CXXVI1I
A Felt.
6 avril 1878.
J'ai reçu votre bonne et longue lettre, mon cher Afanassy Afanassiévitch. Ne me louez pas trop, je vous en prie. Vous voyez trop de bon en moi et trop de mauvais chez les autres. La seule chose qu'il y ait de bon en moi, c'est que je vous comprends et que je vous aime. Mais, tout en vous aimant tel que vous êtes, je me fâche souvent contre vous parce que « Marthe se tourmente de trop de choses, et il n'y en a qu'une seule qui vaille la peine qu'on s'en occupe». Chez vous, cette seule chose est très considérable, et vous la négligez pour vous occuper d'installer un
billard pour vos amis, Ne vous imaginez pas que je fais allusion à vos vers, bien que je les attende impatiemment. La question n'est pas là : ils viendront quand même malgré le billard. Je parle d'une conception de vie où on n'aura pas à déplorer la bêtise humaine.
Si on nous mettait ensemble dans un mortier et qu'on nous pilât pour nous réduire en pâte, puis qu'on refît deux hommes, nous ferions une bonne paire. Vous êtes si véritablement humain, vous avez tant d'attachement pour la vie que, si cette illusion venait à vous être enlevée un jour, vous deviendriez très malheureux. Tandis que moi, j'y suis si indifférent que je deviens à charge aux autres par mes éternelles rêveries.
Ne pensez pas que je suis devenu fou. Non. Seulement je suis mal disposé et j'espère que vous m'aimerez et que vous me prendrez tel que je suis. Je veux absolument aller vous voir.
Nos salutations à Maria Petrovna.
Votre L. Tolstoï.
S septembre 18-8.
Cher Afanassy Afanassiévitch,
J'ai reçu ces jours-ci votre lettre qui est courte, mais très substantielle et je vois que vous êtes de bonne humeur, bien que vous soyez malade. Vous y parlez de
votre article. Je vous en prie, n'attachez pas trop d'importance à mon appréciation, d'abord, parce que je suis mauvais juge quand j'écoute lire au lieu de lire moi-même, ensuite, parce que ces jours-ci j'étais très mal disposé.
Quand vous corrigerez votre article, n'oubliez pas de bien raccorder les diverses parties de votre travail. On rencontre trop souvent des préambules inutiles. Comme par exemple : « revenons maintenant en arrière », ou • jetons un coup d'œil... », etc. Faites bien attention surtout à la disposition régulière des parties par rapport au foyer. Quand tout est bien disposé, ce qui est inutile disparait, et le travail, en général, y gagne dans son ensemble.
Tourguéneff (1) est venu chez nous à son retour de voyage et il a été très heureux de votre lettre. Il est toujours le même et nous voyons nettement jusqu'à quel degré d'intimité nous pouvons aller l'un et l'autre.
Je voudrais vous écrire encore, mais je me demande si c'est un désir bien sincère. J'ai grande envie de venir vous voir et j'irai sans faute, mais pour le moment, j'ai à faire un voyage plus pressant, il faut que j'aille au Conseil général.
Votre,
22 novembre 1878.
Mon cher Afanassy Àfanassiévitch,
J'irai à Moscou et je ferai imprimer sur mon papier à lettres « meâ culpà ». Cependant, pour cette fois, je crois
(1) Tourguéneff et Tolstoï s'étaient réconciliés à cette époque.
n'être pas coupable de n'avoir pas répondu à la lettre par laquelle vous promettiez de venir nous voir. Je me rappelle la joie que m'a causée cette nouvelle et il me semble bien vous avoir répondu aussitôt
Autre chose : votre pièce de vers est belle. Ma femme et moi nous sommes toujours d'accord dans nos jugements sur vous comme homme, ami et poète...
J'ai reçu hier une lettre de TourguénefF, et j'ai résolu de me tenir à distance de lui et du péché. C'est vraiment un taquin désagréable.
Je vous envoie mes souhaits à l'occasion de l'anniversaire de votre naissance ; je n'oublierai pas à l'avenir de vous les envoyer pour le 23 et je désire ne pas l'oublier une douzaine de fois. Nous n'avons pas besoin de vivre plus longtemps, ni l'un ni l'autre.
Au revoir !
Votre
16 février 1879.
Je suis toujours indisposé, mon cher Afanassy Afanassiévitch, et c'est pourquoi je n'ai pas répondu tout de suite à votre lettre au sujet de votre parfaite poésie. C'est très beau. De même qu'il arrive pour les objets d'art anciens dont il ne nous reste que des fragments, si votre œuvre se trouvait un jour brisée en mille pièces et si on n'en pouvait sauver que ce seul petit morceau : « il y a en lui beaucoop trop de larmes », on le placerait de même dans un musée et il servirait d'enseignement.
