MT.0DUCTI0N
« Si je puis vous être utile en toute autre occasion, je •serai très heureux de le faire. Au revoir donc ; je vous -souhaite bon voyage et heureuse arrivée.
« Votre L. Tolstoï. » 16-28 mars 1894.
Le ton et les termes de cette lettre attestent que, loin d'avoir « scié » mon illustre interlocuteur, j'avais reçu son assentiment spontané et qu'il ne changea d'avis qu'à la suite de l'intervention indiquée et seulement sur Y opportunité de la publication de ses lettres. Ceci est encore confirmé par une autre lettre que Tolstoï m'adressa a Paris, à la fin de la même année, et que je réserve pour un usage ultérieur. Je n'en citerai que cette phrase relative à la biographie de Tolstoï dont nous continuâmes à nous entretenir par correspondance : « Je ne vous conseillerais pas, pour l'instant du moins, d'écrire ma biographie : je considère ce sujet — ceci dit sans fausse modestie — comme peu intéressant, et je crois qu'il est fort difficile de juger et de raconter avec impartialité la vie d'un homme de son vivant. »
Au surplus, j'eus l'occasion de rappeler ma conversation avec Tolstoï sur cette question au cours de l'étude que je lui ai consacrée dans la Revue Illustrée, en 1898, et de la rapporter avec une précision entière clans ma préiace à d'autres de ses lettres, publiées dans la Revue Bleue de 1909, donc du vivant, de Tolstoï. L'une et l'autre publications lui furent envoyées, et ni lui ni la comtesse Sophie Tolstoï, témoin de la conversation, n'ont jamais démenti mon compte rendu. Après l'envoi de la Revue Bleue, j'ai reçu de Tolstoï, à peine deux mois .après, une lettre cordiale où il me félicitait de la représen-
tation de la pièce que j'avais tirée de l'un de ses contes,, et cette lettre l'ut rendue publique à l'époque.
En établissant ainsi, sur des documents certains et avec une surabondance qui m'est imposée, la contradiction avec lui-même chez un écrivain dont la grandeur est faite de sincérité par-dessus tout, je surprendrai sans doute plus d'un esprit réfléchi. En effet, là est l'intérêt véritable de l'incident.
Déjà, au cours de mon étude sur Tolstoï dans la Revue illustrée, j'ai fait allusion à ce qui m'apparaissait comme le trait dominant de son caractère : « le désir de ne pas chagriner ses semblables et lui faisant souvent accorder ce qu'il aurait voulu refuser. » Cette extrême bonté, il la qualifiait de « faiblesse ». Fait curieux, je notais cette impression précisément à propos de la même permission qu'il m'avait accordée « de consulter sa correspondance inédile ». Plus d'une fois, pendant mes séjours renouvelés à Yasnaïa-Poliana, j'ai pu constater ces cas de « faiblesse » de mon hôte, et elle s'était manifestée d'une façon particulièrement touchante le jour où, revenu du Caucase avec une lièvre paludéenne, je fus pris d'un accès du mal chez Tolstoï. Il ne s'inquiéta pas seulement de m'entourer de soins extérieurs ; il s'évertua encore à me réconforter par des promesses de me confier la traduction de ses œuvres inédites, oubliant, dans son désir de m'être « agréable », qu'il s'était interdit une fois pour toutes d'en disposer en dehors de son éditeur et ami M. Tchertkoff. De fait, quand, plus tard, je fis part à celui-ci de cette promesse, il n'en tint aucun compte. C'est que l'impérieux ami savait, par une longue expérience, combien la sensibilité de Tolstoï était facile à émouvoir et... à dominer aussi. Il en a fait lui-même la remarque dans une lettre à la comtesse Alexandrine : « Je suis iaible de caractère..
Je me soumets facilement à l'influence de ceux que j'aime ». Tout récemment, un autre écrivain russe fameux, Maxime Gorki, sollicité, en ma présence, de donner son opinion sur Tolstoï, répondit :
— Il est malaisé d'émettre un avis précis sur ce colosse. Loin d'être taillé dans un bloc, il fut multiple et varié à l'infini. Toutes les fois que je le voyais, c'était une personnalité nouvelle qui m'apparaissait.
Puis, appelant à mon témoignage, il ajouta :
— Vous qui l'avez connu, n'avez-vous pas emporté la même impression de diversité et de contraste ?
On ne saurait définir avec plus de concision la nature complexe de Tolstoï : sensibilité impulsive sous les dehors d'un doctrinarisme inflexible. Et pourtant, l'homme n'en apparaît que plus séduisant.
M'élant expliqué avec bien plus de détails qu'ici, durant la polémique de deux mois dans les Débats, sur le droit moral que j'avais de publier les lettres de Tolstoï à la comtesse A. Tolstoï, j'ai cru pouvoir reprendre cette publication dans la Revue hebdomadaire, en août dernier. Ce fut alors l'occasion de l'envoi au directeur de la revue d'une réclamation formelle d'un éditeur parisien, affirmant son droit exclusif à cette publication en France, droit acquis de la Société du Musée Tolstoï. Cette prétention surprend doublement. Au point de vue juridique, elle est absolument insoutenable. La convention littéraire, récemment conclue entre la France et la Russie, n'était pas et n'est pas encore en vigueur. C'est précisément pour mettre un terme à la liberté de traduction dans les deux pays de tout ouvrage paru que la convention fut conclue. Je fus personnellement victime de cet étal de choses, mes ouvrages ayant été traduits en Russie à plusieurs reprises sans mon consentement. A cet instant même,
mettant à profit le délai accordé avant l'entrée en vigueur de la convention, on se hâte de publier, en France comme en Russie, en Russie surtout, les traductions d'ouvrages qu'on n'avait pas pensé à traduire auparavant.
Ce qui. plus est, c'est qu'il s'agit, dans le cas visé, d'écrits de Tolstoï, de l'auteur môme qui, maintes fois, a publiquement affirmé sa volonté de laissera tous la pleine liberté de reproduire et de traduire ses œuvres, et qui l'a répétée encore, peu avant sa mort, dans la lettre à M. Koni, précisément à l'occasion de la correspondance sur laquelle on réclame aujourd'hui l'exclusivité de droit. Mais ce qui étonne par-dessus tout, c'est de voir méconnaître ainsi la volonté de Tolstoï par l'institution qui se place sous son patronage, de la voir menacer de moyens procéduriers au nom de celui-là même qui mettait à la base de son enseignement la conscience de chacun.
Eh bien, malgré toutes les bonnes raisons que j'ai de résister — je les ai assez longuement exposées, — et sans être affilié à aucune confrérie tolstoïste, je me fais un devoir d'éviter tout ce qui pourrait susciter un scandaleux litige sur la tombe du grand mort. D'accord avec les éditeurs du présent volume, j'en écarte la correspondance échangée entre Léon Tolstoï et la comtesse A. Tolstoï, et je ne garde de 185 lettres insérées dans le recueil russe, et des 60 traduites et publiées par moi, il y a un an, dans la Grande Revue, qu'une douzaine, ainsi que les huit lettres publiées par M. Zakharyine, dans son ouvrage (1) et dans le Messager de l'Europe de 1904 et 1905, puis reproduites dans le recueil des lettres de Tolstoï réunies et éditées par M. Serguéïenko. C'est là un droit dont l'usage ne fut jamais contesté à un historiographe, sous aucune latitude, sous aucune jurisprudence ni loi morale.
(1) Rencontres et Souvenirs. Saint-Pétersbourg, 1903.
Et cet emprunt permettra de suivre la courbe entière de l'évolution de Tolstoï.
II en est de même des lettres que Tolstoï a adressées à Nicolas Strakhov. La polémique du Journal des Débats m'ayant révélé l'intention du Musée Tolstoï de publier également un recueil de cette correspondance, je m'abstiens d'utiliser ici les lettres que je tiens directement de Strakhov. Je me borne à insérer ma traduction d'une partie de celles qui parurent, en longs extraits ou en entier, dans la biographie de Tolstoï, rédigée par M. Birukov, et dans le recueil de M. Serguéïenko.
