‹ TolstoïChapitre 27 sur 28 · CXVI · texte numérisé non relu

CXVI

Moscou, janvier 1877.

Mon cher Afanassy Afanassiévitch.

On ne coupe pas une tête qui demande grâce ! Et ma tête est aussi coupable que possible envers vous. Mais vraiment, je me trouve à Moscou dans un état d'irresponsabilité : mes nerfs sont détraqués, les heures se changent en minutes, et, comme exprès, des hommes dont on n'a pas besoin viennent pour empêcher de voir ceux dont on a besoin.

Strakhov est venu nous voir pendant les fêtes et l'oreille a dû vous tinter souvent : nous parlions de vous, nous citions vos paroles, vos pensées, vos vers. Je lui ai lu la pièce : Dans les Etoiles, qui se trouve dans votre dernière lettre, et il en a été aussi enthousiasmé que moi. Ma femme et moi nous l'avons relue dans le Messager russe. Ce sont les meilleurs vers que je connaisse. Je parle souvent de vous avec Strakhov, parce qu'il y a une parenté d'âme entre nous trois....

Votre

A la comtesse A. Tolstoï.

Février 1877 (1).

Le troisième point, c'est que vous m'avez froissé en pensant que j'avais une fausse honte (2) dans les questions de religion.

Je me rappelle ce que j'ai déjà écrit une fois à Ouroussov(3),et je vous le répète de tout mon cœur. Pour moi, la question de religion est celle que se pose un homme qui se noie et cherche à se cramponner à quelque chose pour éviter une perte inévitable et qu'il sent de toute son âme. Et voilà deux ans que la religion m'apparaît comme une possibilité de salut. C'est pour cela qu'il ne peut y avoir de place pour la fausse honte. Et précisément, quand je saisis cette planche de salut, il me semble que je me noie avec elle, tandis que je surnage (4) plus ou moins, tant que je ne me cramponne pas à elle. Si vous me demandiez ce qui m'empêche de surnager avec la planche, je ne vous le dirais pas, de crainte de troubler votre croyance, et je sais qu'elle est le plus grand bonheur. Je sais aussi que

(1) Lettre donnée ici seulement dans sa partie où se manifeste encore l'incertitude religieuse de Tolstoï.

(2) En français dans Je texte.

(3) Le prince Serge Ouroussov, compagnon d'armes de Tolstoï pendant le siège de Sébastopol, en 1855-56. Les deux officiers étaient restés grands amis, comme le rappelle Tolstoï dans une précédente lettre.

(4) En français dans le texte.

vous sourirez à l'idée que mes doutes auraient pu vous troubler ; la question n'est pas de savoir qui raisonne mieux, mais comment faire pour ne pas se noyer. C'est pourquoi je ne vous en parlerai pas, mais je me réjouirai pour vous et pour ceux qui nagent dans le petit bateau qui ne me porte pas.

J'ai un bon ami, un savant, Strakhov, un des meilleurs hommes que je connaisse. Nous nous accordons beaucoup dans nos idées religieuses et nous sommes convaincus tous les deux que la philosophie ne donne rien, que sans religion on ne peut vivre, et pourtant nous ne pouvons pas croire.

Cette année, nous devons aller ensemble au monastère d'Optine. Là, je dirai aux religieux tous les motifs pour lesquels je ne peux croire.

Je baise votre main. Sonia vous envoie ses salutations.

A F et t.

Yasnaïa Poliana, 23 mars 1377.

Vous ne croiriez pas combien je me réjouis de l'approbation que vous donnez à mes écrits, mon cher Afanassy Afanassievitch, et de vos lettres en général.

Vous me dites qu'on a imprimé dans le Messager russe des vers d'un autre, tandis que votre Tentation reste dans les cartons. Je ne connais pas une rédaction aussi veule et aussi bête ; elle me dégoûte, non pour moi> mais pour les autres.

Léon Tolstoï en 1876-1880.