Je ne suis ni malade ni bien portant. Mais je ne me sens pas cette vigueur morale et intellectuelle qui m'est nécessaire. Je ne suis pas comme vous : mon arbre est sec. Envoyez-moi donc encore des poésies. C'est singulier combien on se laisse peu convaincre par les raisonnements ! Je vous écrivais dans une de mes dernières lettres que je suis en désaccord avec la pensée de votre dernière poésie. Je vous ai dit que je n'aurais pas voulu retourner dans la tombe, parce qu'il me serait encore resté mes rapports avec Dieu. Vous n'avez rien répondu. Répondezmoi là-dessus, je vous en prie. Si cela vous semble une bêtise, dites-le.
Que Dieu vous protège.
Notre salut à Maria Pétrovna.
Votre
GXXXII
A. N. Strakhov.
Yasnaïa Poliana,9 avril 1879.
Je vous remercie, cher Nicolas Nicolaïevitch, pour l'envoi de l'article de Grégoriev. J'en ai lu le préambule, mais, — ne vous fâchez pas — , je senâ que, même emprisonné, je ne le lirai jamais en entier. Non pas que je n'apprécie point Grégoriev, au contraire ; mais de tout ce qui est ennuyeux sur la terre, la critique m'ennuie le plus. Tout est vrai dans la critique de l'art, et l'art est l'art parce qu'il est tout.
Je sens avec terreur que je passe à l'état estival : j'ai le dégoût pour ce que j'ai écrit, et j'ai grand'peur de ne pas avoir le courage de corriger les épreuves que j'ai devant moi pour là livraison d'avril (1). Tout y est mauvais et tout y est à refaire ; il faudrait supprimer tout ce qui a été imprimé, le jeter, le renier et dire : pardon, je ne recommencerai plus ; il faudrait tenter ensuite d'écrire quelque chose de neul et qui ne soit plus à tel point ni chair ni poisson. Voilà à quel état j'arrive, et ce m'est fort agréable... Et n'ayez pas l'idée de louer mon roman. Pascal s'était confectionné une ceinture bardée de clous et sur laquelle il appuyait toutes les fois qu'il éprouvait de la joie à la louange. 11 me faudrait une pareille ceinture. Faites-moi la vraie amitié ou de ne rien écrire sur mon roman, ou de me signaler uniquement ce qu'il a de mauvais. Et s'il est vrai ce que je soupçonne, c'est-à-dire que je faiblis, dites-le moi, je vous en prie. Quelle est dépravante notre fonction d'écrivain ! Chacun de nous a son ambiance de louanges qu'il porte posément avec lui et ne saurait, par suite, se rendre compte de sa valeur réelle et du moment où commence sa décadence. J'aurais voulu ne pas m'illusionner, ni me déprécier non plus. Je vous en prie, aidez-moi. Ne craignez pas d'entraver l'activité d'un homme qui « avait du talent », par un jugement sévère. II vaut mieux s'arrêter à La Guerre et la Paix que d'écrire L'horloge (2), ou des choses pareilles.
Léon Tolstoï.
(i) Anna Karénine.
(2) Récit de Tourguéneff.
A Felt.
17 avril 1879.
11 y a une prière qui dit : « Ne me juge pas d'après mon mérite, mais d'après ta miséricorde. » C'est ce qu'il faut que je vous dise. J'ai encore reçu une longue et excellente lettre de vous. J'irai bientôt et sûrement à Kiev, et alors je vous dirai tout. Maintenant je ne répondrai qu'en ce qui concerne vos craintes. Mes Dècembrisles (4) sont Dieu sait où ; je n'y pense même plus, et si j'y pensais, si je les écrivais, je me flatte de l'espoir que ma seule odeur dont cet ouvrage serait imprégné le rendrait insupportable à ces hommes qui tirent sur leurs semblables pour le bonheur de l'humanité (2). Combien ont raison les moujiks, etvous avec eux, dedirequece sont les « maîtres qui tirent », et ils tirent, sinon parce qu'on a affranchi les serfs, du moins à cause de leur affranchissement.
Je dois dire, d'ailleurs, que je ne lis pas les journaux, même à présent, et je considère de mon devoir de détacher les autres de cette pernicieuse habitude. Ainsi, voici un bon vieillard qui vit tranquillement à Yorobiovka (3), il a amalgamé dans son cerveau deux ou trois pages deScho-
(1) Les premiers libéraux qui ont tenté un coup d'Etat à l'avènement de Nicolas 1er en faveur du régime représentatif. Tolstoï avait commencé sous ce titre un roman qu'il a laissé inachevé parce que, ayant voulu approfondir l'origine de ce mouvement, il dut remonter jusqu'aux guerres de Napoléon et, séduit par le dramatique de cette époque, il en fît le sujet de Guerre et Paix, et abandonna définitivement l'œuvre projetée.
