‹ Tom Jones, ou, L'enfant trouvé (volume 2)Chapitre 155 sur 163 · LIVRE XII · texte numérisé non relu

LIVRE XII

core augmentée par le profond respect qu'il témoigna au roi des Égyptiens , dès qu'il fut instruit de sa dignité; respect auquel Sa Majesté égyptienne fut d'autant plus sensible^ qiv'elle n'était accoutumée à recevoir un semblable hommage que de ses propres sujets.

Le roi fit aussitôt dresser une table pour Jones, et ordonna qu'on la couvrît de ce qu'il y avait de plus délicat parmi les provisions. Sa Majesté s'étant ensuite placée à la droite de notre héros , lui tint le discours suivant dans son jargon (i) :

« Moi ne douter pas, monsieur, que vous n'ayez souvent vu quelques-uns de mes sujets , qui forment ce que vous appelez des parties détachées ; mais vous ne vous imaginiez pas, j'en suis sûr, que nous fussions un corps aussi considérable que nous le sommes réellement; et peut-être serez- vous encore plus étonné, quand vous apprendrez que les Égyptiens ont

(1) C'est-à-dire en employant l'jVi^/»i'/ pour l'indicatif présent , et en prononçant à la française le tU anglais. (ÉD.)

une aussi bonne constitution el un aussi bon gouvernement qu'aucun peuple sur la terre.

«Moi avoir, comme je vous le dis, l'honneur d'être leur roi , et nul monarque ne peut se vanter d'avoir des sujets plus obéissants ni plus affectionnés. Moi ne pouvoir dire jusqu'à quel point moi mériter leur amitié, mais moi ne m'occuper jamais que de leur faire du bien. Moi ne dire pas cela pour me vanter; car, comment ne pas m'occuper du bonheur de ces pauvres gens, qui courent çà et là tout le jour, et ne manquent jamais de m'apporter la meilleure partie de ce qu'ils gagnent? Ils m'aiment et m'honorent donc, parce que moi les aimer et prendre soin d'eux: voilà tout, et moi ne connaitre pas d'autre raison.

« Il y a mille ou deux mille ans environ , moi ne pouvoir le dire au juste, ne sachant ni lire ni écrire, qu'il y eut ce que vous appelleriez une grande révolution parmi les Égyptiens; car il y avait dans ce temps-là des seigneurs, et ces seigneurs se disputaient toujours les uns les autres pour le rang. Mais le roi des Égyptiens tibolit tous leurs privilèges, et

rendit tous ses sujets éc;aiix ; c'est depuis ce temps qu'ils ont bien vécu ensemble, car ils ne pensent pas à être roi : et peuvent-ils être mieux que comme ils sont ? Moi vous assurer que c'est une chose très-embarrassante que d'être roi et de toujours rendre la justice. Moi avoir souvent désiré être un simple Égyptien, quand moi être forcé de punir mon meilleur ami ou mon parent: car, quoique nous ne condamnions jamais à mort, nos punitions sont très-sévères; elles obligent les Egyptiens à avoir lionte d'eux-mêmes, et c'est une punition bien teri*ible. Moi ne croire pas avoir connu un Egyptien ainsi puni qui se soit rendu coupable par la suite. » Le roi continua son discours en témoignant sa surprise qu'il n'y eut pas dans les autres gouvernements une punition telle que la lionte. Jones l'assura au contraire qu'il y avait un grand nombre de crimes pour lesquels la honte était infligée par les lois anglaises, et que dans le fait elle était la conséquence de toutes les punitions. «Cela être étrange, dit le roi, car moi connaître beaucoup les Anglais, et en avoir beaucoup entendu parler, quoique nici

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rre vivre point parmi eux, et avoir souvent ouï dire que la honte était la cause ainsi que la conséquence de beaucoup de vos récompenses : vos récompenses et vos punitions sont donc la même chose ? »

Taudis que Sa Majesté conversait ainsi avec Jones, un tumulte s'éleva tout-à-coup dans la grange, et probablement à cette occasion-ci. La courtoisie de ces gens avait peu à peu dissipé toutes les craintes de Partridge, et il avait consenti non-seulement à manger abondamment de leurs provisions, mais encore à goûter de leurs liqueurs, ce qui le guérit bientôt entièrement de sa peur, et y substitua des sensalions beaucoup plus agréables.

