LIVRE IX
soins vulgaires, comme lorsque, par la manie d'accaparer ou de détruire , ils semblent vouloir empêcher les autres de manger, certes, ils deviennent alors très-grossiers et très-méprisables.
Après ce court préambule, nous ne croyons pas avilir notre héros en faisant ici mention de l'appétit immodéré avec lequel il se comporta dans cette occasion. On pourrait mettre eu doute si Ulysse, qui, soit dit en passant,' paraît avoir eu le meilleur appétit de tous les héi'os de l'Odyssée, où l'on mange tant , fit jamais un meilleur repas. Trois livres au moins d'une viande rôtie qui avait fait naguère partie d'un bœuf, eurent ce jour-là l'honneur de devenir une partie de l'individu de M. Jones.
Nous nous sommes crus obligés de faire mention de cette particularité, qui peut servir à justifier notre héros d'avoir négligé pendant cet intervalle la belle sa compagnequi mangeait très-peu. Elle était, il faut le dire, occupée d'idées d'une nature très-différente, auxquelles Jones ne fit un peu d'attention que lorsqu'il
eut entièrement satisfait ce grand appétit qu'un jeûne de vingt-quatre heure lui avait procuré; mais il n'eut pas plus tôt fini de dîner, que son attention se reporta sur d'autres objets , dont nous allons entretenir le lecteur sans différer.
M. Jones, des perfections duquel nous n'avons dit jusqu'ici que fort peu de chose , était dans le fait un des hommes les plus agréables du monde. Son visage était le portrait vivant de la santé ; telle était l'expression de sa bonté et de sa douceur, que si l'esprit et la sensibilité qui animaient ses yeux pouvaient échapper à un observateur peu attentif, son air de bonne humeur était remarqué par tous ceux qui -le voyaient.
Cette expression embellissait encore plus ses traits que la blancheur de son teint, dont la délicatesse aurait pu lui donner un air un peu trop efféminé , si elle n'eût été jointe à quelque chose de plus mâle dans le reste de sa personne, qui tenait autant d'Hercule que son visage tenait d'Adonis; il était d'ailleurs vif, agréable, d'un caractère enjoué, et
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d'une vivacité charmante , qui animait la conversation partout où il était.
Quand le lecteur aura réfléchi sur tant de charmes, et considéré en même tetnps les obligations récentes que mistress Waters avait à M. Jones, il sera convaincu qu'il y aurait plus de pruderie que de candeur à concevoir une mauvaise opinion d'elle , parce qu'elle prit nue fort bonne opinion de lui.
Mais, quelque espèce de censure qu'elle puisse encourir, mon devoir est de rapporter les faits avec la plus scrupuleuse véracité. Mistress Waters avait, dans la vérité, nonseulement une bonne opinion de notre héros, mais encore une très-vive affection pour lui; pour trancher le mot , elle était éprise d'amour, suivant l'acception la plus générale de ce mot, qu'on applique indistinctement à tous les objets de nos désirs, de nos passions et de nos appétits sensuels, et qui n'exprime alors que la préférence que nous donnons à une chose sur une autre.
Mais, quoique dans tous les cas l'amour que nous isnpirent ces divers objets puisse
être jusqu'à un certain point le même, il faut convenir que ses effets en sont très-différents ; car, quelque amour que nous puissions avoir pour un excellent roast-beef , une bonne bouteille de vin de Bourgogne , une rose de Perse, un violon de Crémone, etc., cependant nous n'employons ni sourires, ni œillades, ni toilette élégante, ni flatterie, ni ruses, ni perfidies, pour parvenir à gagner l'affection dudit roast-beef, etc. Nous pouvons, il est vrai, soupirer quelquefois, mais c'est le plus communément en l'absence, et non en la présence de l'objet aimé. Autrement nous pourrions nous plaindre de le trouver aussi ingrat et aussi sourd que le taureau de Pasiphaé.
Le contraire a lieu dans cet amour qui se fait sentir entre des êtres de la même espèce, mais de sexes différents. Le soin d'exciter l'affection de l'objet aimé devient le premier de nos soins; et eu effet, dans quel autre but instruit-on la jeunesse dans tous les arts propres à la rendre agréable, si ce n'était pour l'amour? Autrement, je doute qu'aucun de ces commerces qui ont pour objet la parure