Ma tète se porte mieux maintenant, et mieux elle se porte, plus je travaille. Le mois de mars et le commencement d'avril sont l'époque où je travaille le plus et je continue à me faire l'illusion que ce que j'écris est très important, bien que je sache que j'aurai honte de me rappeler cette prétention dans un mois.

Avez-vous remarqué ce fait que tout le monde écrit des vers aujourd'hui, de très mauvais, mais on en écrit? Cinq nouveaux poètes au moins sont venus me voir.

Pardonnez-moi l'incohérence et la brièveté de cette lettre. Je voulais vous écrire pour vous rappeler seulement qu'on vous aime et qu'on vous attend à Yasnaïa- Poliana.

Nos souvenirs aux vôtres.

Yasnaïa Poliana, 14 avril 1877.

Votre dernière lettre écrite à trois reprises différentes ne s'est pas égarée, grâce à Dieu. Je tiens beaucoup à toutes vos lettres, et particulièrement à celle-ci. Vous n'imagineriez pas combien je suis heureux de ce que vous dites dans l'avant-dernière où vous parlez de « l'essence de la Divinité ». Je suis absolument d'accord avec vous et j'aurais à vous dire bien des choses, mais je n'ai ni le temps ni la possibilité de le faire dans une lettre.

Pour la première fois vous me parlez de la divinité — Dieu, tandis que moi il y a longtemps que je ne cesse de

penser à cet important problème. Et ne me dites pas qu'il n'y a rien à penser là-dessus ; non seulement on le peutr mais on le doit. De tout temps, les meilleurs d'entre leshommes, c'est-à-dire les vrais, y ont pensé. Et si nous ne pouvons pas y penser comme eux, notre devoir est de chercher comment nous pouvons y penser. Avez-vous lu les Pensées de Pascal? C'est-à-dire récemment, dans l'âge mûr ? Lorsque vous viendrez me voir, nous causerons de bien des choses et je vous donnerai ce livre.

Si j'étais libéré de mon roman (1) dont la fin est déjà composée et dont je corrige les épreuves, je me serais rendu chez vous après avoir reçu votre lettre, tellement elle m'a ému ; je ne sais trop pourquoi, mais j'ai un vif dé sir de vous voir.

Mon poète K..., que j'ai invité à apprendre par cœur ce que vous dites de lui, a écrit aussitôt des vers — assez mauvais — qu'il vous dédie ; mais il me prie de vous les envoyer. Je crains qu'il ne soit plus versificateur que poète. Mais quelle charmante pièce est celle de Polonsky (2), publiée par la Niva.

Adieu, au revoir. Ecrivez-moi, je vous prie, au moins deux mots sur vous, sur votre santé.

Votre,

(1) Anna Karénine.

(2) Le poète.

A N. Strakhov.

Yasnaïa Poliana 1877.

11 est douloureux et humiliant de vivre dans une complète oisiveté et il me répugne de me consoler sous le prétexte que je me ménage et attends je ne sais quelle inspiration. Si j'étais seul, je ne me ferais pas moine, mais voudrais être un illuminé, c'est-à-dire, je chercherais à n'ajouter de prix à rien et à ne faire de mal à personne. N'essayez pas de me consoler, je vous en prie, et surtout pour la raison que je suis un écrivain ; je m'en console depuis longtemps déjà et mieux que vous ne pourrez le faire ; mais cela ne prend plus ; cela me permet seulement de prêter oreille à mes plaintes, mais ne console pas.

J'assistai ces jours-ci à la leçon de catéchisme faite par le prêtre à mes enfants. Ce fut monstrueux ! Des enfants intelligents, non seulement montrent une évidente incroyance à ces paroles, mais encore ne peuvent ne pas les mépriser, et l'envie me prit d'exposer, sous forme de catéchisme, ce à quoi je crois. Et cette tentative m'a montré à quel point cela est difficile pour moi et, je le crains, impossible. Cela me rend triste et insatisfait.

Léon Tolstoï.

