‹ TolstoïChapitre 13 sur 28 · A MOSCOU · texte numérisé non relu

A MOSCOU

Avant de repartir pour Moscou, nous nous sommes arrêtés un jour à Yasnaïa Poliana.

Cette fois, ce ne fut pas aussi gai, car Maria Nicolaevna se préparait à aller avec nous à Moscou et de là partir pour l'étranger où elle devait laisser ses enfants ; c'est pourquoi, tante Tatiana Alexandrovna, qui aimait beaucoup sa favorite Maschenka, était triste et silencieuse. 11 lui fut toujours douloureux de se séparer de celle qu'elle aimait et avait élevée comme sa fille et que le mari de celle-ci, le comte Valérien Pétrovitch Tolstoï, rendait si malheureuse. Tante Tatiana en était d'autant plus chagrinée que le comte Valérien était son neveu, fils de sa. sœur Elisabeth Alexandrovna.

J'étais un peu troublée de l'attention que Lev Nicolaïevitch me montrait, et des regards soupçonneux de mes soeurs et de mes autres proches; Ma mère semblait soucieuse, tandis que Yolodia et Tania, fatigués du voyage, avaient grande envie de rentrer. On loua à Toula une voiture contenant quatre places à l'intérieur et deux à l'extérieur, également abritées.

Nous quittâmes Yasnaïa Poliana avec regret. Nous prîmes congé de tante et de Natalia Pétrovna et cherchâmes Lev Nicolaïevitch pour lui dire adieu.

— Je pars avec vous, nous dit-il simplement et gaiment. Comment rester maintenant ici ! Ce sera si vide et si triste, ajouta-t-il.

Sans savoir pourquoi, je devins subitement gaie, tout s'illumina autour de moi et je courus dire la grande nouvelle à ma mère et à mes soeurs.

Il fut décidé que Lev Nicolaïevitch occuperait tout le long du chemin une des places à l'extérieur et qu'à chaque station, Lisa et moi prendrions à tour de rôle l'autre place. Et nous partîmes.

Vers le soir, j'eus froid et voulus dormir. Je m'enroulai dans mes couvertures, et éprouvai un bonheur calme d'être à côté de mon écrivain favori, l'auteur de -1' 'Enfance, qui de près me semblait encore plus doux et plus sympathique. Il me narra longuement et avec art ses impressions de Caucase, sa vie de là-bas, la beauté des montagnes et de la nature sauvage, ses combats. J'étais heureuse d'entendre sa voix régulière, un peu gutturale, comme lointaine et d'une infinie douceur. Par moments, je m'endormais, puis, me réveillais, pendant que la même voix continuait à égrener avec poésie des contes caucasiens-. Je me sentais un peu honteuse de sommeiller ainsi; mais j'étais encore si jeune qu'il m'était impossible de lutter

contre la fatigue, quoique je fusse un peu peinée de ne pouvoir entendre tout ce qu'il disait.

On -voyagea toute la nuit ; dans la voilure, tout le monde dormait ; l'on percevait seulement de temps à autre la voix de ma mère, qui causait avec Maria Nicolaevna, ou celle de Volodia qui geignait à travers le sommeil. Au dernier relai, mon tour revint de s'asseoir à côté de Lev Nicolaievitch ; mais Lisa s'approcha de moi et me demanda de lui donner ma place.

— Sonia, fit-elle, si cela ne te fait rien, cède-moi ton tour ; il fait trop chaud a l'intérieur.

Nous sortîmes de la station et chacun reprit sa place. Je montai à l'intérieur de la voiture.

— Sophia Andreïevna ! me cria Lev Nicolaievitch, mais c'est votre tour de s'asseoir dehors.

— Je le sais, mais j'ai froid, répondis-je, et la portière se referma derrière moi. Lev Nicolaievitch resta pensif un instant, puis, changeant de place, se mit sur le siège à côté du cocher.

Le lendemain, Maria Nicolaïevna partit pour l'étranger et nous rentrâmes à Pokrovskoïé, dans notre maison de campagne, où mon père et mes frères nous attendaient.

