LX
A Fett.
17 novembre 1864.
Ma femme et moi, nous vous attendons avec Maria Petrovna pour le 20. Je ne prévois aucun empêchement pour cette date, je prévois seulement le grand plaisir de votre visite. C'est ce que ma femme me fait dire à Maria Petrovna. Le lièvre m'intéresse beaucoup. Nous verrons si, non pas seulement Serioja, mais même une gamine de onze ans pourra y comprendre tout. Le vélocipède est plus intéressant encore (1).
Je vois par votre lettre que vous êtes actif et de bonne humeur, et je vous envie. Moi, je m'ennuie ; je n'écris rien et je travaille péniblement. Vous ne pouvez vous imaginer combien est laborieux pour moi ce travail préli-
(1) M. Fett dit avoir inventé un vélocipède manqué.
minaire (4) qui consiste à retourner profondément ce champ que je suis obligé d'ensemencer. Réfléchir, penser à tout ce qui peut arriver aux futurs personnages de cette œuvre future, très grandiose, et méditer le million de combinaisons possible pour en extraire une, c'est un travail véritablement très pénible, et c'est à cela que je suis occupé.
Le dernier tome des œuvres de Béranger m'est tombé entre les mains ces jours-ci et j'y ai trouvé une pièce de vers que je ne connaissais pas : Le Bonheur. J'espère que vous la traduirez.
Je m'ennuie aussi en raison du mauvais temps qu'il fait. Quant aux miens, tous se portent bien.
Au revoir.
Votre
Yasnaïa Poliana, fin novembre 1864.
Je me propose chaque jour de vous écrire, mon cher ami Afanassy Afanassievitch, et je remets toujours, parce que je voudrais vous écrire longuement. Cependant, j'ai quelque chose de nécessaire àvous dire. Voici: ayant reçu votre lettre, nous avons poussé un ah !
Voyez donc comme il parle bien du collet en peau de chien mangé par les mites, et il va quand même à Moscou! (.2).
(i) En vue d'écrire Guerre et Paix.
(2) Note de M. Fett : « La famille Tolstoï avait ri de ma description comique de l'arrivée au théâtre de propriétaires peu fortunés avec un laquais en livrée, dont le collet en peau de chien avait fortement souli'ert des mites ».
Moi, étant plus expérimenté, je ne me suis pas étonné et je n'ai pas poussé de : Ah ! Ce qui nous occupe tous deux c'est de savoir quand vous allez à Moscou et surtout quand vous viendrez chez nous. Nous espérons que le voyage à Moscou ne modifiera pas votre projet de nous donner quelques jours. Nous irons nous-mêmes à Moscou après les fêtes, c'est-à-dire à mi-janvier, et nous y resterons jusqu'à février. Et vous, quand viendrez-vous chez nous? Avant ou après ? Faites-Je-moi savoir, je vous prie.
Qu'est-ce que vous faites ? Où en sont vos travaux des champs ? Ecrivez-vous quelque chose? Ici tout va bien, ma femme et mes enfants sont en bonne santé. Je vous ferai les honneurs de ma culture quand vous viendrez. J'ai aussi beaucoup avancé mon roman pendant cet automne. Ars longa, vila brevis, me dis-je chaque jour. Si l'on pouvait réaliser le centième de ce que l'on conçoit ! Mais on n'arrive guère qu'au dix-millième. Cependant, le sentiment de ce que nous pouvons est déjà un bonheur pour nous autres écrivains. Vous le connaissez. Je le ressens particulièrement cette année. Eh bien, au revoir. Je vous embrasse et je salue votre femme.
Ecrivez-moi à quelle époque vous viendrez sûrement. Nous voulons vous installer le mieux possible pour que vous nous restiez plus longtemps. Ne dites pas : « Ne laites rien pour nous, etc. » Vous nous priveriez d'un grand plaisir sur lequel nous comptons depuis l'automne : vous avoir le plus longtemps possible.
Nous avons maintenant des hôtes : ma sœur et ses filles ; pour les fêtes nous arriveront les D... et les Fetl, et tout le monde sera heureux si l'on peut compter sur vous.
