LE MARIAGE
Le jour de notre mariage arriva. Lev Nicolaievitch n'apparut que pendant un instant dans la journée. Nous nous assîmes sur les valises déjà prêtes pour notre départ, et il se mit à me faire part ae ses doutes sur la constance de mon amour : il me sembla qu'il avait peur du mariage. Je fondis en larmes.
Ma mère, survenant, le morigéna :
— Vous choisissez bien mal votre jour pour l'agacer ; elle a déjà le cœur assez gros de nous quitter.
Lev Nicolaïevitch, un peu honteux, partit bientôt. Il dîna ce jour-là en compagnie du ménage Perfilier qui lui servaient de père et mère à la cérémonie. Ce sont eux qui le bénirent et le conduisirent à l'église.
Mon fiancé choisit comme garçon d'honneur M. Temiriazev, tandis que son frère Serge Nicolaïevitch nous devança à |Yasnaïa pour préparer notre arrivée. De la famille de Lev Nicolaïevitch assista au mariage sa tante Youschkova, qui devait m'aecompagner en voiture.
Vers sept heures, mes sœurs et mes amies commencèrent à m'habiller.
Quand je fus prête, on m'épingla mon long voile et mes fleurs. Ma robe était en tulle, le cou et les bras décolletés, suivant la mode de l'époque. Ce tissu léger et transparent m'entourait comme d'un nuage et laissait apercevoir mes maigres épaules et bras de jeune fille incomplètement développée. Ma toilette terminée, nous attendîmes mon fiancé.
Une heure se passa, plus encore, et il ne venait toujours pas. Il m'avait paru si étrange le matin, que j'eus la pensée qu'il s'était peut-être enfui. Tout à coup, Alexis Stepanovitch, le valet de chambre dont j'ai déjà parlé, arrive et demande qu'on ouvrît de suite une malle pour y prendre une chemise. II avait bien tout préparé pour son maître, mais avait oublié de garder une chemise pour le mariage. Lev Nicolaïevitch l'envoya en chercher une dans les magasins ; mais comme c'était dimanche, tout était fermé. Le temps qu'on lui apportât la chemise et qu'il s'habillât il se passa encore un bon moment ; enfin, le garçon d'honneur arriva, annonçant la présence du fiancé à
l'église. Dès lors, les adieux commencèrent : ce ne furent que larmes et sanglots.
— Que ferons-nous maintenant sans notre petite Comtesse, disait la nourrice qui m'appelait ainsi depuis mon en fance, probablement parce que je portais le nom de ma grand'mère, la comtesse Sophia Petrovna Zavadovska.
— Et moi, je mourrai d'ennui sans toi, me disait ma sœur Tania.
Mon petit frère Petia me regardait avec ses grands yeux attristés ; ma mère s'efforçait de m'éviter, en s'occupant des préparatifs du mariage. Mon père était malade ; je me reniis auprès de lui pour qu'il me bénit; il parut radouci et ému. On prépara le pain et le sel ; ma mère prit l'image de sainte Sophie, à côté d'elle se plaça son frère Michel Alexandrovitch Jsleniev, et ils me bénirent.
Silencieux et solennels, nous prîmes place dans les voitures et nous nous rendîmes à l'église. Je pleurai tout le long du chemin. Le jardin d'hiver et l'église de la Cour étaient tout illuminés. LevNicolaïevitch me reçut dans le jardin, et me conduisit vers la porte de l'église où le prêtre nous attendait. Il nous prit les mains et nous conduisit à l'autel. Aussitôt les chœurs se firent entendre, et deux prêtres commencèrent l'office. Ce lut pompeux et fort brillant.
Lev Nicolaïevitch décrivit par la suite cette cérémonie dans le roman Anna Karénine, lors du mariage de Lévine et Kitty ; il peignit avec un art particulier, et le côté extérieur de la cérémonie et l'état d'âme de Lévine. Quanta moi, j'avais éprouvé tant d'émotions durant les quelques jours qui précédèrent mon mariage, que je demeurais comme insensible : il me semblait qu'il se passait quelque chose d'inévitable, que c'était un phénomène tout naturel.
Mes garçons d'honneur étaient mon frère Sacha et sonami P., officier de la Garde.
La cérémonie terminée, on nous congratula, et Lev Nicolaïevitch rentra avec moi. En voiture, il fut très doux et visiblement heureux.
Chez nous, au Kremlin, tout était préparé suivant la coutume : Champagne, fruits, bonbons, etc. Il y avait peu de monde : les parents seulement et nos meilleurs amis. Je mis ma robe de voyage, et la vieille femme de chambre Varvara, surnommée « Huître » fit les derniers préparatifs avec le valet Alexis.