Désormais, tout me parut nouveau dans la vie. Le milieu était le même, les gens étaient les mêmes, j'étais la même, mais extérieurement seulement. Mon « moi» s'est évanoui, il s'est fondu avec l'espace infini, est devenu libre, illimité, -tout puissant. J'achevais de vivre ces derniers jours de jeune fille en une sorte de clarté rayonnante et d'extase de toutes mes sensations. Je n'ai eu pendant le reste de ma vie que deux périodes pendant lesquelles mon âme soit montée aussi haut. Et ce réveil si particulier et si rare de l'âme m'ont convaincu plus que tout que l'âme vit de sa propre vie, qu'elle est immortelle et que la mort

est la libération de l'âme de son enveloppe corporelle.

A son arrivée à Moscou, Lev Nicolaïevitch loua un logement chez un cordonnier allemand. Les questions scolaires l'absorbaient à cette époque et il éditait une revue sous le titre de Yasnnïa Poliana, dans le but spécial d'y traiter des questions d'enseignement populaire.

Lev Nicolaïevitch venait nous voir presque tous les jours à Pokrovskoïé ; mon père, qui allait souvent en ville pour ses occupations, le ramenait quelquefois. Un jour, il nous raconta qu'il était allé au Palais Petrovsky, pour faire remettre, par un aide de camp, une lettre à l'empereur Alexandre II, relatant la perquisition qui avait été faite chez lui à Yasnaïa Poliana, ce qui fut une offense toute gratuite. Ce fut le 23 août 1862. L'Empereur se trouvait à ce moment dans son palais Petrovsky, à l'occasion des manœuvres qui avaient lieu sur le champ de Khodynka.

Durant ces jours, je me promenais et causais beaucoup avec lui. Une fois il me demanda si j'écrivais mon journal. Je lui répondis que je l'avais commencé depuis l'âge de onze ans, et que l'année dernière, j'avais même composé un roman.

— Laissez-moi lire votre journal, me dit-il.

— Non, je ne le puis.

— Donnez-moi alors votre roman.

Je le lui donnai. Le lendemain, comme je lui demandais s'il l'avait lu, il me répondit qu'il l'avait seulement parcouru. Or je lis plus tard dans son « journal » cette réflexion : « Elle m'a donné à lire son roman ; quelle force de vérité et de simplicité ! »

Il me raconta par la suite qu'il ne dormit pas cette nuitlà, tant il fut bouleversé par ma façon de juger le prince Doulbitsky, sous les traits duquel il s'était reconnu. Je

disais du prince qu'il avait « un extérieur extraordinairement peu attrayant » et qu'il était « très versatile dans ses opinions » .

Une autre fois, je me sentais de très bonne humeur et répétais tout le temps la même bêtise : « Quand je serai reine, je ferai ceci », ou bien : « Quand je serai reine, j'ordonnerai cela ». Le cabriolet de mon père, dont on avait dételé le cheval, se trouvait près du balcon, je m'y assis et m'écriai: « Quand je serai reine, je me promènerai dans des cabriolets semblables. »

Alors, Lev Nicolaïevitch saisit les brancards, et, faisant office de cheval, m'entraîna au grand galop, en disant : « Voilà, je vais promener ma reine. » Cet épisode prouve combien il était fort et bien portant.

— Il ne faut pas, il ne faut pas, cela vous fatiguera, m'écriai-je.

Mais il me fut doux d'être ainsi promenée par Lev Nicolaïevitch.

Comme les soirées étaient belles alors ! La lune argentée éclairait les prairies et se mirait dans le lac. Ces nuits d'août avaient comme une fraîcheur d'acier.

— Quelles folles nuits ! disait souvent Lev Nicolaïevitch, assis avec nous sur le balcon ou en promenade autour de la maison. Il n'y eut entre nous aucune scène d'amour, aucune explication : nous nous connaissions depuis longtemps, et notre communion d'âmes s'en ressentait. Et pourtant, j'avais comme une hâte fébrile de terminer cette vie libre et délicieuse déjeune fille. J'étais heureuse, je ne désirais rien.