A Fett.

Yasnaïa Poliana, 1er septembre 1877.

J'ai porté moi-même ce matin à Kozlovka ma réponse à votre lettre contenant votre article- J'ai avalé l'article de Bolgov et j'ai regretté seulement que ce Bolgov ne soit pas un nouveau personnage, — ce serait un nouvel anii(l). J'ai envoyé l'article à Strakhov.

Je suis très affecté, mon cher Afanassy Afanassiévilch, au sujet du dernier événement qui s'est passé dans votre famille. Mais je me console toujours quant à moi et pour ceux qui me sont proches, en pensant que tout est pour le mieux. Vous auriez pu éprouver des sentiments encore plus pénibles. Maintenant vous êtes tranquille. Il est malheureux seulement que votre peine soit perdue (2).

Votre

CXXIU

Yasnaïa Poliana, 2 septembre 1877.

Comme il y a peu d'hommes vraiment intelligents sur la terre, mon cher Afanassy Afanassiévitch, M. Bolgov ap-

(i) Fett avait écrit, sous le pseudonyme de Bolgov, un article sur Anna Karénine.

(2) Une jeune nièce de Fett, dont il était le tuteur, avait

paraît et je me réjouis, mais voici qu'il se transforme aussitôt et devient vous.

On peut ne pas reconnaître l'œuvre due à un esprit qui vous est indifférent ; mais celle créée par une intelligence aimée et qui se fait passer pour une autre, vous fait une impression aussi étrange, aussi comique que celle que je vous produirais si je me présentais devant vous, juge, comme étant l'avocat Petrov.

Je ne saurais louer votre article, parce qu'il me loue, moi ; mais je suis complètement d'accord avec vous pour ce que vous y dites, et j'étais très heureux de lire l'analyse de mes pensées et de voir combien mes vues, mes sympathies, mes sentiments les plus cachés sont pénétrés avec sûreté et sont tous mis à leur véritable place. Je voudrais que cet article soit imprimé.

Je chasse tous ces temps-ci et je prépare notre personnel pédagogique pour l'hiver. Je suis allé à Moscou pour chercher un instituteur et un gouverneur, et maintenant je me sens tout à fait malade. Vous ne dites rien de vous, donc tout va bien.

Notre bon souvenir à Maria Pétrovna.

Votre

abandonné sa maison pour se réfugier dans un pensionnat de jeunes filles de Saint-Pétersbourg.

A A;. Strakhov.

Yasnaïa Poliana, 3 janvier 1878.

... J'ai renconlré à Moscou Bakounine. Il écrit un ouvrage sur la science et la foi. Chez moi habite un professeur de mathématique, licencié de l'Université de Pétersbourg qui avait passé deux ans dans une colonie de communistes russes, àKansas, en Amérique. Grâce à lui, j'ai fait la connaissance de trois des meilleurs représentants des so cialistes extrêmes, de ceux-là mêmes qu'on juge en ce moment. Eh bien, même ces hommes ont reconnu la nécessité de s'arrêter dans leur activité rénovatrice, afin de reconnaître d'abord leurs principes religieux. De tous les côtés (je ne me souviens plus qui), tous les esprits se tournent précisément vers ce qui ne me laisse pas un instant de répit. De quel ouvrage m'avez-vous cité les paroles de Lao-Tseu ?

Je vous embrasse de tout cœur, cher ami, et je vous souhaite en cette année ce dont je prie chaque jour la Providence de m'accorder : la paix dans le travail...

Léoin Tolstoï.

A la comtesse A. Tolstoï

Yasnaïa Poliana, janvier 1878 (1).

Yotre doute, chère amie, au sujet de mon rétablissement, n'était, à mon grand regret, que trop réel. Je continue à me sentir souffrant et il n'y a que quatre jours que je me suis levé de mon lit ; voilà pourquoi je suis resté si longtemps sans répondre ni à vous ni à votre frère.

