GUERRE RT PAIX )X. « ANNA KARENINE
A Fett.
Yasnaïa Poliana, avril 1863.
Vos deux lettres, mon cher AffanassyAffanasiévitch, me sont également agréables et précieuses. Je vis dans un monde si éloigné de la littérature et de la critique qu'en recevant une lettre comme la vôtre, mon premier sentiment a été l'étonnement.
Mais qui donc a écrit les Cosaques et Polikouchka ? Et quelle utilité de s'en occuper ? Le papier supporte tout et les directeurs de revues paient et impriment tout. Mais ce n'est que la première impression. Lorsqu'on approfondit, par la suite, qu'on fouille dans sa tête, on y découvre dans un coin, entre autres vieilleries oubliées, quelque chose d'indéfinissable qu'on appelle l'art. Et en comparant avec ce que vous dites, il faut convenir que vous avez raison et j'éprouve même du plaisir à fouiller dans ces vieilleries et dans ces parfums, jadis si aimés, au point que le désir d'écrire me revient.
Certes, vous avez raison, seulement il n'y a pas beaucoup de lecteurs comme vous. Polikouchka est du bavardage sur le premier thème venu, écrit par un homme qui « sait aussi écrire ». Quant aux Cosaques, ils sont avec la « sanie », mais assez mal.
J'écris en ce moment l'histoire d'un cheval pie (J). J'espère le faire paraître vers l'automne. D'ailleurs, comment écrire, maintenant? Maintenant, même les efforts invisibles deviennent visibles, et en outre, je suis maintenant plongé jusqu'aux oreilles dans Youfanstvo (2), et Sonia (3) aussi, Nous n'avons pas de gérant, nous avons des aides pour les travaux de labourage et de construction, mais c'est ma femme seule qui s'occupe des écritures et de la caisse.
J'ai et des abeilles, et des moutons, et un nouveau jardin, et une distillerie ; et tout marche doucement, quoique, cela va sans dire, pas bien, relativement à l'idéal.
Que pensez-vous des affaires polonaises? Mauvaises affaires, n'est-ce pas ? 11 vous sera nécessaire, peut-être, à vous, à Borrissov et à moi de décrocher le glaive du clou rouillé.
Et si nous allions chez vous à Nikolskoé, nous rencontrerions-nous? Eh bien, au revoir, mes salutations sincères à Maria Petrovna. Sonia et ma tante vous envoient leurs
amitiés.
Yassnaïa Poliana, 15 mai 1863.
Nous avons failli nous rencontrer. Combien je regrette que nous ayons failli seulement. J'aurais tant de choses à vous dire !
(1) Nouvelle intitulée Kholostomer .
(2) Mot composé par Tolstoï du nom de Youfan, qui est celui d'un paysan dont Tolstoï imitait la façon robuste de travailler la terre.
(3) La comtesse Tolstoï.
H ne se passe pas un seul jour que nous ne pensions à vous. Ma femme ne joue nullement à la poupée. Ne la taquinez pas. Elle m'aide sérieusement, et il faut vous dire qu'elle est dans une position intéressante dont elle sera délivrée au commencement du mois de juillet. Et qu'arrivera-t-il après ?...
Nous continuons à cultiver notre jardin et j'ai fait une importante découverte que je m'empresse de vous communiquer : le gérant et le starost ne sont que des obstacles dans la gérance d'un bien. Essayez de congédier toutes les autorités et de dormir jusqu'à dix heures du matin, et vos affaires n'en iront pas plus mal. J'ai fait cette expérience et j'en suis complètement satisfait.
Comme je voudrais vous voir ! Si vous allez à Moscou et ne passez pas chez nous avec Maria Petrovna, ce sera très mal. Cette phrase m'est soufflée par ma femme qui lit ce que j'écris. Je voulais vous écrire plus longuement, mais je n'ai pas le temps. Je vous serre dans mes bras. Ma femme vous salue cordialement et moi je salue cordialement votre femme.
Une commission : Quand vous serez à Orel, achetez pour moi une vingtaine de pouds de diverses cordes et courroies et envoyez-les moi par le charretier si, avec le transport, cela ne revient pas à plus de deux roubles trente kopeks le poud. Je vous enverrai l'argent aussitôt.
A la comtesse A. Tvlsloï.
Chère amie Alexandrine,
J'ai là, devant moi, une lettre de quatre pages pour vous,
mais je ne l'enverrai pas. Je vous ai tellement perdue de vue et je me sens tellement coupable que j'ai peur de vous ; mais la crainte de perdre en vous une amie me fait trop de peine. Vous reconnaîtrez, sans doute, mon écriture et ma signature ; mais qui suis-je ? et qu'est-ce que je suis ? vous vous le demanderez certainement.
Je suis un mari et un père, satisfait de sa situation et si habitué à elle que, pour sentir mon bonheur, je dois réfléchir et me rappeler ce que j'étais avant. Je ne fouille ni dans ma situation actuelle ni dans mes sentiments ; je sens seulement, sans penser à mes relations familiales. Cet état d'esprit m'ouvre un large horizon intellectuel. Je n'ai jamais senti mes forces intellectuelles et même morales aussi libres et aussi disposées au travail. Et j'en ai, du travail ; c'est un roman des années 1810 et 1820 qui m'a complètement absorbé depuis l'automne (1).