Pendant ce temps, Lev Nicolaïevitch vint nous voir de plus en plus souvent. Quand il s'attardait, mes parents lui offraient l'hospitalité pour la nuit. Un jour, au commencement de septembre, nous étions allés le reconduire. Au

moment de le quitter, ma sœur me pria de l'inviter à venir le jour de sa fête qui avait lieu le 5 septembre. Je le lui demandai et insistai même auprès de lui.

— Mais pourquoi voulez-vous absolument que je vienne le 5 ?

Je refusai de le lui dire, ma sœur ne tenant pas à ce qu'il sache que c'était le jour de sa fête. Enfin, il me promit de venir, et, à notre grande joie, ne manqua pas à sa parole.

Dans les premiers temps, je ne croyais pas que je fusse la cause de ses fréquentes visites. En revanche, j'éprouvai pour lui un sentiment de plus en plus profond. Je me souviens qu'un jour, je courus toute émue dans ma chambre, m'approchai de la fenêtre d'où l'on voyait l'étang, l'église, tout ce qui m'était cher depuis mon enfance (j'étais née à Pokrovskoïé) et je sentis mon cœur battre à coups redoublés. Ma sœur Tania, entrant à ce moment, surprit mon émotion.

— Qu'as-tu, Sophia ? me demanda-t-elle avec sympathie.

— Je crains d'aimer le Comte, lui répondis-je en français d'un ton bref et sec.

— Pas possible ? s'étonna Tania qui ne soupçonnait nullement mes sentiments. Elle s'en chagrina même, car elle me connaissait et savait que, pour moi, le mot aimer signifierait souffrir et non en jouir.

Entre le 5 et le 16 septembre, notre famille déménagea à Moscou, quittant la vie de la campagne. A Moscou, tout me sembla ennuyeux, étroit, et produisit sur moi une impression déprimante. Nous avions l'habitude, avant notre départ, de dire adieu à nos coins de prédilection et d'en faire le tour ; cette année, je pris congé effectivement

pour toujours du cher Pokrovskoïé, ainsi que de ma vie de jeune fille.

A Moscou, les visites quotidiennes de Lev Nicolaïevitch recommencèrent. Un soir, j'entrai, comme de coutume, dans la chambre de ma mère qui était déjà couchée. Rentrant d'une soirée ou du théâtre, je venais toujours près d'elle et lui racontais gaiement la soirée passée ; mais ce jour-là, nous n'étions heureuses ni l'une ni l'autre.

— Qu'as-tu, Sophia ? me demanda maman.

— Vois-tu, maman, tout le monde croit que Lev Nicolaïevitch ne songe pas à m' épouser ; il me semble pourtant qu'il m'aime, dis-je timidement.

Maman se fâcha :

— Tu t'imagines toujours que tout le monde est amoureux de toi ; va-t-en et ne pense pas à des bêtises, fit-elle,

Je fus très chagrinée delà manière avec laquelle maman avait reçu mes confidences, et je ne parlai depuis lors à personne de Lev Nicolaïevitch. Mon père se fâcha aussi de ce que Lev Nicolaïevitch, qui nous visitait si souvent, ne demandât pas, suivant les traditions, la main de sa fille aînée. Il se montra assez froid avec lui et pas bon avec moi. Ma position à la maison devint assez pénible.

Le 14 septembre, Lev Nicolaïevitch me dit qu'il avait à me communiquer quelque chose de très important. 11 ne me fut pas difficile à deviner de quoi il s'agissait. Il conversa longuement avec moi durant la soirée. J'étais au piano, et lui, adossé au grand poêle, ne cessait de répéter, dès que je terminais un morceau : » Jouez, jouez ».

La musique empêchait les autres d'entendre ce qu'il disait, tandis que mes mains tremblaient d'émotion, mes doigts s'embarrassaient sur le clavier et je jouais peut-être dix fois la même valse : « Il Baccio » que j'avais apprise par cœur pour accompagner le chant de ma sœur Tania.

Léon Tolstoï en 1862 à la veille de son mariage.

(Photographie communiquée par Mme T sœur de la comtesse Sophie rlo

Kouzminsky, olstoï).