Ces observations m'amènent, après une inévitable digression, à motiver le choix des éléments entrés dans la composition de « l'autobiographie épislolaire » de Tolstoï. Pour obéir à l'idée qui préside à ce travail, je me suis arrêté aux missives que leur auteur n'avait pas pensé voir divulguer; ce sont, d'après la propre indication de Tolstoï, confirmée par le caractère de la correspondance, celles adressées à son frère Serge, à sa tante Taliana Yergolskaïa, à son autre tante, la comtesse Alexandrine, à ses amis Aphanassy Fett et Nicolas Strakhov. Et je ne nomme ici que les personnes à qui Tolstoï a écrit le plus souvent avant la fin de sa crise morale, qu'on place en 1 879, année à laquelle s'arrête ce premier volume de son « autobiographie ». Pour imprimer à celle-ci le caractère d'un récit suivi, permettant de marquer les phases successives de l'évolution de son auteur, j'ai comblé les lacunes par quelques-unes de ses lettres adressées à d'autres personnes, bien que se trouvant avec lui dans une parentée spirituelle plus lointaine. J'ai utilisé en outre quelques lettres, rares malheureusement, écrites par Tolstoï à sa femme, la comtesse Sophie Andreïevna ; mais j'ai la chance de pouvoir ajouter à ces documents la traduction
des pages émouvantes rédigées par la noble compagne du grand écrivain sur leurs fiançailles et leur mariage. Ces pages sont extraites du Journal ht lime de la comtesse Sophie Tolstoï, et qu'un journal russe vient de publier à l'occasion du cinquantenaire du mariage de ce couple que je qualifierai d' « assorti », bien que les événements des dernières années de la vie de Tolstoï semblent le contredire. Lors de ma visite de l'année dernière à Yasnaïa Poliana, la comtesse Sophie Andreïevna a bien voulu me lire d'autres parliescle son « Journal » et me communiquer des documents qui éclairent d'un jour nouveau -les événements auxquels je viens de faire allusion. Je m'appuyerai sur certains de ces renseignements dans la partie de mon introduction où j'esquisserai la biographie de Tolstoï jusqu'aux années 1878-79, auxquelles s'arrête le présent travail : le reste des matières se rapportant à la vie de Tolstoï après sa crise morale, sera utilisé dans le volume suivant.
Enfin, le travail présenté aujourd'hui au lecteur français contient trois chapitres des Souvenirs de Tolstoï, écrits sur la demande de son biographe M. Birukov. Ces chapitres renseignent sur les origines de leur auteur, sur ses parents et sur Tatiana Yergolskaïa, que Tolstoï qualifie de « tante», mais qui en réalité peut être considérée comme sa mère, sinon par le sang, du moins « par son droit d'amour sur nous », suivant l'expression de Tolstoï qu'on retrouvera tout à l'heure.
Les trois chapitres de ces Souvenirs sont donnés ici parce qu'ils se rapportent à l'enfance et l'adolescence de l'auteur dont nulle trace de correspondance n'est restée ; mais tout en étant rédigée en vue de sa divulgation, celte partie des Souvenirs est exempte de la tendance de l'auteur à s'amoindrir lorsqu'il parle de lui-même, comme on Ta vu par l'échantillon cité plus haut. En ne parlant de
lui qu'incidemment, il peut se maintenir, clans cette partie, presqu'au niveau de ses impressions notées spontanément dans ses lettres privées. Telle est la double raison du choix de ces chapitres. Ils complètent l'ensemble des documents qui, débutant avec la naissance de Tolstoï et s'arrôlant à sa crise morale, éclairent sa figure morale durant la totalité de la première moitié de sa vie. Toutefois, afin de cimenter davantage ces pages détachées et d'inspirations diverses, en même temps que préciser leur valeur psychologique, il convient de présenter au lecteur les principaux destinataires des lettres €t de rappeler les grandes lignes de la vie de Tolstoï.
Je viens de faire brièvement allusion à ce que fut pour Tolstoï sa « tante <> Tatiana Alexandrovna Yergolskaïa, et je n'ai rien à ajouter, le portrait de celle-ci étant dessiné par son neveu comme seul il sait le faire.
Le comte Serge Tolstoï, était le deuxième des trois frères aînés de Léon Tolstoï. Si Léon enfant et jeune homme à été influencé surtout par son premier frère, le comte Nicolas, c'est à Serge que, de son propre aveu, il aurait voulu le plus ressembler. Voici, au surplus, comment il s'exprime, dans ses Souvenirs, sur ses trois frères dont le troisième s'appelait Dmitri. Je cite le passage qui vise principalement Serge, ou Serioja, au diminutif :
« J'étais camarade avec Mitegnka (Dmitri) ; j'avais du respect pour Nikolenka (Nicolas ; mais Serioja m'enthou-
siasmait, je l'aimais, je l'imitais, j'aurais voulu être lui. Je m'extasiais devant sa beauté extérieure, sa manière de chanter, de dessiner ; j'admirais sa jovialité et, surtout, si étrange que ce soit à dire, le naturel de son égoïsme. J'avais toujours conscience de ce que je suis, je devinaistoujours, à tort ou non, ce que pensent de moi ou éprouvent à mon égard les autres, et cela empoisonnait ma joie de vivre. C'est là sans doute la raison qui me faisait aimer chez les autres la faculté opposée : la spontanéité de l'égoïsme. Et c'est pour cela que j'aimais Serioja. « Aimer » n'est pas le mot. J'aimais Nikolenka, tandis que je m'extasiais devant Serioja, comme devant une chose singulière, incompréhensible, mystérieuse, et fascinante, par suite.
« 11 est mort ces jours-ci (1), et durant sa dernière maladie, et en mourant, il demeurait pour moi aussi impénétrable et aussi cher qu'à la lointaine époque de notre enfance. En ces derniers temps, dans nos vieux jours, il m'affectionnait et appréciait davantage mon attachement pour lui ; il se montrait fier de moi, tâchait de mettre d'accord ses opinions avec les miennes, mais n'y parvenait pas et demeurait lui-même : indépendant, singulier, beau, aristocratique, fier et, surtout, véridique et sincère comme je n'ai jamais vu l'être un autre homme. Il était ce qu'il était : il n'a voulu en rien paraître. »
A cette définition, si complète dans sa brièveté, du caractère du comte Serge Tolstoï, j'ajouterai en passant que si cet autre passionné d'indépendance que fut Léon Tolstoï put jamais imiter son frère, ce ne fut que dans son enfance et dans la manière extérieure. Mais les lettres qu'on va lire montrent que le cadet faisait grand cas de l'opinion; de son aîné.
(t) Ce fut écrit en 1903.
L'autre tante de Tolstoï, la comtesse Alexandrine Tolstoï, occupait, dans ses relations amicales ou de parenté, une place à part. C'est que, femme d'une intelligence remarquable, d'une érudition aussi variée qu'étendue et de sentiment profondément chrétien, mais nullement bigote, la comtesse Alexandrine pouvait suivre avec sympathie l'évolution morale de Léon Tolstoï et ses élans religieux jusqu'à l'extrême limite, sans toutefois la dépasser, quand son illustre ami se mit à attaquer le culte chrétien dans la forme adoptée par l'Eglise. Ce ne fut pas sans un douloureux déchirement que l'un et l'autre durent avouer leur inconciliable divergence confessionnelle, et leurs échanges de lettres s'espacèrent.
Mais l'ancienne amitié subsista, du moins dans ses manifestations qui n'intéressait pas la foi. Tolstoï en reçut la preuve dans les moments les plus graves de son existence. Il est vrai de dire que nul autre n'aurait pu lui être dans ces cas d'un secours égal à celui que lui apportait la comtesse Alexandrine.
Dame d'honneur à la Cour de Russie depuis 1846, lorsqu'elle fut nommée en cette qualité auprès de la grande duchesse Maria Nicolaïevna, fille de Nicolas Ier ; puis, en 1866, directrice d'études de la grande duchesse Maria Alexandrovna, l'unique tille d'Alexandre TI ; décorée, à la suite du mariage de celle-ci avec le duc d'Edimbourg, de la rare distinction de l'ordre de Sainte-Catherine, la comtesse Alexandrine demeura à la Cour sous quatre règnes, durant près de soixante ans, et était devenue l'amie vénérée de tous les membres de la famille impériale et en particulier du frère de la grande duchesse Maria Alexandrovna, de l'héritier du trône, puis empereur Alexandre 111. Les salons de l'appartement particulier de la comtesse, appartement faisant corps avec le Palais d'Hiver de Saint-
■Pétersbourg, étaient le rendez-vous des notabilités politiques et littéraires de trois générations.