Je vous suis très, très reconnaissant pour la promesse que vous me faites de me donner des renseignements sur Pérovsky. Elle aurait contribué à décider mon voyagea Pétersbourg, bien que j'en aie eu déjà un vif désir. Il est même arrivé au maximum ; je n'attends qu'une impulsion, et elle ne vient pas ; au contraire, elle se produit en sens inverse, sous forme de ma maladie.

J'attendrai les matériaux sur Pérovsky, personnage que vous définissez fort justement à grands traits (2), tel que je me l'imaginais moi-même ; et sa figure seule remplit déjà le tableau. Sa biographie décrite à part aurait été brutale; mais entourée d'autres caractères, opposés au sien, caractères fins, délicats, tel celui de Joukovsky (3) que vous avez bien connu, je crois, et surtout ceux des

(1) Lettre publiée par M. ZaUharyine, en 1903, dans son ouvrage : Rencontres et souvenirs.

(2) En français dans le texte.

,(3) Le plus grand poète russe avant la venue de Pouschkine.

« Décembristes », cette imposante figure, formant l'ombre* de Nicolas Ier, représente entièrement l'époque.

Je suis, en ce moment, tout plongé dans la lecture des années 1820 et je ne puis vous expliquer le plaisir que j'éprouve à me représenter cette époque. C'est étrange et agréable de penser que le temps dont je me souviens, les années 1830, est déjà de l'histoire. On s'aperçoit quel'oscillation des figures cesse et que tout se fige sur cetableau en un calme solennel de vérité et de beauté. J'éprouve le sentiment d'un mauvais cuisinier qui, s'étant rendu à un marché abondant et mis en présence de quantité de viandes, légumes, poissons, rêverait au bon dîner qu'il pourrait faire... Je rêve de même, bien que, plus d'une fois, j'ai déjà eu d'aussi beaux rêves et gâté le dîner, ou n'ai rien fait du tout... Si on cuit trop les perdreaux, le plat est perdu. Mais faire l'étalage des provisions, c'est fort amusant...

Je prie Dieu de me permettre de réaliser, au moins en partie, la tâche que je me suis imposée. L'œuvre est pour moi si importante que vous-même, qui avez la facilité de tout comprendre, vous ne pouvez vous imaginer jusqu'à quel point va cette importance. Aussi importante que la foi est importante pour vous. Je voudrais même dire, plus importante. Mais il ne peut y avoir rien de plus important, et c'est précisément cela.

Je baise les mains de votre mère et je serre amicalement les vôtres.

Votre

Réponse de la comtesse A. Tolstoï (f).

31 mars 1878.

Ne m'en voulez pas, cher Léon, si je ne puis vous fournir encore les renseignements que vous souhaitez. C'est beaucoup plus difficile à obtenir que je ne le croyais — la mort ayant balayé à peu près tous les personnages de cette époque. Le vieux Adlerberg est malheureusement d'une discrétion féroce, — son fils également. Reste Souvoroff qui, certes, n'est pas atteint de la même vertu désagréable, mais outre qu'il n'était qu'un gamin dans ce temps-là, il est si sourd que je ne puis l'interroger sur des sujets aussi délicats aux soirées impériales où j*e le rencontre. Cependant, il a promis de venir chez moi un de ces jours et si je parviens à en tirer quelque chose, je vous le servirai tout chaud. Quelqu'un m'a dit dernièrement que c'est le prince Tchernichef, alors aide-de-camp général de l'empereur, qui a insisté le plus sur la nécessité de l'exécution, mais je vous le donne sous toute réserve, et ne voudrais pas souiller gratuitement une mémoire quelconque. D'ailleurs, ce que vous cherchez, ce sont les innocents et non les coupables. Dans le fait, je suis sûre qu'il n'y a eu que des coupables involontaires ou des sots, ce qui revient au même. Avec votre sentiment d'équité, il vous sera facile de vous placer sur le terrain de l'époque. Les nuances ont alors échappé à tout le monde, et il a, fallu des années pour les apprécier.

