CHAPITRE IV
Contenant les autres aventures de M. Jones et de son compagnon.
Nos voyageurs marchaient si vite, que le temps et l'haleine leur manquaient pour faire la conversation. Jones pensait à Sophie, et Partridge au billet de banque, qui, quoiqu'il lui fît quelque plaisir, le faisait eu même temps mtiimurer contre la fortune, qui , dans tous ses voyages, ne lui avait pas fourni une occasion semblable de montrer sou honnêteté. Ils avaient fait plus de trois milles, quand Partridge, hors dï'tat de suivre Jones plus k)ug-temps, invoqua sa pilié et le pria de ra-
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lentil' un peu son pas. II y consentit d'autant plus volontiers, que depuis quelque temps il avait perdu toute trace de voiture et de x;hevaux , que le dégel lui avait permis de suivre pendant quelques milles, et qu'il se trouvait alors dans une grande plaine conjmunale où aboutissaient plusieurs routes.
Il s'arrêta donc pour décider laquelle il prendrait, quand tout-à coup ils entendirent 1^ sou d'un tambour qui ne paraissait pas fort éloigné. Ce bruit rappela aussitôt toutes les craintesdePartridge, qui s'écria : « Bon Dieu ! ayez pitié de nous. Les voilà certainement qui viennent. — Qui donc ? » dit Joues; car des idées plus douces avaient depuis long-temps chassé la crainte de son esprit ; et notamment depuis son aventure avec le pauvre boiteux, il était uniquement occupé du soin de rejoindre Sophie. «' Qui? s'écria Partridge, les rebelles. Mais pourquoi les appellerais-je rebelles? ils peuvent être de fort honnêtes gens. Je ne sais rien qui puisse me faire croire le contraire. Que le diable ait l'amc de ceux qui en parlent mal, ma foi! Je proteste que s'ils
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n'ont vien à me dire, je n'ai de mon côté rien à leur dire, que des choses très-honnêtes. Pour l'amour de Dieu, monsieur, ne les offensez pas, s'ils viennent, et peut-être ils ne nous feront aucun mal. Mais ne serait-il pas plus sage de nous cacher dans quelques-uns de ces buissons là-bas, jusqu'à ce qu'ils soient passés ? Que peuvent deux hommes désarmés contre cinquante mille peut-être ? Certainement il n'y a qu'un fou.... J'espère que Votre Honneur ne s'en offense pas, mais certainement nul homme qui a mens sana in corpore sano.... » Jones interrompit ce torrent d'éloquence inspirée par la peur, en disant que le tambour lui faisait jui^er qu'ils étaient près de quelque ville. Il marcha alors droit au lieu d'où venait le bruit, engageant Partridge à prendre courage, lui promettant de ne lui faire courir aucun danger , et ajoutant qu'il était impossible que les rebelles fussent aussi près. Cette dernière assurance soulagea un peu Partridge, et quoiqu'il eût pris plus volontiers le chemin contraire, i! suivit son guide, son cœur baltnrit la rm^sin-e. mais non comme
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celui d'un héros, et accompagnant le bruit du tambour, qui ne cessa pas jusqu'à ce qu'ils eussent traversé la commune pour entrer dans un sentier étroit.
Alors Partridge, qui marchait le même pas que Jones, découvrit quelque chose de peint qui flottait dans Tair, à fort peu de distance devant lui. Croyant y distinguer les couleurs des drapeaux ennemis , il se mit à crier : « Oh! Seigneur! monsieur, les voici : voila la Couronne et le Cercueil. Oh! Seigneur! ];• n'ai jamais rien vu de si terrible ; nous sommes déjà à la portée du fusil. »
Jones n'eut pas plus tôt levé les yeux, qu'il aperçut clairement ce qui faisait la méprise de Partridge. " Partridge, lui dit-il, je vous crois capable de combattre l'armée tout entière à vous tout seul. Car, aux couleurs du drapeau , je devine maintenant ce que c'est que le tambour que nous venons d'entendre et qui bat sans doute pour appeler des curieux à quelque spectacle de marionnettes. »
«Un spectacle de marionnettes! répondit alors Pariridge avec vivacité, n'est-ce réel-
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lenient que tela ? De tous les plaisirs du monde , ce sont les marionnettes que j'aime le mieux. Oh! monsieur, vous êtes si bon, arrêlous-nous pour les voir. D'ailleurs je suis presque mort de faim, car il est nuit tout à l'heure, et je n'ai pas mangé un morceau depuis trois heures du matin. »
Tout en parlant ainsi, ils arrivèrent à une auberge, ou plutôt à un cabaret dans lequel Jones consentit à s'arrêter, d'aul^nt plus qu'il n'avait aucune certitude d'être dans la route qu'il désirait suivre. Ils entrèrent aussitôt tous les deux dans la cuisine, où Jones s'informa s'il n'était pas passé des dames dans la matinée. Partridge examina avec non moins de soin l'état des provisions, et, il faut en convenir, le résultat de ses recherches fut plus heureux : car Jones ne put apprendre de nouvelles de Sophie, tandis que Partridge, à sa grande satisfaction , trouva de l)onnes raisons pour espérer jouir dans peu de l'agréable vue d'un excellent plat d'œufs au lard.
Dans les tempéraments sains et robustes, r.imour a un elFct tout différent de celui qu'il
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produit sur les corps chétifs. Dans ces derniers il détruit généralement l'appétit qui tend à la conservation de l'individu. Mais dans les premiers, quoique souvent il fasse oublier et négliger, pendant long-temps, de prendre de la nourriture, essayez de placer devant un amant bien affamé une bonne culotte de bœuf fumante, et vous verrez qu'il manquera trèsrarement de jouer son rôle à merveille. C'est ce qui arriva dans le cas dont il s'agit. Car quoique Jones eût peut-èlre besoin que quelqu'un l'y fît penser , quoiqu'il eût pu, s'il eût été seul, voyager encore plus loin avec l'estomac vide, on ne lui eut pas plus tôt servi les œufs au lard, qu'il tomba dessus d'aussi bon cœur et avec autant de voracité que Partridge lui-même.
Avant que nos voyageurs eussent fini leur diner, la nuit survint; et comme la pleine lune était passée, il faisait extrêmement noir. Partridge n'eut donc pas de peine à o])tenirde Jones qu'il resterait pourvoir les marionnettes qui allaient commencer à l'instant, et auxquelles ils furent invités avec beaucoup d'empressé-
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ment par le directeur du spectacle, qui assura que ses figures étaient les plus belles que le monde eût jamais produites, et qu'elles avaient paru avec le succès le plus flatteur devant toute la noblesse d'Angleterre , dans toutes les villes où il avait passé.
Le spectacle eut lieu selon toutes les règles et avec toute la décence possible. La pièce était appelée la Partie sérieuse du Mari poussé à bout (i) ; et c'était en effet un spectacle très-grave et très-sérieux , sans esprit, sans gaieté, sans plaisanterie, sans rien de bas, et, pour n'être que juste, sans rien de ce qui peut provoquer le rire. Tout l'auditoire fut content. Une grave matrone dit au directeur qu'elle amènerait le lendemain soir ses doux filles , puisque son spectacle n'avait rien d'indécent : un clerc de procureur et un commis de l'excise déclarèrent tous deux que les rôles de lord et lady Townîey étaient très-bien rendus et parfaitement dans la nature. Partridge fut aussi de cette opinion.
(i) Fielding fnit nllusion à la pièce composée sous ce litre jinr Vntibriij;li rt Cilibri'. !•>.;