LETTRES DE LEOiN TOLSTOÏ 281
23 janvier 1863.
N'avez-vous pas honte, mon cher Fett, d'être avec moi comme si vous ne m'aimiez pas ou comme si nous devions vivre autant que Mathusalem? Pourquoi ne venez-vous jamais chez moi? Pourquoi ne me donnez-vous pas deux ou trois jours, que nous passerions tranquillement ensemble? On ne s'est pas vu à Yassnaïa, eh bien, on se verra quelque part, à Podnovinskoïé. Non ; avec moi vous ne vous rencontrerez pas à Podnovinskoïé. Je suis heureux d'être attaché à Yassnaïa Poliana. Tandis que vous vous être libre. Et vlan ! l'un de nous meurt, comme est mort ces jours-ci Valérien Pétrovitch, le mari de ma sœur. Et le survivant dira : « Quel imbécile j'ai été ! Je me suis occupé tout le temps du moulin et je ne suis pas allé voir Tolstoï. Nous aurions causé. » Parole ! ce n'est pas une plaisanterie...
Et savez-vous quelle nouvelle surprenante je vais vous apprendre : un cheval m'a jeté par terre, m'a cassé le bras et je suis revenu à moi en vous disant que je suis littérateur. Et je suis littérateur, mais solitaire, un littérateur dissimulé. Ces jours-ci va paraître la première moitié de la première partie de 1805 (1). Je vous prie de me donner votre opinion avec le plus de détails possible. Votre opinion , ainsi que celle de l'homme que j'aime d'autant moins que je progresse davantage, Tourguéneff, — m'est chère, ïl comprendra. Ce que j'ai écrit avant, je ne le considère que comme des essais de plume. Ce que j'écris maintenant,
(l) Titre primitif de Guerre et Paix.
bien que me plaisant davantage, me semble encore faible ; mais ce qui va suivre, malheur!!! Ecrivez-moi ce qu'on dira dans les milieux où vous fréquentez et surtout quel accueil fera le public. Cela passera certainement inaperçu. Je m'y attends et je le souhaite ; pourvu qu'on ne m'injurie pas, car les injures me mettent de mauvaise humeur.
Adieu, n'oubliez pas les nôtres. On vous aime de tout cœur. Saluez pour moi Maria Pélrovna.
Je suis heureux que vous aimiez ma femme ; bien que je l'aime moins que mon roman, c'est tout de même ma femme, vous savez.
Venez donc me voir, et si, venant de Moscou, vous ne
venez pas avec Maria Pétrovna, ce sera, sans plaisanterie
fort bête.
A A/1Ie Tatiana Bers (1).
Yasnaïa Poliana, février 1865.
... Oui, voilà déjà le deuxième jour que je réfléchis à cette chose fort triste que tous les êtres de la terre sont des égoïstes parmi lesquels moi le premier. Je ne le reproche à personne, mais je pense que c'est fort mal, et que seul entre le mari et la femme l'égoïsme disparaît lorsqu'ils s'aiment.
Voici deux mois que nous vivons absolument retirés avec nos enfants qui sont de parfaits égoïstes, et personne ne s'occupe de nous.
(I) Alors !a toule jeune sœur de la comtesse Sophie Tolstoï.
On nous a oubliés à Pirogovo et à Moscou, eroyonsnous, aussi. Et peu à peu, j'oublie moi-même.
Je ne puis te dire exactement ce que je veux ; mais comme tu es très jeune, tu comprendras probablement. J'ai une pensée qui m'obsède depuis deux jours. Ce sont les Fettquime l'ont suggérée: comme il est doux de vivre avec celui qui sait aimer ! Ecris-nous, je t'en prie, (que ce soit vrai ou pas vrai peu importe), que tu nous aimes, nous aimes pour nous. Je me suis mis à aimer la chienne Dorka parce qu'elle n'est pas égoïste. Comme ce serait bien d'apprendre à vivre de façon à être toujours heureux du bonheur des autres.