On attela six chevaux à la Daumont, dans une « dormeuse » que Lev Nicolaïevitch venait d'acheter ; on plaça dessus les malles noires et brillantes. Enfin, l'heure du départ sonna. Je sentais ma gorge se serrer douloureusement. Pour la première fois, je perçus nettement que je m'arrachais pour toujours de ma famille, de ceux que j'aimais et auprès de qui j'ai vécu tant d'années. Les derniers adieux furent affreux. En quittant mon père malade, je ne pus retenir mes larmes. En prenant congé de ma sœur Lisa, je la regardai au fond des yeux et elle versa des larmes aussi. Tania sanglotait comme une enfant, secondée par mon frère Pétia qui but du Champagne pour oublier son chagrin, comme il nous expliqua. Je descendis pour embrasser mon frère Vialcheslav, âgé de deux ans et qui dormait, pris congé de ma nourrice qui se jeta à mon cou en sanglotant. Enfin, StépanidaTrifonovna, la réservée petite vieille qui vécu chez nous 35 ans, me souhaita poliment beaucoup de bonheur.
J'avais gardé exprès mon dernier adieu pour maman r et ce n'est qu'au moment de monter en voiture, que je me jetai à son cou, et nous nous mîmes à sangloter toutes deux. Ces larmes contenaient de la reconnaissance pour
toutes les joies que nous nous étions données l'une à l'autre, notre pardon pour les involontaires chagrins, et la douleur de notre séparation.
Lorsqu'enlin je me décidai à me séparer de ma mère pour monter dans la voiture sans me retourner, je l'entendis pousser un cri si déchirant, que longtemps après,toute ma vie, je n'ai pu oublier ce sanglot du cœur.
Une pluie d'automne ne cessait de tomber ; dans les flaques d'eau, se miroitaient les lanternes qu'on venait d'allumer, et les chevaux piaffaient avec impatience ; Lev Nicolaïevitch ferma la portière, le valet Alexis s'assit sur le siège de derrière, et à côté de lui grimpa « l'huître » Varvara. On entendit le clapotement des chevaux dans l'eau, et la voiture s'ébranla.
Toute brisée de fatigue etde chagrin, je m'enfonçai dan& un coin et ne cessai de pleurer. Lev Nicolaïevitch en parut étonné et même mécontent. Il était orphelin, avait grandi sans père et mère, et, homme, ne pouvait me comprendre. Il fit observer que s'il m'était aussi pénible de quitter ma famille, c'est que je l'aimais peu. Il ne se doutait pas qu'en aimant aussi profondément ma propre famille, je devais reporter cette capacité d'aimer sur lui et sur nos enfants, ce qui d'ailleurs arriva.
Quand nous fûmes hors de la ville, l'obscurité et l'angoisse me prirent : je n'avais jamais voyagé en automne ni en hiver, et l'absence de lumière m'impressionna vivement.
Jusqu'à la première station, nous n'échangeâmes pas une parole ; mais Lev Nicolaïevitch fut excessivement doux avec moi. Au relais, on nous reçut avec des honneurs particuliers. Le titre du comte, l'attelage à la Daumont ont fait que les pièces d'apparat, destinées seulement au personnel de la Cour, nous furent ouvertes, et l'on
nous apporta le samovar. Je me blottis dans un coin de canapé et demeurai silencieuse, telle une condamnée.
— Eh bien, fais la maîtresse de maison, me dit Lev Nicolaïevitch.
J'obéis et me mis à verser le thé. J'étais très gênée et évitai de tutoyer mon mari ; longtemps après même je continuais encore à lui dire « vous ».
Le voyage de Moscou à Yasnaïa Poliana dura près de 24 heures, et nous arrivâmes à la maison le lendemain soir. J'en fus très heureuse, bien que cela me parut très étrange d'être chez moi h Yasnaïa Poliana.
Lorsque je montai l'escalier de la maison où je devais passer un demi-siècle, les premières personnes que je vis furent la tante Tatania Alexandrovna, qui tenait une icône de la sainte Vierge, et, à côté d'elle, Serge Nicolaïevitch qui tenait le plateau avec le pain et le sel. Je m'inclinai très bas devant eux, fis un signe de croix et embrassai l'image, puis la tante. Lev Nicolaïevitch fit de même, et nous nous rendîmes dans sa chambre où nous trouvâmes Natalia Pétrovna.
Depuis ce jour, commença ma nouvelle vie à Yasnaïa Poliana, que je n'ai pas quitté pendant dix-huit ans. En arrivant, Lev Nicolaïevitch nota dans son journal : « Il est impossible que tout cela se résolve seulement par ia vie! »
Comtesse Sophie Tolstoï,
Lettre de Sophie Andreïevna Tolstoï (1).
3 octobre 1862.
Votre aimable lettre, ma nouvelle chère tante, a été une agréable surprise pour moi. Je n'ai pas encore mérité tant de bonté de votre part et je sais que c'est à Léon que je dois le bonheur d'avoir une si bonne et si aimable parente. Léon m'a tant parlé de Vous que je suis déjà habituée à Vous aimer et à apprécier l'affection que Vous avez pour mon mari. Je Vous connais déjà un peu d'après les lettres que Vous lui avez écrites et qu'il m'a montrées et aussi d'après votre portrait que je lui ai enlevé. Je ferai tout mon possible pour le rendre heureux, et je sais que c'est le seul moyen de gagner votre cœur. Quant à moi, je n'ai jamais douté un instant de mon bonheur. Je connais Léon depuis mon enfance et je l'ai toujours aimé de tout mon cœur.