Là situation privilégiée et l'autorité dont jouissait la comtesse Alexandrine à la Cour lui permettaient donc 'd'exercer son influence en faveur de Léon Tolstoï, lequel, même avant d'être le véhément dénonciateur de l'Eglise et de tout le régime existant, ne fut jamais en sainteté auprès des autorités locales de la province de Toula où était situé son domaine de Yasnaïa Poliana. Il mettait trop de zèle à défendre la cause des paysans contre celle des seigneurs, lorsque, à la création de la fonction, en 11561, il fut nommé juge de paix, ou plus exactement, « juge médiateur » (mirovoï posrednik). L'école modèle qu'il avait fondée en 1862, à l'intention des enfants de paysans de Yasnaïa Poliana et où il enseignait, aidé de quelques étudiants, d'après une méthode nouvelle, n'inspirait pas moins de défiance aux autorités de Toula. De sorte qu'il suffisait d'un accident malheureux — un bœuf de sa propriété tuant en l'absence de Tolstoï un moujik — pour qu'il fût impliqué dans l'affaire, poursuivi, menacé de prison. On lira le récit de ces démêlés du châtelain de Yasnaïa Poliana avec les autorités dans ses lettres à la comtesse Alexandrine, en tant que sa « bonne protectrice », qui ne manquait pas chaque fois d'aplanir les difficultés en sa faveur, comme en celle de toutes les victimes de l'arbitraire qu'il lui signalait.
Ce fut bien autre chose quand Tolstoï, auteur de Ma Religion et de Que devons nous faire ? acquit la dangereuse renommée d'impie et d'anarchiste. Sa « protectrice », quoique tout oppossée à ses nouvelles idées, dut plus d'une fois écarter de lui le bras pesant du fameux grand procureur du Saint-Synode Pobedonostzev, ou bien celui du tout-puissant ministre de l'intérieur, le
comte Dmitri Tolstoï. Mais il fut un moment, en 180*6, où celui-ci était bien près de tenir son illustre homonyme et se disposait à le bannir ou le cloîtrer dans un lointain couvent. Cet épisode émouvant qui faillit bouleverser l'existence de Tolstoï et nous priver peut-être à jamais des oeuvres d'art maîtresses qu'il écrivit depuis, mérite d'être lu dans la narration même de celle qui y joua un rôle décisif. La comtesse Alexandrine Tolstoï, dans les Souvenirs dont j'ai parlé, y consacre plusieurs pages ; nous en détachons le passage essentiel. Rappelons que le prétexte saisi par le ministre était un article de Tolstoï de caractère passablement « subversif », paru, à l'insu de l'auteur, d'ailleurs, dans un journal anglais, mais retraduit avec empressement par la réactionnaire Gazette de Moscou, exploité par elle avec virulence contre Tolstoï et demandant pour lui un châtiment exemplaire.
« Les journaux étrangers, écrit la comtesse Alexan drine, s'emparèrent de cet incident, et, durant deux à à trois mois, je ne cessais de recevoir de partout, même d'Amérique, des lettres me demandant à quoi fut condamné le célèbre écrivain mon parent... En même temps, le bruit me parvient que le ministre de l'intérieur, comte D. A. Tolstoï, poussé par les publicistes moscovites, projetait de cloîtrer Léon Nicolaïevitch au monastère de Souzdal (1), et cela sans droit d'écrire... J'ai pris aussitôt la résolution de me rendre directement chez le ministre afin d'apprendre tout de lui.
« Je le trouvai dans un état de perplexité, ou du moins, il se montra tel à moi.
« — Je ne sais vraiment à quoi me décider, me dit-il. Tenez, voici des dénonciations contre Léon Tolstoï. J'ai
(1) Lieu d'exil pour les ecclésiastiques pris en faute.
bien négligé les premières ; mais je ne puis pourtant pas cacher toute cette histoire à l'Empereur !
« — Certes, non, répondis-je ; mais vous n'êtes pas sans savoir que le souverain aime beaucoup Léon, et, probablement, cela adoucira ses impressions...
« Il faut noter, en effet, qu'une circonstance toute fortuite avait précédé cet incident et qu'elle a beaucoup aidé à l'issue heureuse de l'afïaire, laquelle, autrement, aurait pu tourner très mal pour Léon Nicolaïevilch.
« Peu de jours avant mon entretien avec le comte I). A Tolstoï, l'empereur Alexandre Alexandrovitch (1) m'avait rendu visite. Il me connaissait depuis longtemps et — je puis le dire avec une fierté non dissimulée — me montrait toujours une bienveillance et une attention particulières. Durant celle visite, il fut d'une exceptionnelle bonne humeur et parla avec animation. A un certain moment, il me demanda :
« — Dites-moi, qui sont à votre avis les hommes les plus remarquables, les plus populaires en Russie? Connaissant votre franchise, je suis certain que vous me direz la vérité. Mais ne vous avisez pas de me nommer.
» — Et je ne vous nommerai pas, (is-je avec un sourire.
« — Alors qui ? Cela m'intéresse beaucoup.
« — Premièrement, Léon Tolstoï.
« — Pour celui-ci, je m'y attendais, observa l'Empereur. Et puis ?
« — Je vous nommerai encore un homme, répondis je après un moment de réflexion.
« — Qui ? Qui donc? fit-il avec impatience.
« — Le père Ivan de Cronstadt (2).
(1) Alexandre III.
(2) Arcliiprêtre fameux, mort il y a quelques années, très po-
« L'Empereur se mit à rire, puis dit : « — Je n'y avais pas songé. Mais je suis de votre avis. « Il s'en alla bientôt après. Je dis <* s'en alla », parce que mon appartement a une issue directe vers le. Palais d'Hiver, parla galerie vitrée suspendue qui réunit le palais à l'Ermitage.
« Alors, quand j'appris le danger qui menace Léon Nicolaïevitch, visé par le rapport du comte Dmitri Tolstoï, et sachant que ce rapport va être présenté dans un bref délai au souverain, j'ai décidé de faire agir toute mon influence pour sauver mon parent. J'ai écrit à l'Empereur pour l'informer de l'urgence que j'avais à le voir et je lui ai demandé de m'en fixer le moment. Quelle ne fut pas ma joie quand j'ai reçu sa réponse m'annonçant qu'il viendrait me voir chez moi et le jour même.
« On conçoit mon émotion dans l'attente de sa visite, et je demandais à Dieu de me venir en aide. Enfin, l'Empereur entra. Son visage portrait des traces de fatigue et semblait préoccupé. Cette circonstance, loin de modifier mes intentions, m'affermit davantage dans ma résolution. Lorsque le souverain me demanda ce que j'avais à lui dire, je répondis sans hésiter :
« — Un rapport vous sera présenté ces jours-ci demandant la claustration du plus grand génie de la Russie.
« Le visage de l'Empereur changea du coup : il est devenu grave et profondément attristé.
« — Tolstoï? demanda le souverain brièvement.
« — Vous avez deviné, sire.
« — 11 complote donc contre ma vie ?
« Très surprise, je me réjouis intérieurement : cela
pulaire de son vivant dans le bas peuple qui le considérait comme un saint. Thaumaturge aux yeux de ses plus ardents partisans, il donna naissance à une secte qui porte son nom.
30 TOLSTOÏ PAB TOLSTOÏ
seulement, pensais-je, pouvait décider l'Empereur à sanctionner le rapport de son ministre.
« Je m'empressai de lui raconter en détails tout ce que j'avais appris du comte Dmitri Tolstoï concernant la faute de Léon, et je voyais, à ma grande joie, comment le visage de l'Empereur se rassérénait à mesure et reprenait sa douce et affable expression habituelle, lise leva bientôt pour se retirer et, au moment où il prenait congé, je m'enhardis jusqu'à lui dire que ce n'estcertes pas le comte Dmitri Tolstoï qui soulèvera contre lui l'indignation universelle, en Russie comme à l'étranger, si son rapport était sanctionné...
« Deux jours après, j'ai su que le souverain avait dépassé toutes mes espérances et que sa bonté et sa sagesse avaient résolu la question tout différemment. Après avoir écouté le rapport du ministre sur l'incident qui provoquait soi-disant une grande agitation dans le public, l'Empereur écarta de la main le rapport et dit textuellement :
« — Je vous prie de ne jamais toucher à Tolstoï. Je ne tiens nullement à en faire un martyr, ni à soulever contre moi l'indignation universelle. S'il est coupable, c'est tant pis pour sa conscience...
« Comme je fus heureuse de répondre à toutes les demandes qui m'étaient venues de tous les points de l'Europe et de l'Amérique que Léon Tolstoï vit tranquillement chez lui, à Yasnaïa Poliana, et que notre généreux tsar ne l'a pas offensé même d'un simple reproche(l) î »
Lorsque Léon Tolstoï apprit de quel péril l'avait sauvé la présence d'esprit de la comtesse Alexandrine, il écrivit à celle-ci entre autres : « Si vous avez des péchés, chère
(1) La comtesse A.-A. Tolstoï par Iv. Zakharyine [Messager de l'Europe, avril 1905).