UnejeuneEgyplienne, plus remarquable par sou air agaçant que par sa beauté, avait attiré le pauvre diable dans un coin , sous prétexte de lui dire sa bonne aventure. Comme ils étaient seuls ensemble, soit que ce fût Teffet des liqueurs fortes, qui ne sont jamais plus promptes à enflammer les désirs qu'après une fatigue modérée, soit que la belle Égyptienne eût entièrement mis de côté la modestie et la

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décence de son sexe, et eût tenté le jeune Partridge par des sollicitations trop positives, ils furent découverts dans une situation trèsinconvenante par le mari de l'Égyptienne, qui, par jalousie probablement, n'avait cessé de tenir l'œil sur sa femme, et l'avait épiée jusque dans les bras de son galant.

A la grande confusion de Jones, Partridge fut conduit devant le roi, qui écouta l'accusation et la défense du coupable : faible défense, il faut en convenir; car le pauvre garçon était confondu par l'évidence même, et avait très-peu de chose à dire pour sa justification. Sa Majesté s'adressant alors à Jones, lui dit : « Monsieur , vous avoir entendu ce qu'on vient de dire, quelle punition croyezvous que votre domestique mérite ? »

Joues répondit qu'il était fâché de ce qui était arrivé, et que Partridge ferait au mari toutes les réparations qui étaient en son pouvoir. Il dit qu'il n'avait en ce moment que très-peu d'argent sur lui, et mettant la main dans sa poche, il offrit une guinée à la partie plaignante; ce que le mari refusa, en disant

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qu'il espérait que Son Honneur ne pouvait penser à lui en donner moins de cinq.

Cette somme, après quelques débats, fut réduite aux deux cinquièmes; et Jones , ayant stipulé le pardon absolu de Partridge et de l'épouse infidèle, allait payer les deux guinées, quand Sa Majesté, lui retenant la main , s'adressa au témoin , et lui demanda dans quel temps il avait découvert les criminels. A cela il répondit que le mari l'avait prié de surveiller les actions de sa femme depuis le moment où elle avait parlé à l'étranger, et qu'il ne l'avait pas perdue de vue jusqu'à ce que le délit eût été commis. Le roi demanda alors si le mari était resté avec lui tout le temps dans le lieu où il s'était caché? Le témoin ayant répondu affirmativement. Sa Majesté égyptienne s'adressa au mari dans les termes suivants: « Moi être fâché de voir qu'il existe un Égyptien , qui ait assez peu d'honneur pour vendre l'honneur de sa femme à prix d'argent. Si vous aviez de l'amour pour votre femme, vous auriez prévenu cela, et n'auriez pas tenté d'cj» faire une catiu pour la prendre

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sur le fait. Moi ordonner en conséquence, que l'argent ne vous soit pas remis; car vous méritez plutôt une punition qu'une récompense. Moi ordonner, en outre, qu'on vous appelle l'infâme Egyptien; que vous portiez une paire de cornes sur le front pendant un mois; que votre femme soit appelée la câlin , et montrée au doigt pendant tout ce temps; car vous êtes un infâme Égyptien, et elle n'est pas moins une infâme câlin (i). »

Les Égyptiens procédèrent immédiatement à l'exécution de la sentence, et laissèrent Jones et Partridge seuls avec Sa Majesté.

Jones applaudit beaucoup à la justice de cette sentence. Le roi se tournant alors vers lui, dit: « Moi croire que vous être surpris; car moi supposer que vous avoir très-mauvaise opinion de mes sujets, et que vous les prendre tous pour des voleurs. »

(i) Ceux qui sont familiarises avec les mœui-s anglaises, et C[ui encore aujourd'hui suivent les annales judiciaires de la Grande-Bretagne, reconnaîtront ici une satire ingénieuse et frappante des maris anglais.

« Je dois l'avouer, Sire, dit Jones ; je n'en avais pas entendu parler aussi favorablement qu'ils semblent le mériter. »

« Moi vous dire , reprit le roi, la différence qui existe entre vous et nous : nous voler les Anglais , et les Anglais se voler les uns les autres. »

Jones continua à admirer très-sérieusement le bonheur d'un peuple qui vivait sous les lois d'un pareil magistrat.

