. Mais un incident est survenu depuis ma publication, dans la Grande Revue, des lettres de Tolstoï à la comtesse Alexandrine, incident qui m'oblige à modifier l'une des parties du volume primitivement composé. Deux mois et demi après la fin de ma publication, qui prit quatre livraisons de la Grande Revue, le président de la Société Tolstoï de Saint-Pétersbourg s'avisa de prolester, dans le Journal des Débats, contre l'usage que j'avais fait des lettres de Tolstoï à la comtesse A. Tolstoï, en prétendant que je n'en avais pas le droit et en se référant à une lettre de Tolstoï lui-même, lettre que j'ai eu, en effet, la suprise de trouver dans le recueil publié par la Société du Musée Tolstoï, en novembre 1911. Voici le passage qui me vise de la lettre de Tolstoï, adressée à la comtesse A. Tolstoï, en mars 1394 :

« Excusez-moi, je vous prie, pour Halpérine-Kaminsky qui m'écrit d'avoir été chez vous pour vous demander mes lettres. Vous ne les lui avez certainement pas données et il vous a été désagréable de lui refuser. 11 m'a si longtemps scié avec une scie émoussée, qu'à sa question : avec qui j'avais été en correspondance, j'ai, dans un moment de désespoir, parlé de vous. Pardonnez-moi, je vous en prie. Il est évident que ces lettres ne peuvent, en aucune façon, intéresser le public. Vous m'écrirez sans doute à ce sujet. Que nos lettres se croisent donc... »

J'ai répondu, dans le même journal, à la protestation, peu amène, du président de la Société ToIsLVi, et une

longue et fastidieuse polémique s'ensuivit. On me permettra de ne rappeler ici que l'essentiel ; et cela même, moins pour éclaircir un incident personnel, rendant nécessaire la modification partielle du présent travail, qu'en raison de la révélation d'un trait de caractère de Tolstoï.

L'extrait de sa lettre que je viens de reproduire aurait pu me causer une surprise désagréable, — ■ non par la pointe qui m'y est lancée, mais par la contradiction avec la réalité qu'elle contient, — si j'avais moins connu Tolstoï et ignoré les influences qu'il avait subies, en ce cas comme dans bien d'autres.

J'ai dit comment Tolstoï m'indiqua, de sa propre initiative, je spécifie, les destinataires de celles de ses lettres qui pouvaient m'intéresser, et comment, muni de son autorisation verbale, en attendant sa confirmation écrite, j'ai pu obtenir de la comtesse A. Tolstoï et de Nicolas Strakhov communication des missives de leur correspondant. J'ai eu le temps de copier une centaine de celles adressées à la première, allant de 1857 jusqu'à la fin de 1891, année à laquellle cette correspondance s'était alors arrêtée, et une partie plus limitée de celles échangées avec Strakhov, dont j'ai du suspendre la copie, l'autorisation écrite de Tolstoï, malgré mes lettres de rappel et celles de Strakhov, tardant à venir. Je pris dès lors le parti de refaire le voyage de Moscou, afin d'élucider la cause de ce silence et de rapporter, si possible, l'autorisation promise.

Arrivé chez Tolstoï, je l'ai trouvé en compagnie d'un jeune homme, l'un des disciples qui faisaient jalousement garde autour du maître. Fort de la promesse reçue et n'ayant aucune raison de me défier du témoin de notre entretien, j'ai dit le but de ma nouvelle visite. Assis devant son bureau, Tolstoï prit en silence une feuille de

papier et se mit à rédiger l'autorisation sollicitée. 11 avait déjà tracé plusieurs lignes, lorsque le jeune tolstoïste, qui s'était tu jusqu'alors, interrompit le maître d'un ton bourru : « Mais que failes-vous, Lev Nicolaïevitch ! On ne livre pas des documents aussi importants sans mûre réflexion. »

Tolstoï s'arrêta net, déposa la plume, puis, après quelques instants d'hésitation, se tourna vers moi et dit avec un sourire contraint : « Oui, excusez-moi : en voulant vous faire plaisir, je n'ai pas suffisamment pesé l'opportunilé de la publication de ces lettres intimes. Mais je vous écrirai sous peu à Saint-Pétersbourg ma décision définitive, ainsi qu'à ma tante et à Strakhov. » J'ai compris seulement parla suite la faute que j'avais commise en parlant devant le jeune disciple, qui, me considérant sans doute comme un intrus, jugeait les « proches » du maître plus qualifiés pour disposer « de documents aussi importants ». Je repartis donc pour Saint-Pétersbourg où, de fait, j'ai reçu, deux jours après, cette lettre de Tolstoï :

« Pardonnez-moi de vous avoir induit, par mon irréflexion, en des démarches inutiles. Ayant aujourd'hui mûrement réfléchi, je doute du consentement de Strakhov, de la comtesse Tolstoï et d'Ourossov quant à la publication des lettres ; d'ailleurs et surtout, je ne le désirerais pas personnellement, et je leur écris en ce sens.

« J'ai tant cherché à vous être agréable, que je n'ai pas pesé de prime abord toute la portée de la divulgation de ces lettres, au cas où leurs possesseurs consentiraient à vous les communiquer. Ces lettres ont un caractère trop intime pour qu'elles puissent être publiées du vivant tant de ceux à qui elles furent adressées que de celui qui les. écrivit.

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Autographe russe de la lettre adressée par Léon Tolstoï, le 16/28 mars, à M. E. Halpérine-Kaminsky, lettre dont la traduction est donnée dans l'introduction.

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Autographe français rédigé par Léon Tolstoï le 14/26 mars 1894, à deux jours de distance de l'envoi de la lettre reproduite ci-conlre.

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