Ne lis à personne ce que j'écris, car on penserait que je suis devenu fou. Je viens de me réveiller, un tas de choses me trotte par la tête et je suis excité comme si j'avais quinze ans, et je m'efforce de comprendre ce qui est incompréhensible et j'éprouve pour tout le monde de la tendresse et de l'irritation.
Nous te verrons bientôt. Ça c'est bien. Au revoir, écrismoi en détail sur toi, bien que mon radotage ne vaille pas une réponse.
A T. Yergolskaïa.
Moscou, le 8 mars 1865.
Chère tante,
Nous vivons comme par le passé. Sonia et les enfants se portent bien, Dieu merci. Chez les Bers (1) tout va bien aussi. Nous les voyons tous les jours, et tous les jours
(1) Les parents de la comtesse Sophie Tolstoï.
nous avons quelque visite, ou bien nous allons chez les Perfiliev, les Gortchakov, le petit Obolensky el sa femme. Aujourd'hui j'attends Tchitcherine que vous aimez tant et qui est toujours le même. Je pense que Sonia ajoutera quelques mots; quant à moi, j'avoue que je suis très pressé et je n'écris que pour vous demander un service. J'ai expédié hier des graines à votre nom. Ayez la bonté de les remettre au jardinier et dites-lui de ne pas semer les plantes de serre, telles que les azalées, les camélias et les acacias, avant mon arrivée, s'il n'est pas absolument sûr dans quelle terre et comment il faut les semer. Nous n'avons rien reçu de vous encore ; écrivez-moi deux mots, je vous en prie, afin que nous sachions seulement que vous vous portez bien.
A la Princesse V.
3 mai 1865.
Je suis bien aise, chère Princesse, de l'occasion qui vous fait vous souvenir de moi ; et pour vous le prouver je m'empresse de faire pour vous l'impossible, c'est-à-dire répondre à votre question.
André Bolkonsky (1) n'a été décrit d'après personne, comme tout personnage de romancier, et non comme celui de mémoriste ou d'historien. J'aurais honte de publier quoi que ce soit si mon travail ne consistait que
(1) L'un des principaux personnages de La Guerre et la Paix.
dans la copie d'un portrait, dans la seule reproduction de ce que j'ai vu ou appris.
Je vais tâcher de vous dire qui est mon André. Dans la bataille d'Austerlitz, dont la description viendra, mais qui est le point de départ de mon roman, j'avais besoin qu'un brillant jeune homme fût tué. Pour la marche ultérieure de mon roman, je n'avais besoin que du vieux Bolkonsky et de sa fille ; mais comme il ne convient pas de décrire un personnage sans lien avec l'intrigue du roman, j'ai imaginé de faire du brillant jeune homme le fils du vieux Bolkonsky. Par la suite, je m'intéressai à lui, j'eus un rôle à lui faire jouer dans le développement de mon roman, et je l'ai gracié. Au lieu de le faire mourir, je l'ai grièvement blessé. Telle est, Princesse, ma définition de Bolkonky, définition bien sincère, mais peu nette pour moi-même, précisément parce que sincère.
Voire Comte L. Tolstoï.
LXVI1 A Fett.
16 mai 1865.
Pardonnez-moi, mon cher Afanassy Afanassévitch, d'être resté si longtemps sans vous répondre. Je ne sais vraiment pas comment cela s'est fait. Il est vrai que pendant ce temps un de mes entants s'est trouvé malade et que moi-même j'ai à peine évité une fièvre grave et je suis resté trois jours alité. Tout va bien, maintenant, et même, joyeusement. Nous avons chez nous Tanïa (1), puis ma
(I) La sœur cadette de la comtesse Sophie Tolstoï.
sœur et ses enfants. Les nôtres se portent bien et sont toute la journée au grand air.
J'écris un peu et je suis content de mon travail. Les bécasses passent toujours par bandes, et chaque soir, je tire sur elles, c'est-à-dire à côté.
La culture de mon bien marche à souhait, c'est-à-dire m'inquiète peu. Mais c'est tout ce que je lui demande.