En efl"et,leur bonheur semble avoir été si parfait, que nous devons craindre que quelque avocat du pouvoir arbitraire ne vienne à citer par la suite celui de ce peuple, comme un exemple des grands avantages de ce gouvernement sur tous les autres.

Nous consentons à accorder ici ce que peutêtre on n'aurait pas attendu de nous, c'est que nulle forme limitée de gouvernement n'est capable de s'élever au même degré de perfection, ni de procurer à la société les mêmes avantages. Le genre humain n'a jamais été plus heureux que quand la plus grande partie du monde alors connu était sous la domi-

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nation d'un seul maître, et eel état de bonheur dura sous le règne de cinq empereurs consécutifs (i). Ce fut le véritable temps de Tàge d'or, et le seul âge d'or qui ait existé depuis l'expulsion d'Éden jusqu'à ce jour, excepté dans l'imagination des poètes.

Dans le fait, je ne connais qu'une objection solide contre la monarchie absolue ; le seul défaut de cet excellent gouvernement me paraît cire la dilTicidté de trouver un homme en état de remplir la fonction de monarque absolu ; car elle exige ti'ois qualités indispensables et difficiles à trouver dans la race des princes, si l'on en croit l'histoire. La première est un degré suffisant de modération pour que le roi se contente de la puissance qu'il lui est possible d'avoir ; la seconde, assez de sagesse pour sentir son bonheur; et la troisième, assez de bonté pour jouir du bonheur des auti'es, lorsqu'il est non-seulement compatible avec le

(t) Nerva, Trajan, Adrien et les deux Antonins-

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sifij, mais même lorsqu'il en est iiii-mèine l'inslrument.

J'en conclus qu'un monarque absolu doué de toutes ces qualités peut procurer le plus jjrand bonheur à la société; il faut aussi convenir que le pouvoir absolu rerais entre les mains d'un prince à qui toutes ces qualités manquent, doit probablement y causer le plus i,Tand malheur.

Enfin notre religion nous fournit également l'idée des bénédictions ou des malédictions que peut produire le pouvoir absolu. Les peintures du Paradis et de l'Enfer nous en placent devant les yeux, des images fidèles. Quoique le prince de ce dernier empire ne puisse avoir d'autre puissance que celle qu'il tient originairement du souverain tout puissant qui règne dans le premier, il paraît clairement prouvé ])ar l'Écriture que le pouvoir absolu est abandonné au diable dans sou royaume infernal. C'est véritablement le seul pouvoir absolu qui, aux termes de l'Écriture, i)uisse être dérivé du ciel. Si donc les diflërenles tyrannie» qui pèsent sur la terre peuvent justifier cpi'elles

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émanent d'une aiitorilc divine, le droit de ceux qui les exercent dérive sans doute de la concession originaire faite au prince des ténèbres, et ces délégations subordonnées doivent en conséquence provenir immédiatement de celui dont elles portent si évidemment l'empreinte.

Enfin pour conclure, puisque les exemples de tous les siècles nous montrent que les hommes en général ne désirent le pouvoir que pour faire le mal , et que quand ils l'ont une fois obtenu, ils ne s'en servent pas pour un autre usage, ce serait manquer tout-à-fait de prudence que de hasarder un changement, en nous fondant sur deux ou trois exceptions contre mille exemples trop faits pour nous alarmer. Il sera beaucoup plus sage, en ce cas, de se soumettre à un petit nombre d'inconvénients, résultant de la sourde impassibilité des lois, que de vouloir y remédier en portant ses plaintes à l'oreille toujours ouverte d'un tyran passionné.

L'exemple des Égyptiens, quoiqu'ils puissent avoir été long -temps heurojix sous celle forme

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de gouvernement, ne peut être ici d'aucune autorité. N'oublions pas le point très-essentiel par lequel ils diffèrent de tous les autres peuples, et auquel ils doivent peut-être entièrement leur bonheur : c'est qu'ils n'ont point parmi eux de fausses idées de l'honneur, et qu'ils regardent la honte comme le pire de tous les chàuments.

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