J'espère que nous irons bientôt à Pétersbourg et alors j'aurai enfin le bonheur de faire Votre connaissance. Et si Vous êtes un jour à Moscou, maman sera bien heureuse de Vous voir chez elle, car elle aussi Vous connaît d'après les récits de Léon. Je Vous prie de présenter mes respects
(1) Lettre collective des nouveaux mariés à la comtesse A. Tolstoï. Les lignes de la comtesse Sophie sont écrites en français.
à Madame la Comtesse Votre Mère et à mes deux autres, tantes.
Votre respectueuse nièce,
Sophie Tolstoï.
Post-scriptum de Léon Tolstoï.
Je suis dépité de cette lettre de Sonia, chère amie Alexandrine. Je sens que vos rapports directs seront tout autres; mais peut-être faut-il qu'il en soit ainsi.
Vous comprenez que je ne puis dire la vérité sur elle maintenant. J'ai peur de moi-même et peur de la méfiance des autres. Je puis seulement dire que ce qui Irappe en elle dès l'abord, c'est qu'elle est « un honnête homme »r précisément honnête et précisément homme. D'ailleurs, avec l'aide de Dieu, vous la verrez bientôt.
Que votre lettre m'est adorable et chère ! Comme elle est dans le ton de la nouvelle et heureuse disposition d'esprit dans laquelle je me trouve depuis bientôt deux mois. Où aboutira cela? Je ne sais pas ; mais chaque jour je me sens plus calme et mieux. J'étais déjà fatigué de faire des comptes avec moi-même, de recommencer chaque fois une nouvelle vie (vous vous rappelez ?) J'étais sur le point de me tranquilliser sur ma vilenie et je commençais à me croire, pas absolument, mais presque un homme de bien ; maintenant, je me suis dépouillé de mon passé comme jamais je ne l'ai fait. Je sens à chaque instant ma vilenie en me comparant à Sonia.
« Mais je n'efface pas les tristes lignes. »
Voilà deux semaines que moi aussi je me sens pur et je tremble à tout instant de faire un faux pas.
Quelle terrible responsabilité que de vivre à deux ! Je vous écris tout cela parce que je vous aime de toute mon
âme ; c'est la sainte vérité. Oui, j'ai horriblement peur de vivre, maintenant, tellement je sens la vie et le fait que tout nouvel instant ne ressemble pas au précédent. C'est ainsi pour le moment. La principale question qui vous intéresse en moi — hélas 1 — n'est pas encore abordée, mais je me sens attendri, impressionnable à tout. Ecrivez-moi, je vous prie, comme dans le vieux temps. Adieu.
Sonia a lu cette lettre ; elle n'y comprend rien et n'y veut rien comprendre, et il n'est pas nécessaire qu'elle comprenne cet état où nous arrivons, nous autres hommes, après une longue, laborieuse et douloureuse série de doutes et de souffrances. Pour ces natures heureuses, il ne peut en être autrement.
Post-scriptum de Sonia.
Je ne puis laisser cela ainsi. 11 se trompe, je comprends tout, tout à fait, tout ce qui le concerne, et sa lettre est si sombre parce qu'il a mal à la tête et qu'il est de mauvaise humeur.
Post-scriptum de Tolstoï.
Eh bien, vous voyez !
LV bis
Extrait de la réponse de la comtesse A. Tolstoï (1).
10 novembre 1862, Zarskoë Sélo.
Mes chers amis Léon et Sophie.
Je ne vous ai pas encore remercié pour vos lettres
(1) Ecrite en français.
dont j'ai véritablement joui de chacune dans son genre et j'avais si envie d'y répondre de suite, mais vous autres privilégiés de la campagne et de la solitude, vous ne pouvez pas même comprendre ce que c'est que d'être
paralysé dans tous ses élans faute de loisirs
En réponse à votre dispute conjugale épistolaire, je vous dirai, ma chère Sophie, qu'il faut vous résigner à ne pas comprendre quelquefois le langage de nous autres vieux. Ce serait même bien regrettable s'il vous était tout à fait intelligible. Les brusques enjambées sont comme des maladies violentes : elles vieillissent avant le temps. Qu'il vous suffise d'être aimée, d'être heureuse, de donner le bonheur et d'en recevoir de Dieu. C'est la voie qu'il a ouverte pour vous — marchez-y joyeusement et entraînez Léon à la suivre avec vous en toute simplicité et confiance sans se creuser l'esprit s'il mérite ou non son bonheur. Si nous nous voyons un jour nous en parlerons avec plus de détail
Votre vieille tante, A. Tolstoï.