INTRODUCTION 3t
amie Alexandnne, ils vous seront pardonnes pour tout lebien que vous m'avez fait. » Et pourtant, quelques mois avant cet épisode, en 1885, il lui écrivait après un long silence : « J'espère qu'il ne vous sera pas désagréable d'entrer de nouveau en communion avec moi. Mais jevous en prie, ne me convertissez pas à l'orthodoxie. Je présume que vous avez beaucoup d'amis non convertis — rangez-moi parmi eux, comme par le passé. »
Malgré l'opposition de plus en plus accentuée de leurs idées religieuses, tous deux demeuraient fidèles à leurancienne afîection.
« Bien que nous nous imaginions que nous sommes tachés l'un contre l'autre, écrivait Tolstoï, je sais que nous ne cessons de nous aimer. Quant à moi, du moins, je réponds de la constance de mon sentiment. » La comtesse Alexandrine notait, à son tour, clans ses Souvenirs :
« Notre simple, notre pure amitié réfutait noblement l'opinion répandue sur l'impossibilité de X amitié entreun homme et une femme. Nous nous sommes placés sur un terrain particulier qui nous permettait, je le dis en toute conscience, d'avoir principalement souci de ce qui peut anoblir la vie, chacun à son point de vue, bien entendu. Parfois, Léon me reprochait mon manque d'empressement de le laisser pénétrer dans le sanctuaire de mon cœur et de lui confier mes propres peines et joies. Mais je le faisais sans intention ni calcul : sa nature est à tel point plus puissante et captivante que la mienne, qu'involontairement l'attention se concentrait sur lui, tandis que je passais au second plan du personnage donnant la réplique. »
En réalité, leur différence d'âge, — elle avait, au début de leur rencontre, trente-huit ans; lui, ving-sept, — le
célibat dans lequel elle s'obstina, donnèrent naissance à de rares sentiments, à une particulière « amitié amoureuse » qui survécut à toutes les vicissitudes de ces deux longues existences. Pour marquer la singularité de leurs relations, Tolstoï surnomma sa parente « grand'mère », parce que, lui dit-il : « Vous êtes trop jeune pour que je vous appelle ma tante. »
Bref, on perçoit l'intérêt particulier que présente l'échange d'idées entre ces deux êtres d'élite. Mais si je me suis étendu, à ce propos, sur l'incident qui faillit se terminer par la claustration à vie de Tolstoï, c'est plutôt afin de signaler l'origine de l'impunité dont seul il avait si longtemps joui en Russie, malgré ses écrits jugés des plus « subversifs », impunité qui ne fut pas sans surprendre bon nombre d'adversaires et même d'amis de Yasnaïa Poliana.
J'aurai moins longuement à caractériser les rapports entretenus par Tolstoï avec ses amis Fett et Strakhov. Pour Aphanassy Aphanassiévitch Fett, les lettres que Tolstoï lui a adressées portent assez souvent la trace de la qualité de l'affection qui les unissait. Tolstoï et Tourguéneff, qui furent tous deux ses amis de longue date, appréciaient en Fett non seulement le parfait artiste qu'il était, mais encore l'esprit pénétrant, la vaste érudition et la sûreté de son amitié. Les deux romanciers eurent de cette dernière une preuve suffisante avant, pendant et après le grave incident qui éclata entre eux dans la maison même du poète et qui faillit se clore par un duel. Quelques détails sur ce heurt entre les deux grands écrivains sont donnés à leur place, avec les lettres de Tolstoï où il en est question. Ce qu'il convient de mentionner ici, c'est le goût que montrait Tolstoï pour la poésie de son ami, lui qui généralement ne voyait dans la forme rythmée du
verbe et, plus encore, dans la rime qu'un moyen d'expression inférieur.
Aphanassy Fett occupait, en effet, le premier rang dans la poésie russe, àcôtéde Maïkov, Polonsky, Tutchev, Nekrassov, Pleslcheïev et Alexis Tolstoï, successeurs immédiats de Pouschkine et Lermontov. Mais, exemple rare dans la poésie et même dans la littérature russe entière, l'ami de Tolstoï se distinguait par ce qu'il fut éminemment le chantre de la beauté, un servant delà « poésie pure », et cela avec une telle simplicité des moyens, une telle absence de l'effort, que la cadence semblait la lorme naturelle de son expression. Comme l'a dit Strakhov, le critique le plus autorisé du poète, « son chant est pur, en ce sens que ni à la pensée, ni à l'image, ni au son môme, ne se mêle la moindre trace de prose. » C'est sans doute cette qualité innée qui valut à Fett l'exceptionnelle faveur de sa poésie auprès de Tolstoï.
Dès leur première rencontre chez Tourguéneff, en 185b\ ils se comprirent et bientôt se lièrent, et leur amitié demeura invariable jusqu'à la mort de Fett, survenue en Novembre 1892. Intellectuellement, ils n'avaient pas moins de motifs à contact, notamment, en communiant en Schopenhauer dont Fett avait traduit les œuvres en russe, comme il avait traduit Faust de Gœthe. Au demeurant, ce fut un poète philosophe à l'instar de Sully-Prudhomme qui, notons-le à ce propos, fut le plus prisé par Tolstoï parmi les poètes français.
Un dernier détail concernant le nom peu russe de Fett. C'est celui de la mère du poète, d'origine allemande, nom qui s'orthographie exactement : Fœth, dont Fett est la forme russifiée. Le nom du père était : Schenschine, que, pour des raisons de famille trop longues pour être exposées ici, Afanassy Fett n'adopta qu'à son âge mûr, en gar-
<Janl comme écrivain celui qu'il avait illustré. Je signale ce détail parce que Tolstoï y fait allusion dans une de ses lettres.
En(in, Nicolas Strakhov fut un de ces critiques littéraires, de méthode scientifique, de pensée très personnelle et de courageuse indépendance, comme le Russie en compte peu. Plus souvent philosophe que critique d'œuvres littéraires, il ne s'était pas rangé sous la bannière d'avant-garde qui abrite presque tous les écrivains russes. Ceux-ci, se servent de tout temps du livre et de la presse en général comme de l'unique tribune d'où l'on peut entretenir le public russe des questions sociales. Savant par sa préparation, — il était docteur ès-sciences — pourvu •d'une profonde érudition, il mettait dans ses études littéraires la même hauteur de vues que dans ses écrits philosophiques ; penchant vers l'idéalisme au moment où le matérialisme régnait dans la philosophie et la littérature russes, il se manifestait sous un jour qui était loin de lui assurer la faveur de la foule ; aussi sa réelle valeur d'écrivain et de penseur fut-elle longtemps méconnue.
Ce fut, au contraire, la raison de l'intérêt que lui portait Tolstoï, distinguant en lui, comme en Fett, un esprit qui pense par lui-même et ne craint pas de dire tout ce qu'il pense. D'autre part, on s'accorde à reconnaître que les études de Strakhov consacrées aux œuvres littéraires de Tolstoï sont les meilleures qu'il ait écrites et qu'elles contribuèrent dans une large mesure à définir la place de l'auteur de la Guerre et la Paix dans les lettres russes. Ces études parurent dans la revue pétersbourgeoise Za. ria, dont Strakhov fut le rédacteur en chef de 1869 à 1871, et dans laquelle Tolstoï publia quelques-uns de ses récits.
De cette époque, date le début des relations suivies
entre les deux écrivains ; et leur correspondance, commencée en 1871, est la seule qui, révèle les préoccupations purement philosophiques de Tolstoï durant la première moitié de sa vie. Il est vrai de dire que, par son tempérament intellectuel et par les études auxquelles ii se livrait, nul mieux que Strakhov n'était fait pour inspirer à Tolstoï le désir d'échanger des idées abstraites, conduisant, cependant, à des conclusions concrètes. Les titres de ses principaux ouvrages définissent assez le domaine que Strakhov explorait : De la méthode des sciences naturelles et du rôle qu'elles jouent dans l'instruction générale; Le Mondt comme un seul tout ; Les notions fondamentales dé psychologie et de physiologie, et, enfin, Eternelles vérités. Tolstoï fait plus d'une fois allusion à certains de ces ouvrages dans ses lettres à leur auteur.
De celte amitié intellectuelle, le sentiment ne fut pas absent : Strakhov est mort au début de 1896, et lorsque, pendant l'été de la même année, je visitais Tolstoï à YasnaïaPoliana, il me parla du défunt comme d'un ami chez qui il avait aimé autant l'homme que le philosophe.