Lev Nicolaïevitch ne me fit pas une vraie demande en mariage et je ne me rappelle pas tout ce qu'il me dit ce soir ; je me souviens seulement qu'il m'avouait son amour •et disait vouloir m'épouser ; il ne procéda que par allusions, tandis qu'il notait dans son journal :

« 12 septembre, .1862. — J'aime comme je n'ai jamais cru qu'on puisse aimer. Je me sens devenir fou, je me tuerais si cela continue ainsi. Hier, j'ai passé la soirée chez ses parents, Elle est délicieuse sous tous les rapports... »

« 13 Septembre. — Demain, aussitôt levé, j'irai lui dire tout; sinon, je me tuerai... 4 heures du matin... Je lui ai écrit une lettre que je lui remettrai demain, c'est-à-dire ^aujourd'hui... Dieu, comme j'ai peur de mourir ! Un pareil bonheur n'est pas possible. Seigneur, aidez-moi !... » Encore une journée se passa. Le 16 septembre, mon frère Sacha et ses camarades du corps de cadets arrivèrent. Le soir, le thé était servi dans le salon, et les cadets affamés se restauraient. Lev Nicolaïevitch, qui avait passé toute cette journée avec nous, profita d'un moment propice pour m'appeler dans la chambre de ma mère, où nous nous trouvâmes seuls :

— J'aurais voulu vous parler, me dit-il, mais je n'ai •pu; voici une lettre que je garde sur moi depuis deux jours ; lisez-la, j'attendrai ici votre réponse.

Je saisis la lettre, courus dans notre chambre de jeunes filles, et voici ce que j'y lis :

« SophiaAndreïevna, je suis à bout de forces. Voilà trois •semaines que je me dis chaque jour : « il faut que je lui dise tout aujourd'hui » , et le soir je vous quitte aussi triste, sans avoir parlé, avec le même sentiment de crainte et de bonheur. Chaque nuit, comme en ce moment, je remémore mon passé, je souffre et me dis : pourquoi ne lui as-

tu pas parié ? Et je me répète ce que je veux vous dire. J'emporte donc cette lettre pour vous la donner, si de nouveau le courage me manque. Votre famille pense que je suis amoureux de votre sœur Lisa ; elle se trompe. Voire roman m'est resté gravé dans la mémoire et je me suis persuadé, en le lisant, que Doublitsky n'avait pas le droit de rêver au bonheur. Vous pouvez prétendre à un amour plus poétique, et quand vous en aimerez un autre, je n'aurai pas le droit de l'envier, mais devrai plutôt me réjouir en vous regardant tous deux comme des enfants. A Ivitsi, j'écrivis : Votre présence me rappelle trop vivement ma vieillesse, mais alors, comme maintenant, je me mentai à moi-même. J'aurais pu alors ne pas aller plus loin, me retirer de nouveau dans mon monastère de labeur solitaire, et me remettre à mon œuvre. Maintenant, je ne puis plus rien, je sens que j'ai troublé la paix de votre chère famille, que nos chères et amicales relations sont perdues. Et je ne puis ni ose rester. Vous êtes une nature honnête : dites moi, la main sur le cœur, sans hâte, ce que je dois faire.

« J'aurais beaucoup ri, il y a un mois, si on m'avait dit qu'on pouvait souffrir autant, et être heureux de souffrir. Dites-moi, en honnête homme, si vous voulez être ma femme? Ne dites oui que si votre brave petit cœur vous le souffle spontanément. Si vous avez le moindre doute, il vaut mieux dire non. Pour l'amour de Dieu, interrogezvous bien. Certes, ce me sera un coup terrible que d'entendre votre « non ». Mais je m'y attends, et j'aurai la. force de le supporter. Car si, étant votre mari, je ne suis jamais aimé autant que j'aime, ce serait épouvantable. »

Je parcourus la lettre de Lev Nicolaïevitch jusqu'à « voulez-vous être ma femme » , et j'allais aussitôt remonter

pour lui répondre affirmativement, lorsque je rencontrais à la porte ma sœur Lisa qui me demanda :

— Eh bien ?

— Le Comte m'a demandée en mariage, lui dis-je vivement.