(1) Ecrite en français.

Je ne puis vous rendre le plaisir que m'a fait votre portrait, cher ami. Il est excellent quoique un peu farouche. Je l'ai placé sur cette même table devant laquelle nous avons tant causé, et me suis fabriqué ainsi une innocente petite illusion. 11 semble que votre portrait continue les conversations interrompues par votre départ, et que moi, je comprends mieux maintenant, après coup, tout ce que vous me disiez. En général, j'aimerais fort à faire un petit voyage non pas autour, mais en dedans de votre tête, et si la chose était faisable, je vous préviens que j'aurais creusé et fouillé comme un minéralogue clans tous les recoins, descendant ensuite sur la pointe des pieds dans la région du cœur, car c'est là que sont les diamants. Je vous remercie aussi pour le renvoi de mes chères lettres qui sont pour moi des êtres vivants. Au soin avec lequel elles étaient enveloppées et cousues, j'ai cru reconnaître la main de ma chère Sophie, et je l'embrasse tendrement pour la peine qu'elle a prise. Quand aurai-je les cartes des enfants et de leur mère ? Toute cette collection m'est indispensable.

La politique est noire comme l'encre de l'excellent Aksakoff, et je sens continuellement dans mes côtes l'épée à deux tranchants. Quelquefois il me semble que nous sommes tous submergés, et je ne sais pas si vous saisirez bien tout ce qu'il y a de difficile dans cette lutte intérieure qui est presque comme celle de la conscience. Mais... « Dieu voit dans la nuit noire la fourmi noire sur la pierre noire ». C'est un verset du Coran qui pourrait, par sa signification, se trouver tout aussi bien dans la Bible. Oui, qu'Ll nous suffise de savoir qu'il voit tout et que c'est Lui -qui décide de tout.

Je vous dois un petit épisode. Dernièrement je déjeunais chez l'empereur à côté de notre petit Bismark, et mali-

cieusement j'ai voulu sonder son opinion sur vous. Mais à peine eus-je prononcé votre nom, qu'il est parti au galop le plus enthousiaste, voltigeant de gauche et de droite avec les détails de vos perfections, et tant qu'il faisait votre éloge à tour de bras — à coups d'épée, de fusil et de canon, c'était très bien portant son cachet individuel; mais voyant que je l'écoutais avec intérêt et attention, mon homme a pris le mors aux dents et s'est lancé clans une apothéose psychologique, arrivé au sommet de laquelle il a commencé à barbotter et s'est embourbé si profondément -dans ses propres paroles, tout en mâchant une bonne côtelette dont il ne voulait rien perdre, que je n'ai plus aperçu que le bout de ses oreilles, de ses deux grandes oreilles. Quel dommage que je ne sache pas vous le rendre littéralement, mais le moyen !

« Ce n'était plus qu'un son confus « De sons et de paroles brisées. »

Mais voilà que moi aussi je prends le mors aux dents, •comme l'ami Bistrom. Au lieu de quelques lignes — boum! et voilà une épître d'un mètre de longueur. Mais ne vous effrayez pas, cela n'arrivera plus. Je compte, au •contraire, vous traiter avec tous les égards dus à une femme en couches. J'ai si envie que votre nouvel enfant •littéraire n'ait pas besoin déplus de neuf mois pour venir au monde. Seulement comment ferons-nous? Je me cabre contre l'idée d'une séparation, et cela deviendra ainsi si notre correspondance s'interrompt, de ma part par délicatesse et égoïsme, de la vôtre — faute de temps. Enfin, faites comme vous l'entendez, mais ne perdez pas •de vue que je vous aime beaucoup et que je tiens à •être aimée aussi, pas selon le mérite, mais selon la fan-

taisie du cœur. C'est plus sûr. Tout va bien chez nous,. Dieu merci, Gontcharov (1) est inconsolable et outré contre moi de ne vous avoir pas vu. 11 veut vous écrire. En général, tout le monde s'en prend à moi comme si j'étais votre cornât:. Je vous serre la main.