Tels sont les correspondants de qualité qui, à des titres divers, ont suscité les confidences aussi variées, mais invariablement sincères, du grand écrivain. Certes, l'observation, rapportée plus haut, de la comtesse Sophie Tolstoï sur le caractère des aveux epistolaires est fort juste ; mais la répliquede son mari ne l'est pas moins : la spontanéité de l'expression de ses états d'âme successifs marque nettement les lettres qu'on va lire.
Il reste à tracer la silhouette de Tolstoï, avant de le laisser se raconter lui-même.
Né en septembre 1828, Léon Tolstoï n'a que dix-neuf ansau moment où il écrit les premières lettres de Saint-Pé- •tersbourg à son frère Serge. Son état d'esprit s'y manifeste avec évidence. Il venait d'abandonner ses études à l'Université de Kazan dont ses trois frères aînés, Nicolas, Serge et Dmitri, suivaient également les cours. Mais tandis qu'eux s'acheminaient régulièrement vers le terme des études, Léon passait d'une Faculté à une autre, demeurait un an dans une, dix-huit mois dans une autre, et finissait par quitter complètement Kazan et son Université. Dès cet âge, sa nature indépendante se manifeste, et elle se plie difficilement à la routine de l'enseignement supérieur d'alors.
Après un cours séjour dans son domaine familial de Yasnaïa Poliana, où il esquisse vainement une tentative de communion avec ses serfs, il s'en va « chercher le bonheur » à Saint-Pétersbourg, et cette recherche se traduit par une existence plutôt orageuse : il joue aux cartes, accumule des dettes, se passionne pour les tziganes, dépensant entre temps la même ardeur à la préparation des examens pour entrer, tantôt à l'Université, tantôt auVégiment, tantôt au service civil, il ne sait au juste. Le jeune homme se rend, au reste, parfaitement compte de son existence déréglée, et c'est à son frère Serge qu'il s'en confesse : car c'est lui qu'il aurait voulu prendre pour modèle.
Nature tourmentée et généreuse, le jeune Léon ne saurait imiter la belle assurance égoïste de son frère ; s'il se
repent et se confesse, il obéit aux mêmes impulsions de son tempérament fougueux qui l'entraînent dans une vie de plaisir. Il note à cette époque dans son « Journal intime » : « Je vis comme une bête, mais pas tout à fait en éhonté : j'ai délaissé presque toutes mes occupations et je me sens abattu. »
A cet instant critique de sa prime jeunesse, une diversion heureuse se produit et qui lui apparaît comme le « salut ». L'aîné de ses frères, Nicolas, revient en congé, en 1851, du Caucase, où il sert comme officier d'artillerie. Le comte Nicolas, nature d'élite, toute de tendresse et d'énergie à la fois, exerçait une influence réelle sur son cadet. On en jugera d'après l'une des lettres à Fett où Léon Tolstoï annonce la mort du comte Nicolas. Aussi, en présence des dispositions d'esprit dans lesquelles il trouvait son jeune frère, le comte Nicolas résolut-il vite de lui faire changer de milieu, et ce fut sans grand effort qu'il le persuada de le suivre au Caucase, afin de s'y retremper par la vie simple des cosaques.
Les deux frères se mirent en route, au printemps de 1851, et, après plusieurs semaines de voyage en voiture de poste et sur l'eau, en faisant un détour par Kazan et Astrakhan, arrivèrent enfin au bourg cosaque de Starogladovskaïa, d'abord, puis au camp retranché du Stary Yourte qui défendait les abords du bourg contre les attaques des montagnards indigènes et où le comte Nicolas commandait une batterie. Toléré au camp, d'abord par sympathie des chefs pour son frère, Léon Tolstoï prend part, comme volontaire, à plusieurs escarmouches contre les montagnards du fameux iman Schamyl, se fait aimer de tous à son tour, puis décide d'aller à Tiflis, capitale du Caucase, afin de régulariser sa situation, et il s'y fait nommer, après examens, sous-officier d'artillerie. Sa lettre de
Tiflis au comte Serge qu'on lira, nous apprend dans quelles conditions.
Les trois années de cette vie de camp, de cette vie « sauvage », selon son terme, eurent sur le jeune sous- officier la plus heureuse influence. C'est ici qu'il commença à créer, qu'il écrivit sa première œuvre : YEnfancr, qui fut du coup un chef-d'œuvre. Parue en 1852, elle le plaça d'emblée au premier rang des écrivains russes, à côté de Tourgueneff, de Gontcharov, de Dostoïevsky. C'est ici également que le grand problème du « sens de la vie » se dresse dans toute son ampleur devant lui pour ne plus cesser d'être le tourment de son existence entière.
La grandeur de la nature vierge, l'ingénuité des mœurs qui l'environnent suscitent en lui un profond sentiment religieux. Ce sentiment se manifeste avec certitude, avec l'invariable sincérité qui le distingue, dans cette page de son journal intime :
« Je n'ai presque pasdormila nuitdernière. Après avoir écrit dans mon journal, je me suis mis à prier. La douceur du sentiment que j'ai éprouvé pendant la prière est impossible à exprimer. J'ai récité mes prières habituelles : le Pater, la Sainte Vierge, la Trinité, etc., et j'ai continué encore à invoquer Dieu.
« Si l'on définit la prière comme une requête ou une expression de gratitude, je n'ai pas prié. J'aspirais à quelque chose d'élevé, de généreux ; mais à quoi, je ne saurais le dire, bien que j'avais la conscience nette de mon souhait. Je voulais m'unir à l'Etre qui comprend tout, je lui demandais de me pardonner mes crimes... Non, je ne le demandais pas, car je sentais que, par le fait même de m'avoir accordé cet instant de félicité, il m'avait déjà pardonné. Je sentais que je n'ai rien à demander, que je ne puis ni dois
demander. Je Le remerciais, non par mes paroles, mais par mes pensées...
« Non, voici le sentiment que j'ai éprouvé hier : l'amour pour Dieu, l'amour suprême, englobant tout ce qui est bon et éliminant tout ce qui est mauvais. Avec quelle frayeur j'envisageais le côté mesquin, le côté vicieux de la vie ! Avec quelle conviction je priais Dieu de me prendre dans Son seinl Je ne sentais plus ma chair... Eli bien, non, le côté mesquin, charnel, reprit sa puissance, et une heure ne s'était pas écoulée, que j'entendis clenouveau sa voix, la voix du vice et de la vanité ; je savais d'où venait la voix, je savais qu'elle abolissait mon extase, je luttais contre son appel, et pourtant, je m'y suis rendu. Je me suis endormi en rêvant gloire, femmes... Ce fut plus fort que ma volonté. »
De fait, il ne courtisait pas moins les belles cosaques, était sur le point d'en épouser une, continuait à faire la fête avec ses camarades, à massacrer avec entrain « les asiatiques », puis se reprenait, se repentait et notait avec la même conviction :
« Le bonheur éternel est impossible ici-bas. Les souffrances sont nécessaires. Pourquoi? Je l'ignore. Mais quelle présomption de dire « j'ignore » ! Comment puis-je oser croire qu'on peut connaître les voies de la Providence ? Elle est la source de la raison, et la raison voudrait la pénétrer !
« La raison se perd clans cef abîme de sagesse, et le sentiment craint de l'offenser. Je Le remercie, je Le remercie pour l'instant de félicité qui me révéla, et ma petitesse, et ma grandeur. Je veux prier, mais je ne sais. Je veux comprendre, mais je n'ose... Je me remets à Ta volonté...
« A quoi bon écrire tout cela? Avec quelles platitudes,
mollesse, voire insanité sont exprimés mes sentiments! Et ils étaient si élevés pourtant ! »
Une autre fois, il inscrit :
« Celui dont le but est son propre bonheur, est un mauvais homme ; celui qui recherche l'opinion des autres, est faible ; celui dont le but est le bonheur des autres, est vertueux ; celui dont le but est Dieu, est grand. »
Ou encore : « L'équité est le minimum de vertu obligatoire pour chacun ; au-dessus, est la recherche de la perfection ; au-dessous, est le vice. »
En reproduisant ces réflexions du jeune sous-officier, je ne crois pas abuser delà documentation. C'est tout Tolstoï qui s'y révèle. Non pas uniquement l'auteur de Y Enfance, à vingt-deux ans, mais encore celui d'Anna Karénine, en pleine maturité d'âge et de talent, comme celui de Résurrection, presque au terme de sa longue vie. Nous y assistons à l'aveu ardent de ses inconséquences, au heurt intense de ses passions contraires qui le distinguent comme L'un des plus beaux échantillons d'humanité et qui suscitent notre sympathie, mieux peut-être que sa sérénité d'apôtre en puissance de vérité, puisque c'est de ses tourments, lui ayant fait côtoyer le suicide qu'il tient sa véritable autorité. Les lecteurs de sa correspondance auront plus d'une fois à se reporter aux pages intimes que nous citons. Ce nous est également une raison de détailler moins la suite des faits de l'existence ultérieure de Tolstoï.