(2) Allusion au mouvement nihiliste alors à ses débuts.
(3) Propriété de Fett.
penhauer et les a modelées en russe. Il a terminé une partie de billard, tué une bécasse, a contemplé ses poulains, est assis près de sa femme, boit du bon thé, fume, est aimé de tous et aime tout le monde. Tout à coup, on apporte une grande feuille de papier humide, puante, désagréable à toucher et à voir, et voilà que la colère grandit dans son cœur, qu'il désire vivement la solitude, sent qu'il n'aime plus personne, que personne ne l'aime plus, et il se met à parler, à se fâcher et à souffrir. Il faut abandonner cela ; on se sentirait bien mieux. Au revoir, j'espère. Mon salut à Maria Pétrovna.
Votre
Yasnaïa Poliana, 28 juillet 1879.
Je vous remercie de votre dernière et excellente lettre, mon cher Afanassy Afanassiévitch, et de votre apologie sur le faucon qui me plaît, mais que j'aurais voulu mieux élucider. Si c'est moi ce faucon, et si, comme il en résulte par ce qui suit, ma trop haute envolée consiste en ce que je nie la vie réelle, je dois me justifier.
Je ne nie pas la vie réelle, ni le travail nécessaire pour soutenir cette vie ; mais il me semble que la plus grande partie de ma vie comme de la vôtre est remplie de satisfactions qui ne sont pas naturelles, mais acquises artificiellement par l'éducation et par des besoins que nous avons inventés nous-mêmes, et qui sont passés à l'état d'habitude, et que les neuf dixièmes du travail consacré par nous à la satisfaction de ces besoins est un travail inutile.
Je voudrais être fermement convaincu que je donne
aux hommes plus que je n'en reçois ; mais comme je me sens fort enclin à attribuer une grande valeur à mon travail et à déprécier celui des autres, je ne puis croire qu'il suffirait d'augmenter mon travail et de choisir le plus pénible pour arriver à l'équité dans mes rapports avec mes semblables. 11 est certain que je me persuaderais que le travail préféré par moi est le plus nécessaire et le plus pénible. Je voudrais prendre le moins possible aux autres, et travailler le moins possible pour la satisfaction de mes besoins ; je crois que c'est de cette façon qu'il est le plus facile de ne pas se tromper.
Je regrette beaucoup que votre santé laisse encore à désirer, mais je suis heureux que vous soyez bien portant d'esprit, comme on le voit par vos lettres. Je vous embrasse cordialement, et je vous prie de transmettre mon salut à Maria Pétrovna.
Votre
A la comtesse A. Tolstoï.
Août 1879.
Excusez-moi, chère amie, de ne pas vous écrire longuement. J'ai la maison pleine de monde pour la répétition du théâtre. On ne peut s'imaginer un homme plus
étranger à tout cela.
Je ne puis laisser votre triste lettre sans vous exprimer la profonde sympathie qu'elle éveille dans mon cœur. De toute mon âme je souffre, pour vous et pour la pauvre
Sophie (1). Dans mes prières, j'ai un souvenir pour votre mère et pour Elie. J'en ai beaucoup qui me sont plus proches et que je ne nomme pas dans mes prières. Je veux seulement dire que je vous aime et que je vous souhaite la paix de l'âme.
Chez nous, tout va comme autrefois. Je suis heureux de ma femme et je ne suis pas malheureux de mes enfants.
Je baise votre main et celle de Sophie.
Votre.
(1) La comtesse Sophie, sœur de la comtesse Alexandrine ; elles venaient de perdre leur frère Elie, mort le 21 juillet 1879.
Les lettres finales du présent recueil marquent la fin de l'anxiété poignante qui étreignait le cœur et désorientait l'esprit de Tolstoï depuis trois ans. Le futur auteur de Ma Religion non seulement ne cloute plus de l'existence du Dieu infini, synonyme d'Amour infini, mais encore il l'invoque dans ses « prières », comme on vient de lire dans sa dernière lettre à la comtesse A. Tolstoï. Mais son évolution, — moins tourmentée désormais — ne s'arrêtera pas. Elle se poursuivra jusqu'à la fin des jours du penseur russe, jusqu'à l'instant suprême où son âme d'élite ira se fondre avec le « Grand Tout, qui est éternel ». Et l'on perçoit déjà, dans sa dernière lettre à Fett, le chemin que Tolstoï suivra pour réaliser son idéal de rénovation, à la fois religieuse et sociale.