CKXVII

A N. Strakhov.

Yasnaïa Poliana, avril 1878.

Je me préparais aujourd'hui à la communion et je mesuis mis à lire l'Evangile, ainsi que la Vie de Jésus de Renan. En lisant ce dernier livre, je ne cessais de m'étonner en pensant à vous. Je ne puis m'expliquer votre prédilection pour Renan autrement que par le fait que vous l'avez lu étant très jeune. Si Renan a des pensées à lui, cela ne peut être que les deux suivantes : 1° Que le Christ ignorait « l'évolution et le progrès », et Renan cherche à le corriger dans ce sens et, de la hauteur do cette pensée, le critique (pages 314, 315, 316).

C'est effrayant, pour moi du moins. A mon sens, le progrès est le logarithme du temps, c'est-à-dire zéro ; c'est la constatation du fait que nous vivons dans le temps; et voici que eela devient le moyen d'estimation du degré le plusélevéque nous puissions atteindre. La légèreté, ou la mauvaise foi, de cette conception est surprenante I La vérité chrétienne est l'expression la plus haute du bien absolu et l'expression du principe même, en dehors de la forme,

(1) Le romancier dont quelques œuvres furent traduites en franeaÏ9.

du temps, et ainsi de suite. Les Renan confondent, eux, l'expression absolue de la vérité chrétienne avec son expression dans l'histoire, et la réduisent à une manifestation temporaire ; et c'est ainsi qu'ils l'examinent. Si la vérité chrétienne est haute et profonde, e'est uniquement parce qu'elle est subjectivement absolue, tandis que, en l'examinant dans sa manifestation objective, on ne peut que la ranger dans la catégorie des livres comme le Code Napoléon et autres œuvres du même genre.

La seconde pensée neuve de Renan est dans l'affirmation que si la doctrine chrétienne est celle du Christ, il ■existait sans doute un homme qui l'avait enseignée et que cet homme devait nécessairement suer, marcher, etc.. Pour nous, tous les détails réalistes ont disparu du Christianisme pour la même raison pour laquelle ont disparu tous les détails sur les Juifs et les autres peuples qui ont vécu jadis, et cela par le même phénomène qui fait que rien n'est éternel, c'est-à-dire que le sable inutile a été rejeté et l'on n'a gardé que l'or. Il semble donc qu'il ne nous reste plus autre chose à faire qu'à recueillir cet or. Eh bien, non. Renan dit que, s'il y a de l'or, il y a eu du sable, et il cherche à trouver comment il y a eu du sable, et tout cela d'un air entendu ; mais ce qui est plus amusant encore, siée n'était si profondément bête, c'est le fait que lui et ses semblables ne trouvent même pas trace de sable et ils assurent simplement qu'il devait en exister.

J'ai lu tout, j'ai longtemps cherché et me suis demandé : qu'ai-je donc appris de nouveau par ces détails historiques ? Voyons, remémorez-vous et avouez qu'iln'y arien, absolument rien. Je propose de compléter Renan par des considérations sur les besoins physiques que les hommes avaient pu avoir à ce moment. Tout est « progrès », tout

est « évolution ».I1 est fort possible que pour distinguer une plante, il faut connaître son milieu, et même pour reconnaître l'homme en tant qu'animal social, il faut connaître son milieu, son mouvement et son développement ; mais pour comprendre la beauté, la vérité, le bien, aucune étude du milieu ne pourra y aider et n'a rien de commun, au surplus, avec l'objet examiné. Là, nous avançons sur un plan. Ici, nous allons dans la profondeur et montons sur les hauteurs. On peut et l'on doit étudier la vérité morale, et l'on ne finira jamais de l'étudier, mais cette étude mène dans les profondeurs, là où vont les hommes de sens religieux ; tandis que l'autre n'est qu'un jeu enfantin, vulgaire et criminel.

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