Les trois ans qu'il passa au Caucase le nourrirent d'impressions qu'il décrivit bientôt après dans plusieurs récits, dont le plus saillant est Les Cosaques. Puis, nommé officier, il alla en chercher de plus fortes, d'abord à l'armée du Danube qui, en 1853, opérait contre les Turcs, y participa à l'assaut de Silistrie et, après la retraite de l'armée
russe, demanda son transfert à Sébaslopol, où il arriva en novembre 1854 et y fut attaché à la 3e batterie de la 4e brigade. II s'y conduit avec une vaillance téméraire, court les plus grands dangers au fameux 4° bastion, point de mire constant de l'artillerie ennemie, et songe, au milieu •de cet enfer de feu et de sang, à « fonder une nouvelle religion chrétienne correspondant au progrès humain ». En attendant, il décrit les horreurs de la guerre dans ses Récits de Sébaslopol qui attirent aussitôt l'attention publique -et émeuvent en particulier l'Empereur qui recommande aux chefs du jeune officier de le ménager.
A la chute de Sébastopol, en août 1855, il est envoyé comme courrier à Saint-Pétersbourg, porteur du rapport de la dernière bataille, et ne revient plus.
La carrière littéraire le prend entièrement, Y En/ance et les Récits de Sébastopol ayant marqué sa gloire naissante. A Saint-Pétersbourg, il est accueilli à bras ouverts par le cercle littéraire qui se groupait autour du poète Nekrassov, directeur de la fameuse revue le Contemporain, et à laquelle collaboraient les romanciers Tourguéneff, Gontcharov, Grigorovitch, le dramaturge Oslrovsky, etc. Tourguéneff, avec une abnégation confraternelle dont il fit plus d'une fois preuve par la suite, prend sous sa protection le nouveau venu et lui prédit le plus brillant avenir.
Il n'empêche que l'existence déréglée qu'avait reprise dans la capitale son jeune ami choque passablement l'artiste équilibré qu'est l'auteur des Récits d'un chasseur, et Tourguéneff se lamente devant leur ami commun, le poète Felt : « Depuis son arrivée de Sébastopol et sa vie sous mon toit, il n'arrête pas un jour ses folies : le Champagne, les tziganes, les cartes toute la nuit ; puis il dort les poings fermés jusqu'à deux heures de la journée. J'ai bien tenté au début de lui faire entendre raison ; temps
perdu ; je n'ai plus qu'à le laisser faire... » Puis le dégoût survient, le besoin de créer domine, et Tolstoï écrit les- Deux Hussards, Une rencontre, la Matinée d'un seigneur manifestant de nouveau ses préoccupations morales.
En novembre 1856, il quitte l'armée avec le grade de capitaine en second, abandonne de même ses amis littéraires, puisque ne partageant pas les aspirations de son âme inquiète, et il part pour l'étranger dans l'espoir de découvrir chez les nations plus civilisées des exemples plus édifiants de progrès. 11 le rappelle dans sa Confession,. écrite, il est vrai, vingt-deux ans après :
« J'ai vécu ainsi, m'abandonnant aux folies pendant six. ans encore, jusqu'à l'époque de mon mariage. A ce moment (au début de 1857), je m'étais rendu à l'étranger. La vie en Europe et mes relations avec les hommes lesplus savants et les plus avancés de l'Europe me confirmèrent davantage dans ma foi en la perfectibilité des hommes,, parce que j'avais trouvé chez eux la même foi... Le mot « progrès » exprimait cette foi, et il me semblait alors que ce mot veut dire quelque chose. Je ne comprenais pas encore que, harcelé comme toute àme vivantepar la question : quelle est la meilleure façon de vivre t et répondant : vivre selon le progrès, je répondais à l'exemple de celui qui, abandonné dans un petit bateau aux caprices des flots, répond à l'unique question importante : où faut-il se diriger? par ces mots qui évitent la question : nous sommes emportés quelque part. »
Tolstoï se rend tout droit à Paris, où il est heureux do retrouver Tourguéneff, etassiste à l'une des manifestations' du « progrès » qui le réjouit moins : l'exécution d'un condamné. « Lorsque j'ai vu, écrit-il, la tète se séparer du corps, et l'une et l'autre tomber avec un bruit sec dans la caisse, j'ai compris — non par la raison, mais de tout
mon être — qu'aucune doctrine sur la rationalité du progrès existant ne saurait justifier un pareil acte. Si tous les hommes de l'univers et depuis que l'univers existe, avaient eslirné, en vertu de n'importe quelle doctrine, que cet acte était indispensable, je sentais qu'il ne l'était pas, que c'était un acte mauvais, que, pour le juger, mon cœur suffisait, et non pas ce que disent et font les hommes en vertu de leur progrès. »
C'est l'auteur de la Confession qui parle ; sous l'effet du moment, au lendemain de l'exécution, il note simplement dans s'on journal : « Gros cou, forte et blanche poitrine,. baise l'Evangile, puis reçoit la mort. Quel non-sens ! Impression ineffaçable. Je ne suis pas un homme politique. Morale et art... La guillotine m'a longtemps empêché de dormir. »
De Paris, il émigré en Suisse et séjourne un certain? temps à Clarens, sur le lac Léman. La nature, qui produit toujours sur lui un effet salutaire, l'apaise après la vie fiévreuse de la grande ville. Il jouit de la beauté grandiose du cadre d'autant plus qu'à celte époque la région était encore peu fréquentée par les touristes. Mais lorsqu'il se transporte à Lucerne et s'y arrête dans le meilleur hôtel, il est agacé par le luxe et l'artifice ménagés à l'intention des hôtes anglais, et, plus encore, du maintien empesé de ceux-ci. Si bien que la tentation lui vient de les scandaliser. Un chanteur ambulant charmait de sa voix depuis une bonne demi-heure les pensionnaires commodément installés sur la terrasse, sans qu'aucun d'eux l'ait remercié de la moindre obole. Indigne, Tolstoï s'approche du pauvre diable et l'invite à venir souper aveclui au beau milieu des Anglais guindés et stupéfiés de l'audace du fou russe. Cet incident servit à Tolstoï de matière à l'une de ses meilleures nouvelles, intitulée Lucerne.
Les allures indépendantes de Tolstoï n'étaient pas sans surprendre, à cette époque, ses amis et ses parents mêmes. La grande dame qu'était la comtesse Alexandrine Tolstoï prit le parti de s'en amuser, lorsque voyageant également en Suisse, ses relations avec son cousin éloigné devinrent plus suivies. Dans ses Souvenirs, la Comtesse, conte ■entre autres cette anecdote :
« Nous arrivâmes à Francfort. Un jour, j'eus la visite de LL. AA. le prince Alexandre de Hesse et la princesse sa femme. Soudain, la porte du salon s'ouvre et Léon Tolstoï apparaît dans un costume des plus étranges, rappelant assez ces brigands espagnols qu'on voit sur les peintures. Je n'en revenais pas... Bientôt, peu satisfait sans doute de mes visiteurs, il se leva et partit sans avoir prononcé un mot.
« — Quel est donc ce singulier personnage ? me demanda avec étonnement l'un des visiteurs.