Je ne sais si c'est une preuve de faiblesse ou de force de caractère, parfois je pense que c'est l'un et l'autre, mais je dois avouer que mon opinion sur la vie, sur le peuple et sur la société est tout autre que celle que j'avais la dernière fois que nous nous sommes vus. On peut les plaindre tous, mais les aimer, je ne saurais comprendre comment j'ai pu les aimer avec autant de force.
Je suis quand môme content d'avoir passé par cette école. Elle fut ma maîtresse et elle a beaucoup contribué à me former. J'aime les enfants et la pédagogie, mais il m'est difficile de comprendre comment j'ai pu être ce que j'étais il y a un an. Les enfants viennent chez moi le soir et portent avec eux le souvenir de ce maître que j'étais et qui ne sera plus.
Je suis maintenant un écrivain de toutes les forces de mon âme. J'écris et je médite comme je ne l'ai encore
(1) Guerre et Paix.
jamais fait. Je suis un mari et un père heureux, n'ayant rien à cacher à personne, n'éprouvant aucun désir; sauf celui de voir tout aller comme par le passé. Je vous aime moins qu'autrefois, mais quand même assez pour que vous ne m'abandonniez pas, quand même plus que tous ceux que j'ai connus (et j'en ai tant rencontré dans la vie !)
Il y a une chose que je vous ai toujours reprochée et que j'ai encore sur le cœur. Je la sens nettement et réfléchis assez en ce moment pour pouvoir l'exprimer. Dans nos rapports, vous me montriez toujours l'aspect général (vous me comprenez), l'aspect général de votre esprit et de votre cœur, sans me raconter les détails de votre vie, les faits simples, palpables de votre vie privée. Je vous parle de moi, en ce moment, et quant à vous, je ne sais pas ce que je dois vous demander. Que penser? Que désirer? Je ne sais même pas ce qu'il y a de plus cher pour vous dans la vie, sauf votre amour général du bien et de l'élégant dans la bonté, ce qui est le trait dominant de votre caractère. J'aurais tant voulu que vous m'emmeniez, non dans votre sanctuaire, mais dans les faits quotidiens de votre vie. Je crains que vous ne me compreniez pas. Je m'explique stupidement. Je suis faible de caractère. Je me soumets facilement à l'influence de ceux que j'aime ; voilà pourquoi j'ai subi et je subis encore la vôtre. Dès que j'entre en rapport avec vous, je mets des gants blancs et un habit noir (vraiment, un habit moral). Lorsque je passe unesoirée chez vous, je conserve toujours un arrière-goût de quelque chose de fin, de parfumé ; mais j'aurais voulu m'accrocher à quelque chose déplus réel. C'est peut-être ainsi qu'il le faut ; et pourtant, je voudrais autre chose.
Vous vous rappelez m'avoir dit un jour que vous vouliez écrire un roman. 11 me semble qu'à ce moment, nous-
aurions pu entrer dans des rapports plus réels. Est-il possible que cela soit perdu pour toujours ?
Je n'ai pas écrit du tout ce que j'aurais voulu ; mais il serait dangereux de laisser encore cette lettre sans l'envoyer. Je ne serais pas capable de la refaire.
Où êtes-vous? Que faites-vous? Quels sont vos plans? Voici les nôtres : si la santé de Sérioja (Sérioja veut dire un bon et charmant sourire avec des yeux clairs ; il n'y a plus rien en lui que cela) le permet (1), nous irons, cet hiver,passer deux semaines à Moscou, l'été à la campagne, et l'hiver prochain, nous irons dans une ville quelconque.
Adieu ; je vous prie, comme une jeune pensionnaire, de ne montrer cette lettre à personne et même de la déchirer.
Sonia vous aime beaucoup (c'est la vérité) et elle se propose toujours de vous écrire. J'ignore ce qu'elle veut vous ■dire, mais je voudrais bien le savoir.
A la comtesse Sophie Tolstoï.
Nikolskoïé, août 1864.
... Tu médis que j'oublierai. Pas un instant, surtout quand je suis avec les autres. A la chasse j'oublie, car je ue songe qu'à la bécasse ; mais en société, à chaque parole, à tout heurt d'opinion, je me souviens de toi et j'ai tout le temps envie de te dire tout ce que je ne puis confier à personne autre. Un terrible accident est survenu
(i) Le fis aine de Tolstoï.
ici et qui m'a fort ému. Unegardeuse de bétail a laissé tomber dans le puits le seau. Le puits n'a que douze archines de profondeur. Elle s'assit sur un bâton et dit à un moujik de la faire descendre au fond du puits. Le moujik est le starost du village, le seul que je connais à Nikolskoïé et il m'est très sympathique. La femme se mit à descendre et tomba du bâton. Le starost demanda alors qu'on le descende et, arrivé à mi-chemin, tomba lui aussi. On courut chercher du monde et on les a retirés une demi -heure après ; tous deux étaient morts. Il n'y avait dans le puits que peu d'eau. On les a enterrés hier.