A vos questions sur l'école de Yasnaïa Poliana, je réponds négativement. Bien que vos arguments soient justes, les revues ayant oublié cette école, je ne veux pas la mettre en lumière ; non pas parce que je désavoue ce que j'ai dit clans ma revue à ce sujet, mais, au contraire, parce que je ne cesse de penser à cela, et si Dieu me donne vie, j'espère faire de tout cela un livre, en ajoutant les conclusions de l'expérience que j'ai acquise en m'occupant de cette œuvre avec passion pendant itrois ans.
Je n'ai pas bien compris ce que vous voulez dire dans l'article que vous écrivez. Ce sera d'autant plus intéressant d'en causer avec vous lorsque nous vous verrons.
Notre œuvre agricole est en ce moment dans la même situation que celle des actionnaires qui possèdent des actions ayant perdu leur valeur et n'étant plus cotées à la Bourse. L'affaire va très mal. Pourmoi,j'ai résolu de m'en occuper tout juste pour qu'elle n'empiète pas sur ma tranquillité. Enfin, depuis quelque temps, je suis content de mes affaires particulières ; mais la marche générale des événements, c'est-à-dire la famine qui menace le peuple, me tourmente chaque jour davantage. C'est si étrange et en même temps si bon et si effrayant! Nous avons sur la table des radis roses, du beurre jaune, du pain blanc doré sur une mappe éclatante de blancheur, de la verdure dans lejar-
din, nos jeunes clames sont en robes de mousseline, contentes de l'ombre chaude ; tandis que là-bas, ce méchant démon, la famine, fait déjà son œuvre. Dans les champs, les blés sont étouffés sous l'ivraie, des crevasses se creusent dans la terre aride qui déchire les talons caleux des moujiks et des femmes et fait éclater les sabots du bétail. Vraiment, le temps est horrible. Et chez vous, comment cela marchet-il. Ecrivez-moi en détails.
Botkine est chez vous. Serrez-lui la main pour moi. Pourquoi n'est-il pas venu me voir en passant? J'irai ces jours-ci une fois encore à Nikolskoïé sans ma famille; aussi n'y resterai-je pas longtemps et ne pourrai-je vous voir. Mais comme ce serait bien, si le sort vous amenait en même temps chez Borissov. Ma femme et moi saluons Maria Petrovna.
Quel mauvais sort vous poursuit I
J'ai toujours remarqué, d'après nos conversations, que l'économie rurale ne vous intéressait qu'en un seul point : l'élevage des chevaux; et c'est là précisément que vous jouez de malheur. Vous voilà de nouveau obligé de modifier votre attelage. Youfanstvo, qui était votre cheval de milieu, devra passer à droite ou à gauche, tandis que l'art et la pensée prendront sa place, ce qui d'ailleurs a toujours été dans votre idée. Quant à moi, c'est bien ainsi que j'ai modifié mon attelage, et j'avance plus tranquillement.
Assez (1) ne me plaît pas. Le côté personnel et subjectif n'est bon que lorsqu'il est rempli de vie et de passion, tandis qu'ici la subjectivité est pleine de souffrance sans qu'on y sente la vie.
(1) Nouvelle de Tourgaenev.
A la comtesse A. Tolstoï,
14 novembre 1865.
Votre dernière lettre est écrite à la hâte. Je n'ai pas le droit d'en attendre d'autre ; mais j'ai craint tout de même que vous soyez mécontente de moi.
Cet hiver, si Dieu le veut, je vous parlerai, je vous écouterai longtemps, le soir, derrière le paravent, dans la chambre de Lisa ; le matin, en haut, dans votre appartement qui est resté un de mes plus chers souvenirs. Lorsque je vous aurai vue, je sais que je serai pour longtemps rafraîchi par la confiance qui bannira ma crainte d'être inutile aux autres, crainte que j'éprouve envers la plupart des hommes, même envers vous, parfois. C'est sans doute parce que j'ai peu besoin de monde.
Parlez-moi un peu plus de vous, parce que vous m'avez toujours semblé quelque peu incompréhensible, étrangère ; et maintenant, j'ai peur que vous le soyez encore plus et que cela gâte notre entrevue, de laquelle j'attends beaucoup de joie. Vous ne pouvez en dire autant de moi. Je crois que j'ai été toujours très clair, et je le suis encore plus depuis que je suis entré dans l'ornière de l'homme marié, laquelle, malgré l'orgueil et le besoin d'indépendance qu'on peut avoir, conduit sur le chemin battu de la modération et de la paix morale ; et c'est fort bien ainsi !