« — Mais c'est Léon Tolstoï.
a — Ah, mon Dieu ! pourquoi ne Tavez-vous pas nommé ? Après avoir lu ses admirables écrits, nous mourions d'envie de le voir, me dit-on avec reproche. »
Cette tendance à se singulariser par ses allures répondait chez Tolstoï à un besoin inné. Elle se manifeste dès l'enfance de l'écrivain, suivant les récits de ses proches, d'après sa propre œuvre première : Enfance, Adolescence Jeunesse, dont le héros est d'une exacte ressemblance psychologique avec son auteur. Au fond, ce fut un grand timide qui, pour réagir contre son noble défaut, exagéra son naturel penchant d'insoumission aux usages adoptés. De là également l'outrance qu'il mettait dans l'expression -de ses idées morales, religieuses, sociales, en opposition avec les idées courantes. Et je reviens à ce que j'ai dit de la valeur documentaire de ses missives privées : ce n'est-
point dans l'auteur repentant des « confessions » et des « souvenirs » qu'on découvrirait le vrai Tolstoï ; c'est le créateur équilibré des œuvres d'imagination qui nous le révèle avec une vérité objective d'artiste. Plus que tout autre, il avait le droit de proclamer : « Le héros de mon roman, celui que j'aime de toute mon âme, que je me suis efforcé d'évoquer dans toute sa beauté et qui a toujours été, est, sera, c'est la vérité. »
Sous des appelations diverses, et plus fréquemment sous celle de Nekhludov, c'est toujours lui-même que Tolstoï dépeint dans ses romans et récits. C'est le petit Irteniev, de Enfance et Adolescence, où Nekhludov, de Jeunesse, qui, se croyant laid, veut s'imposer à l'attention par ses extravagances de maintien et ses paradoxes, tandis qu'intérieurement, il tend vers la perfection, cherche à résoudre, par un effort personnelles éternels problèmes du bonheur, de l'amour, delà mort, de Dieu. C'est Nekhludov de la Matinée d'un seigneur, poursuivant vainement, — parce que tout le régime est à changer, — l'amélioration du sort des paysans, du peuple en général. Ce récit, datant de 1852, est déjà sympthomatique pour les désillusions ultérieures du propriétaire foncier, incompris de ses moujiks. C'est, vers la môme époque, Olénine, des Cosaques, heureux d'abandonner pour toujours la vie mondaine des villes pour se retremper au contact de la nature et des mœurs primitives des cosaques. C'est Nekhludov de Lucerne, récit dont j'ai parlé. C'est Pierre Bezoukhov et le prince André de la Guerre et la Paix, présentant les deux aspects de la figure morale de Tolstoï ; Pierre surtout, le comte opulent, timide et lourdaud, à son aise seulement parmi les simples, au milieu des gens du peuple comme le soldat Karataïev et dont l'auteur dit : « Sa vie, telle qu'il l'envisageait, n'avait pas de sens par elle-même ; elle ne l'acquerrait
qu'envisagée comme une parcelle du grand Tout. » La religion que professera Tolstoï vingt ans après, est déjà contenue dans cette formule. C'est encore Lévine de Anna Karénine, mari heureux de Kity, mais toujours inquiet du sens de la vie ; c'est, enfin, Nekhuldov de Résurrection, invariablement le même Tolstoï, bien que transformé depuis longtemps en apôtre, tel que nous le révèle l'histoire certaine de sa vie, confrontée avec ses lettres, marquant ses impressions immédiates : personnel dans ses idées comme dans leur application, depuis l'enfance jusqu'à l'extrême vieillesse.
Revenu de ses deux voyages à l'étranger (en 1857 et 4860-61) peu enchanté de la « civilisation européenne », désanchantement exprimé dans son récit Luc.erne, il accepte, après l'affranchissement des serfs, les fonctions de « juge médiateur » entre les seigneurs et les affranchis, et ne tarde pas à soulever contre soi le courroux des premiers pour le zèle qu'il met à défendre les intérêts des derniers. Il fonde en même temps sa fameuse école de Yasnaïa Poliana où il enseigne aux enfants des paysans, d'après une méthode pédagogique imaginée par lui : point de contrainte exercée sur les écoliers, substitution à la rigidité des leçons réglementées d'avance, de la libre causerie des professeurs. 11 apporte en même temps les résultats de sa méthode dans ses articles de la Reoue de Yasnaïa Poliana, créée dans cette intention, résultats qui, par leur effet pratique et efficace, suprennent les spécialistes. Il rédige pour ses élèves des récits, des légendes, s'exerce pour la première fois dans la versification (si l'on excepte ses strophes satyriques contre ses chefs militaires du siège de Sébastopol) ; compose des abrégés •d'histoire, de géographie, de sciences, ainsi que son œuvre pédagogique la plus remarquée : Y Alphabet, et les
•quatre « Livres de lectures » qui, dans leur totalité, se répandent par la suite, au nombre, inouï en Russie, de deux millions d'exemplaires environ.
Mais ces innovations, tantdu juge quedumaitred'école, attirent la vigilance soupçonneuse des autorités, qui se manifeste bientôt par des tracasseries, trop habituelles sous régime d'arbitraire de cette époque, et Tolstoï doit recourir à l'intervention de sa « protectrice », la comtesse A. Tolstoï, dans les circonstances que ses lettres exposent plus loin.
On lira de même, dans le propre récit de celle qu'il élut pour compagne de sa vie, dans quelles conditions, toujours exemptes de banalité, Tolstoï se marie, à la fin de cette même année \ 862. Ce que ne dit pas la comtesse Sophie Tolstoï et ce qu'il importe de préciser ici, c'est le rôle décisif qu'elle a joué dans la vie et dans la production artistique du grand écrivain. Tous les biographes de Tolstoi, tous les témoins de sa vie conjugale s'accordent pour marquer le rare bonheur qui lui échut, durant les quinze premières années de son mariage, tout au moins. L'influence de sa femme sur sa productivité d'écrivain ne fut pas moins heureuse. M. Venguerov, l'un des plus autorisés historiens de la littérature russe et, par ses idées, le moins suspect de partialité en faveur de Mme Tolstoï, note à ce propos : « Le sort a réservé à Tolstoï le plus complet bonheur conjugal qu'on ait pu jamais rencontrer, fl a trouvé dans sa femme non seulement l'amie la plus fidèle, la plus •dévouée, mais encore une collaboratrice sans égale dans toutes ses occupation quotidiennes et littéraires. Elle recopiait jusqu'à sept fois les manuscrits que son mari corrigeait sans cesse, en traçant souvent des phrases et des mots inachevés, et ces pensées incomplètement exprimées, jetées au hasard sur le papier, prenaient un sens
clair et net sous la main experte de la jeune femme. Pour Tolstoï, commence et se poursuit la plus rayonnante période de son existence : incomparable bonheur intérieur, grâce au sens pratique de Sophie Andréïevna, en tant que maîtresse de maison ; liberté d'esprit, facilitant la pleine manifestation chez l'écrivain de ses facultés créatrices. »
Il faut lire le Journal intime de Tolstoï, avant et après son mariage, pour se rendre compte de l'émerveillement qu'il ne cessait d'éprouver en présence de la jeune fille, d'abord, de la jeune femme et de la compagne des vieux jours, après. Quelques extraits de ce « journal », se rapportant à diverses époques, furent publiés ; j'ai pu prendre connaissance de certains autres pendant mes séjours à Yasnaïa Poliana, et je suis autorisé par la comtesse Sophie Tolstoï à en reproduire ici quelques lignes significatives.
Hésitant encore à se déclarer, — sa future belle-sœur nous dira tout à l'heure pourquoi, — Tolstoï note le 26 août 1802 : « Je me suis rendu chez les Bers à pied (1). Douze verste de marche... Comme tout y est tranquille, intime ! Sonia me donna à lire le roman qu'elle a écrit. Quelle force de vérité et de simplicité ! Elle est constamment inquiète de tout voir nettement. Je lisais sans éprouver le moindre sentiment de jalousie ni d'envie (2). Mais les mots : « D'un extérieur extrêmement repoussant » « versalité dans les opinions » m'ont fort égratigné. Mais je me suis calmé : il ne s'agissait pas de moi. »
La sœur de Mme Tolstoï, Mrae Kouzminskaïa, qui reproduit ce passage dans ses Souvenirs sur son beau-frère, émet cette réflexion venant à l'appui des miennes concernant l'origine des singularités de Tolstoï : « Dans sa jeu-
(1) Les Bers, parents de la jeune fille, habitaient une propriété dans le voisinage de Yasnaïa Poliana.
(2) Envers le héros du roman.
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siesse, Léon Nicolaïevitch fut constamment torturé par l'idée qu'il se faisait de son extérieur ; il était convaincu qu'il était très laid. Je le lui avais entendu dire maintes fois. C'est qu'il ignorait le côté attrayant de son extérieur: la séduction spirituelle qui se concentrait dans son profond regard. ]1 ne voyait pas, ne pouvait certes pas saisir cette expression de ses yeux, et c'est précisément elle qui donnait à son visage tout son charme ».
Le 12 septembre, Tolstoï inscrit dans son «Journal » : « J'aime comme je n'ai jamais cru qu'on puisse aimer... C'est à en devenir fou, je me tuerai si cela continue ainsi. Elle est belle sous tous Jes rapports. »
Enfin, quelques jours après, il annonce à sa tante, la comtesse A. Tolstoï, son prochain mariage : « Dimanche, 23 septembre, je me marie avec Sophie Bers, fille de mon amie d'enfance Lubotchka Islavine. Pour vous donner une idée d'elle, il faudrait écrire des volumes. Je suis heureux comme je ne l'ai été depuis ma naissance. »
Le voici marié, et le 25 septembre son « Journal » porte : « Incommensurable bonheur !... Et de nouveau elle écrit auprès de moi... 11 est impossible que tout cela se résolve seulement par la vie !... »
Voulait-il signifier l'impossibilité pour son incomparable félicité de ce muer à la longue en une existence plus ou moins commune qu'il pronostiquait au couple du Bonheur conjugal, roman qu'il avait écrit trois ans au paravant? lia vu juste, si tel était son pressentiment : sa vie réelle auprès de sa compagne fut aussi loin de la vie imaginée du Bonheur conjugal que fut en tout distincte Mme Tolstoï de la jeune fille que l'auteur faillit épouser en 1856 et dont la rencontre sans lendemain lui inspira son roman au litre révélateur.