Ma mère entra à ce moment, comprit tout et, me prenant par les épaules, me fit virer en disant :

— Va et dis-lui ta réponse.

Je montai l'escalier comme sur des ailes, traversai la salle à manger, le salon, et entrai dans la chambre de ma mère. Lev Nicolaïevitch était debout, appuyé contre le mur, dans un coin delà pièce, et attendait. Je m'approchai de lui, il me prit les mains, et me demanda :

— Eh bien ?

— Mais oui !... fis-je.

Quelques instants après, toute la maisonnée sut ce qui s'était passé et tout le monde nous félicita.

FIANCES

Le lendemain, 17 septembre, était jour de fête de ma mère, ainsi que le mien. Nos parents et amis vinrent nous porter leurs souhaits, et l'on en profita pour annoncer les fiançailles. Quand notre vieux professeur de français sut que Lev Nicolaïevitch s'était fiancé avec moi, et non avec ma sœur aînée, il fit cette réflexion :

— C'est dommage que ce ne soit pas avec M1Ie Lise ; elle a été si studieuse.

La petite Katia Obolenskaïa, se jetant à mon cou, me dit au contraire :

— Comme je suis heureuse que vous vous mariiez avec Lev Nicolaïevitch. qui est si bon, et de plus est écrivain.

Je ne fus fiancée que pendant une semaine ; on me conduisit dans des magasins où j'essayai avec indifférence des robes, du linge, des chapeaux, etc. Lev Nicolaïevitch venait tous les jours. Une fois, il m'apporta les cahiers de son journal intime qu'il tenait, par excès de conscience, à me faire lire avant notre mariage. Je pleurai beaucoup en apprenant son passé, j'en fus très bouleversée et regrettai presque d'en avoir pris connaissance.

Un soir, maman alla au théâtre avec mes sœurs. On donnait Othello, avec le célèbre tragédien Oldrich, et maman renvoya la voiture pour conduire également mon fiancé et moi au spectacle. Nous restâmes silencieux tout le long du chemin, j'avais trop peur qu'il se désillusionnât vite d'une petite fille simple et bête comme moi !

Un jour, il me trouva près de la fenêtre du salon avec une de mes amies Olga Z. qui pleurait à chaudes larmes.

Lev Nicolaïevitch s'en étonna.

— Sophia sera perdue pour nous, lui dit-elle ; vous l'emmenez et nous ne la reverrons peut-être plus jamais.

Cette dernière semaine passa comme un rêve. Lev Nicolaïevitch hâtait notre mariage, parce que bien des personnes en éprouvait du chagrin.

— Il nous faut au moins le temps de faire le plus nécessaire du trousseau, disait ma mère.

— Mais elle est toujours si élégamment habillée, répondait Lev Nicolaïevitch.

Malgré tout, on fit le plus urgent, et le mariage fut fixé au 23 septembre, à sept heures du soir, dans l'église du i Palais (l).Nous étions tous affairés, et Lev Nicolaïevitch au-

(1) Le père de la fiancée, le Dr Bers, était le médecin du Palais impérial de Moscou.

tant que nous. Il acheta une superbe berline, commanda la photographie de toute ma famille et me donna une broche ornée d'un beau diamant. Il fit faire également son portrait que j'encadrai dans le bracelet que mon père me donna.

Lev Nicolaievitch eut en plus des ennuis avec un certain M. Stellovsky, à qui il avait vendu toutes ses œuvres.

Je n'attachai aucune importance aux toilettes ni aux cadeaux ; ce qui m'intéressait le plus, c'était mon amour : je ne pouvais me défaire de la peur de perdre l'amour de Lev Nicolaievitch, sentiment qui me poursuivait toute ma vie, bien que, grâce à Dieu, nous ayions toujours conservé la même affection, pendant les quarante-huit ans de notre vie conjugale.

Quand nous parlâmes de notre vie future, Lev Nicolaievitch me demanda où je voulais passer le premier temps de notre mariage : à Moscou, près de mes parents, faire un voyage à l'étranger, ou aller directement à Yasnaïa Poliana. Prélérant commencer sans retard ma vie d'intérieur, je choisis Yasnaïa Poliana, et il en parut fort heureux.

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