Je n'ai jamais senti si entièrement ma personnalité, mon âme, comme je la sens maintenant que mes élans et
passions connaissent leurs bornes. Je sais maintenantque j'ai une âme immortelle (du moins, je crois souvent le savoir), et je sais qu'il y a un Dieu. Vous vous êtes intétéressée à mon éducation morale, et c'est pourquoi je vous en parle. Je vous avoue qu'auparavant, je ne croyais pas en tout cela ; en ces derniers temps, j'en vois de plus en plus les preuves erta" confirmation, et j'en suis bien aise. Je ne suis pas chrétien, j'en suis encore très loin, mais l'expérience m'a appris à ne pas avoir confiance dans l'infaillibilité de mes raisonnements et que tout peut être.
Vous ne me dites rien à ce sujet. Tout ce que les hommes apprennent leur vient par une vie irraisonnée. J'apprends àSerioja à prononcer Tania; il ne le peut, et dit « goubka » (1), ce qui est bien plus difficile.
Vous me demandez pourquoi je me suis brouillé avec Katkov, (2) Je n'y ai même pas pensé ; d'abord, il n'y avait aucune raison ; ensuite, parce qu'entre lui et mai, il y a autant de ressemblance qu'entre vous et votre porteur d'eau.
Je ne m'émeus nullement de ce qu'on ait défendu aux Polonais de parler leur langue et je ne me fâche pas. Je n'accuse pas les Mouraviev et les Tcherkasky (3) ; il m'est tout à fait indifférent de savoir qui opprime les Polonais et qui a conquis le Schleswig-Holstein, et qui a prononcé un discours au Conseil Général. Le boucher tue bien le bœuf que nous mangeons, et je ne suis pas
(1) Mot russe qui signifie éponge.
(2) Directeur de la Revue Russe où furent publiées successivement Guerre et Paix et Anna Karénine. D'abord libéral, Katkov •était devenu réactionnaire et, comme tel, partisan de l'oppression contre les Polonais.
(3) Successivement vice-roi de Pologne.
forcé de le blâmer ou de lui exprimer de la sympathie.
Je n'ai écrit que la troisième partie de mon roman ; je ne la ferai pas imprimer avant d'avoir écrit encore deux parties. C'est alors que — dans cinq ans environ — je le ferai paraître en édition de librairie (^1).
Ostrovsky (2) est un écrivain que j'aime beaucoup. 11 m'a dit une fois une chose fort sensée. J'ai écrit, il y a deux ans, une comédie (je ne l'ai pas fait imprimer) ; j'ai demandé à Ostrovsky comment on pourrait arriver à faire jouer cette pièce à Moscou, avant le carême. Il m'a répondu : « Pourquoi te presses-tu? Fais-la jouer l'an prochain. — Non, lui ai-je dit, j'aurais voulu qu'on la jouât maintenant, parce qu'elle est d'actualité, et l'an prochain elle n'aurait pas le même succès. — Tu as donc peur que le public devienne trap vite intelligent. » (3). Maisje n'ai.pas la même crainte pour mon roman ; je travaille sans penser au public qui applaudit ou qui siffle, et je trouve le public qui siffle plus agréable et plus digne (4). Vivrai-je encore dans cinq ans, et le même public vivra-t-il ?
L'automne est très avancé; la chasse qui me distrait est finie ; j'écris beaucoup et je réfléchis beaucoup sur mes travaux à venir, que je n'arriverai sans doute jamais à réaliser. Malgré tout, j'ai confiance en moi et j'ai la conviction que je fais de la bonne besogne ; c'est le principal. Nous autres écrivains, nous supportons de lourdes fatigues intellectuelles,: mais en revanche, nous avons cette
(1) Guerre et Paix.
(2) Le plus grand dramaturge russe ; collaborateur, eu même temps que Tourgueniev, Tolstoï et. autres écrivains renommés, de la revue : Le Contemporain.