Mme Kouzminskaïa, qui se souvient de Tolstoï depuis
qu'elle avait neuf ans, resta l'amie fidèle de sa sœur et de son beau-frère toute leur vie durant et, séjournant chaque été à Yasnaïa Poliana, elle a pu y exercer sa fine observation en toute liberté. Elle fut témoin véridique aussi, pour tant que l'affection devine ce que l'indifférence néglige.
Voici, en tout état de cause, une page des Souvenirs de Mme Kouzminskaïa, relatant des faits sans intention expresse :
« Aux occupations hivernales succédaient celles d'été. L'école était licenciée pour le temps des vacances. Léon Nicolaïevitch se passionnait alors pour les travaux des champs, le fermage, la chasse. Dans ces occupations aussi, il ne ressemblait en rien aux autres propriétaires fonciers peu soucieux d'innover. 11 se passionnait toujours pour l'œuvre qu'il entreprenait et s'y adonnait tout entier.
« Ma sœur ne s'occupait pas des travaux agricoles, mais elle assuma avec fierté le travail de bureau. Elle m'écrivait à ce propos avant mon arrivée : « Un grand événement vient de se produire chez nous : nous avons congédié notre gérant allemand et Léon va gérer luimême, aidé de l'étudiant Tomaschevsky (1), un excellent garçon, et moi, je tiendrai les livres de comptes et le bureau. Cela veut dire que je réglerai les ouvriers des champs, les femmes, etc. Et je suis heureuse d'avoir unevraie occupation. Nos travaux de la propriété sont absorbants à l'infini ! Et tout cela est accompagné de bien des désagréments, pour Léon, sans doute, et pour moi, dans la mesure que cela le touche. »
« De fait, ajoute Mme Kouzminskaïa, je l'ai trouvée à ces occupations à mon arrivée... Toutes les paysannes qu'elle
(t) L'un des instituteurs de l'école de Yasnaïa Poliana.
réglait en distribuant de petits cartons, la connaissaient déjà, soit pour l'avoir vue s'occuper de l'école, soit, malades, d'être venues se faire soigner par elle, et elles la traitaient avec une touchante simplicité. »
En général, dit plus loin l'auteur des Souvenirs sur sa sœur et son beau-frère, « leur vie heureuse et ordonnée se reflétait, tel un rayon solaire, sur leur entourage. Par leur disposition constante à témoigner de la sympathie à tous, ils s'attiraient non seulement l'affection des proches, mais encore séduisaient quiconque les visitait ou les voyait une seule fois. On sentait chez eux l'absence de tout égoïsme, malgré l'insistance que mettait Léon Nicolaïevitch à s'accuser de ce défaut ; si même il le possédait réellement, il l'avait caché très profondément. »
Telle fut l'ambiance, à la fois reposante et stimulatrice, qui détermina la créalion de deux œuvres maîtresses de Tolstoï : la Guerre et la Paix et Anna Karénine, pendant les premiers quinze ans de son mariage, Ce sont ces romans qui lui valurent sa renommée universelle et lui permirent par la suite, alors même que, devenu apôtre, il reniait sa gloire de romancier, de conserver à sa parole son autorité de grand écrivain. Ce furent pour lui des années de félicité comme rarement homme ait eu la chance de vivre. Il le dit ! « Si à ce moment, une magicienne était venue me proposer de satisfaire tous mes désirs, je n'aurais pas su que lui demander. » Et pourtant, le roman d'Anna Karénine étant encore en cours de publication, le doute, l'anxiété douloureuse qui l'avaient poursuivi avant son mariage et dès sa prime jeunesse, le reprennent avec une intensité accrue. De nouveau se dressent devant lui les redoutables questions : « Quel intérêt, quel sens a la vie? » « Pourquoi vivre? » Et il
répond : « Bien, j'aurai encore des terres, encore des bestiaux, encore de l'argent, et après? Je serai plus glorieux que Gogol, Pouschkine, Shakespeare, Molière, que tous les écrivains du monde, et après ? » Mettre ses préoccupations généreuses au service du peuple? « Pourquoi faire? Que m'importe le peuple? »
11 tente de se réfugier dans la religion de son enfance, dans celle que pratiquent avec ferveur des millions et des millions de gens du peuple, qui y trouvent un sens et la consolation. C'est en vain, les rites de l'Eglise officielle le rebutent par leur signification païenne. Ses lettres à Fett de 1B76 qu'on lira trahissent sa désorientation : la phase aiguë de la crise se produit, bientôt l'idée du suicide le hante. 11 le rappelle dans sa Confession qu'il acheva d'écrire trois ans après : « Moi, le plus heureux des hommes, je. cachais à ma vue le cordon, afin de ne pas succomber à la tentation de me pendre à la barre de la porte pratiquée dans la cloison de ma chambre où je me trouvais seul au moment de me coucher... Je ne pouvais moi-même bien définir ce que je voulais : j'avais peur de la vie, j'aurais voulu la quitter, mais quelque chose me retenait encore. »
Ce qui le retenait, c'est l'espoir de trouver au bout de ses douloureuses recherches l'idéal qui donnerait un sens à sa vie. Mais il nous semble bien aussi que l'affection profonde, l'unissant à sa compagne, le soutient dans l'espoir de la découverte de cet idéal de Dieu-Amour qui le sauve finalement et qui se manifeste à un si haut degré dans l'être aimé. De fait, parti pour un court séjour dans sa propriété de Samara, il écrit à sa femme qui, devinant les tourments de son âme, avait hésité de le laisser s'en aller seul :
«... Je sais que tu souffres et que tu t'effrayes ; j'ai vu
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l'eftort que tu as fait sur toi pour ne pas me retenir, et je t'en aime plus encore, si c'est possible. Que Dieu t'aide à traverser ces instants bien portante, avec vaillance et énergie. Que Dieu te garde et me garde !... »
Cette lettre est de septembre 1876, moment où la crise morale de son auteur est en pleine incubation. Elle se résolve enfin et la révélation se produit : Tolstoï s'aperçoit que seul la foi donne un sens à la vie. « Je ne me sens pas vivre, se dit-il, quand je perds la foi en l'existence de Dieu ; je me serais tué depuis longtemps si je ne nourrissais point un vague espoir de Le trouver ; je ne vis que quand je Le sens, quand je Le cherche. Mais alors, qu'est-ce que je cherche encore ? s'écria une voix au fond de moi. C'est donc Lui ? II est sans quoi on ne peut vivre. Connaître Dieu et vivre est synonyme. Dieu est la vie. »
De cet instant, si l'incertitude ne s'est pas évanouie entièrement, du moins a-t-elle franchi le stade aigu. M. Birukov, le biographe le mieux renseigné, situe ce moment décisif dans la vie de Tolstoï vers le milieu de 1078. Mais ses peines d'âme duraient depuis deux ans, et il a mis deux ans encore pour éclaircir à soi-même la transformation qui s'était opérée en lui, avant d'annoncer aux autres la vérité qu'il croyait avoir découverte.
Je terminerai par un souvenir personnel. En septembre 1902, je me trouvais à Yasnaïa Poliana, et mon séjour coïncidait avec la fête qu'on y célébrait du quarantième anniversaire du mariage de Tolstoï. La tendresse réciproque que trahissaient à cette occasion tous les traits, toute la façon d'être du couple fêté fut réellement émouvante. C'est qu'on ne pouvait s'empêcher de songer que, malgré tant de déchirements passés, c'est bien à l'affection vigilante de la douce Kity, si amoureusement décrite
dans Anna Karénine, que les admirateurs de l'artiste et les fidèles du penseur devaient la longue existence et la productive vieillesse de l'auteur de Résurrection. Le destin l'avait instituée gardienne d'un trésor : elle y veilla farouchement pour notre profit collectif.
C'est la raison pour laquelle, en esquissant la vie inrieure de Tolstoï depuis son mariage, j'ai confondu la sienne avec celle de sa compagne en une seule et même existence.
E. Halpérlne-Kaminsky.