LIVRE IX
je ne resterai pas assis tranqnillenient à entendre insulter l'uniforme. — Tous ne m'avez pas bien compris , mon ami , 5'écria Partridge : je n'avais pas le projet d'insulter l'uniforme , j'ai dit seulement que votre conclusion était un non sequitur — Vous en êtes un autre , s'écria le sergent , et si vous le prenez par-là , je ne suis pas plus un sequitur que vous. Vous êtes tous des coquins, et je vous le prouverai; car je m'engage à combattre le plus brave de vous tous , et je parie vingt livres sterling en ma faveur. « Ce défi imposa en effet silence à Partridge, dont l'appétit pour le combat n'était pas encore revenu après celui dont il venait d'être régalé. Mais le cocher , dont les os étaient moins malades, et l'appétit de bataille mieux aiguisé, ne supporta pas si aisément cet affront, dont il jugeait avec raison qu'une partie au moins était tombée sur lui. Il se leva donc, s'avança vers le sergent, lui dit en jurant qu'il se croyait un aussi brave homme qu'aucun membre de l'armée, et lui proposa de boxer en niellant une guinée au jeu. Le mi
litaire accepta le combat , et refusa la gageure. Ils se dépouillèrent aussitôt tous deux, et engagèrent l'action; mais le conducteur de chevaux fut si bien rossé par le conducteur d'hommes, qu'il fut obligé d'employer le peu qui lui restait de respiration à demander quartier.
La jeune dame , qui était pressée de continuer son voyage, avait donné ordre que l'on mit les chevaux à la voiture ; mais ce fut inutilement, car le cocher était hors d'état de remplir ses fonctions ce soir-là. Un païen du temps passé aurait peut-être attribué cette impuissance au dieu du vin, non moins qu'au dieu de la guerre; car pour dire la vérité, les deux combattants avaient abondamment sacrifié à Mars et à Bacchus. Pour parler sans figure , ils étaient tous deux ivres morts, et Partridge n'était pas dans une situation beaucoup meilleure. Quant à rhôte, boire était son métier; et le vin ne produisait pas plus d'effet sur lui que sur aucun des autres vases dont on se servait dans sa maison.
La maîtresse de l'auberge ayant été invitée
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par M. Jones et par sa compagne à prendre le thé avec eux, leur fit un ample détail de la dernière partie de la scène précédente, et témoigna en même temps beaucoup d'intérêt pour la jeune dame , qui , dit-elle , éprouvait la plus vive inquiétude de ne pouvoir continuer son voyage. « C'est nue charmante créature, ajouta-t-elle , et je suis certaine de l'avoir déjà vue. Je soupçonne qu'elle est amoureuse, et qu'elle s'enfuit de chez sa famille. Qui sait si quelque jeune gentilhomme n'est pas à l'attendre quelque part, dans une situation aussi pénible que la sienne? »
Ces derniers mots pénétrèrent le cœur de Jones; il poussaun profond soupir. Mistress Wa' ters n'eut point l'air d'y avoir fait attention, tant que l'hôtesse resta dans la chambre ; mais aussitôt que la bonne femme fut partie, elle ne put s'empêcher de faire entendre assez clairement à notre héros que ce soupir lui donnait lieu de craindre une rivale fort dangereuse dans ses affections. L'embarras de Jones ne servit qu'à l'en convaincre de plus en plus , bien qu'il n'eût répondu directement à aucune de ses
questions ; mais elle n'était pas assez délicate dans ses amours, pour que cette découverte l'affligeât beaucoup. Ses yeux étaient vivement charmés de la beauté de Jones; et, comme elle ne pouvait voir ce qui se passait dans son cœur, elle n'en eut guère souci; elle consentait à prendre sa part au banquet de l'amour, sans siuquiéter que quelque autre y eut déjà occupé sa place ou pût y être traitée par la suite comme elle. Ce sentiment n'est pas d'une délicatesse bien rafiinée, mais il est plus substantiel; il est d'ailleurs moins capricieux, et peut-être moins égoïste ou moins jaloux que les désirs de ces femmes qui se résignent sans peine à s'abstenir de la possession de leurs amants, pourvu qu'elles soient bien couvain eues que nulle autre femme ne les possède.