(3)11 s'agit, selou M. Birukov, biographe de Tolstoï, d'une comédie demeurée inédite : Une famille contaminée. (4) Les deux derniers mots en français dans le texte.
volupté (\) d'esprit qui doit vous être familière : on lit quelque chose, on le comprend par un côté du cerveau ; pendant ce temps, l'autre pense et se représente les grands traits de tout un poème, d'un roman, d'une théorie philosophique.
Je continue à réfléchir beaucoup sur l'éducation ; j'attends avec impatience le moment où je commencerai à instruire mes enfants. Je me propose alors de fonder une nouvelle école et de faire un résumé (2) de tout ce que je sais sur l'éducation, que personne ne sait, ou plutôt, que personne n'admet.
Voyez avec quelle touchante naïveté, avec quelle complaisance je vous parle de moi. C'est ou bien de l'égoïsme, ou bien de la confiance, ou bien l'un et l'autre. Suivez mon exemple. Vous allez vous demander ce que je veux savoir de vous. La même chose que j'aurais voulu savoir de moi ; précisément ce que je viens d'écrire, c'est-àdire, toutes mes pensées intimes, tous mes plans, tout mon travail intérieur.
J'écris cettelettre sur la table de ma tante. Vous auriez été touchée si vous aviez vu avec quel amour et quel élan elle m'a donné tout ce qu'il fallait pour vous écrire. Elle vous aime tout particulièrement. Quelle admirable créature ! Et bien que je vous aie parlé d'elle plusieurs fois, je n'ai pu arriver encore à vous l'expliquer. Impossible de la dépeindre : il faut la connaître comme je la connais, depuis trente-cinq ans, cette âme si simple et si belle. Elle a été si malade cet été que nous avons cru sa fin proche ; elle va mieux maintenant, et nous avons compris, pendant la crise, combien elle nous est chère.
(1) En français dans le texte.
(2) Idem.
Nous voulions aller à Moscou avant les fêtes, mais nous avons dû remettre notre voyage. 11 en est souvent ainsi des projets que nous faisons. Là où nous sommes, là nous sommes bien ; pourvu que cela continue toujours ainsi! Nous irons quand même à Moscou, un peu plus tard, pour que Sonia voie les siens et leur montre les enfants. Je comprends qu'on doive en être fier et joyeux. Nous laisserons là-bas les enfants à nos parents et nous irons passer quelques jours à Pétersbourg. J'aurai alors l'honneur de vous présenter ma femme avec un peu de crainte et de fierté.
Si je n'étais pas aujourd'hui en pleine disposition de sincérité (on voudrait toujours être sincère, mais on ne le peut pas) je vous dirais qu'elle vous aime ; mais en ce moment, je vous dirai qu'elle est prête à vous aimer et qu'elle se trouve à votre égard dans une certaine perplexité ; elle est plus intriguée, comme elle le dit elle-même, qu'elle ne l'a jamais été envers aucune femme. En même temps, je suis certain qu'au fond de l'âme, elle a un sentiment que La Rochefoucauld seul aurait remarqué, sentiment légèrement hostile qu'on éprouve en général envers des personnes inconnues de nous et dont tout le monde, en commençant par le mari, tait l'éloge devant vous. Elle ne peut cette fois voir avec les yeux de son mari; car toute femme comme il faut regarde tout avec les yeux de son mari, excepté les femmes.
Que font les vôtres et où sont-ils ? Avez-vous toujours le même portier que j'ai tant effrayé à minuit?
Où est Alexis Tolstoï ? (1) Dites-lui bien des choses de ma part.
Adieu; au revoir.
(t) Le célèbre poète.
A. T. Yergolskaïa.
Moscou, janvier 1866.
Chère tante.
Nous avons emménagé hier dans un nouveau logement où nous comptons rester jusqu'au 23. Jusqu'à présent, notre déménagement et notre séjour à Moscou sont très réussis et agréables. Nous nous portons bien, les enfants et nous, et nos parents de même.
Nous avons trouvé un logement à la Dmitrovka, dans la maison de Khloudov, au bel étage, six pièces très bien meublées, avec l'eau, le samowar, le bois, toute la vaisselle, argenterie et linge de table, pour 155 roubles par mois; nous avons engagé un cuisinier pour 10 roubles par mois, de sorte que nous viverons tout ce temps-ci comme à la maison, avec toutes les commodités. Nous n'avons pas encore reçu une seule lettre de vous. Ecrivez-nous, je vous prie. Nous saurons déchiffrer quelle que soit votre écriture. Sonia vous écrira sûrement dans cette lettre et vous racontera tout ce qui vous intéresse le plus, nous le savons, sur le petit Serge. Il a commencé à tousser il y a trois jours, et il fallait voir l'effroi du grand-père et de la grand'mère. Ils aiment nos enfants tout autant que nous. Pour Tania (1) malade, ils ont fait venir un spécialiste et il nous a consolé en assurant qu'elle n'a pas encore de maladie de poitrine. Mais il a dit qu'il fallait la soigner. Elle
(1) Serge et Tatiana, ou Tania, les deux enfants de Tolstoï.
était devenue très faible à cause de la fièvre qui a continué ici, mais maintenant elle n'en a pas depuis plus de deux jours.
A Fett.
7 novembre 1866.
Mon cher Afanassy Afanassiévitch,
Je n'ai pas répondu à votre dernière lettre que j'ai reçue il y a cent ans, et je suis d'autant plus coupable que vous me disiez des choses très intéressantes au sujet de mon roman et vous me parliez aussi de irritabilis poetarum gens. Eh bien, cela ne me concerne pas. Je me souviens au contraire de m'être réjoui de votre remarque au sujet d'un de mes héros, le prince André, et j'en ai profité. Il est monotone, ennuyeux, et ce n'est que dans toute la première partie qu'il reste en « homme comme il faut ». C'est vrai, mais la faute n'en est pas à lui, mais à moi. Outre la conception des caractères et de l'action, et de leurs chocs, il existe encore chez moi la conception historique qui complique extrêmement mon travail ; je crains bien de ne pouvoir le mener à bonne fin. Aussi me suis-je occupé, dans la première partie de mon travail, du côté historique, tandis que le caractère propre des personnages reste stationnaire. Et c'est un défaut que j'ai nettement aperçu après avoir reçu votre lettre ; j'espère l'avoir corrigé maintenant.
Je vous en prie, mon cher ami, écrivez-moi tout ce que
vous pensez de moi et dites-moi bien tous les défauts que vous voyez dans mon œuvre. Cela m'est d'une grande utilité et je ne puis compter sur personne autre que vous pour cela.
Je reste quatre mois sans vous écrire et je risque de vous voir partir pour Moscou sans que vous -veniez me voir en passant. Cependant, vous êtes un homme dont j'apprécie l'intelligence (sans parler de vos autres qualités) plus que celle de tous ceux que je connais, et qui, en communion avec moi, me donne seul cet autre pain qui rassasie l'homme.
Je vous écris surtout pour vous supplier de venir nous voir. A quoi cela rime-t-il de rester si longtemps sans se voir? Ma femme et moi, nous prions avec les larmes Maria Pétrovna de venir. J'irai ces jours-ci, avec ma bellesœur Tania, pour quelque temps à Moscou. Je la conduis chez ses parents et je vais à Moscou pour publier la deuxième partie de mon roman.
Que faites-vous ? Je ne parle pas du conseil général ni ■de l'économie rurale ; ce sont là des affaires forcées que nous faisons, vous et moi, aussi involontairement que les fourmis creusent leurs fourmilières et ce genre d'occupation n'est ni bon ni mauvais. Je vous demande ce que vous faites par la pensée, par votre ressort de Fett qui seul existe et existera toujours. Est-il vivant, ce ressort? Veut-il se manifester ? N'a-t-il pas désappris à se manifester ? C'est le principal.
Au revoir, mon cher ami ; je vous embrasse et je vous prie de transmettre à Maria Pétrovna mon salut cordial et celui de ma femme.
i L. Tolstoï.