IP
toute la curiosité que la situation extraordinaire dans laquelieil avait trouvé mistress Waters devait nalnrellement faire naître. Il avait d'abord, à la vérité, essayé de la faire parler par quelques petits mots qu'il avait jetés dans la conversation ; mais quand il s'aperçut qu'elle éludait adroitement toute espèce d'explication, il consentit à rester dans son ignorance, d'autant plus qu'il n'était pas sans quelques soupçons que certaines circonstances auraient pu la taire rougir si elle avait raconté toute la vérité. Mais comme il est possible que quelquesuns de nos lecteurs ne se résignent pas si facilement à la même ignorance, et comme nous avons le plus grand désii" de les contenter tous, nous avons pris des peines infinies pour nous informer de la vérité du fait, par le récit duquel nous terminerons ce livre.
Cette dame avait donc vécu quelques années avec un certain capitaine Waters , du même régiment que celui dans lequel servait M. Norlherlon; elle passait pour la femme du capitaine, et portait son nom. Cependant, comme le sergent l'avait dit, il y avait quelques
r.ivRE IX. 59
doutes sur la réalité de leur mariage; doutes que nous ne nous occuperons pas d'éclaircir eu ce moment.
Mistress Waters, je suis fâché de le dire, avait depuis quelque temps contracté, avec Tenseigue dont nous venons de parler, une intimité qui ne lui avait pas fait infiniment d'honneur. Ce qu'il y a de plus certain , c'est qu elle avait un penchant remarquable pour ce jeune homme. Ce penchant allait-il jusqu'à une liaison tout- à-fait criminelle? c'est ce qui n'est pas aussi parfaitement clair; à moins que nous ne supposions que les femmes n'accordent jamais à un homme toutes leurs faveurs, à l'exception d'une seule, sans finir par lui accorder celle-là aussi.
La division du régiment dans lequel servait le capitaine , avait deux jours de marche sur la compagnie dans laquelle M. Northertou servait en qualité d'enseigne; en sorte que la première était arrivée à Worcester le jour même après la malheureuse rencontre de Jones et de Norlherlon dont nous avons parlé plus haut. Or, il avait été convenu entre mistress Wa-
fio TOM JONES,
ters et le capitaine qu elle l'accompagnerait jusqu'à Worcester, où ils devaient prendre congé l'un de l'autre, et elle, s'en retourner a Bath pour y demeurer jusqu'à la fin de la campagne d'hiver qui se préparait contre les rebelles.
M. Northerton avait été instruit de cette convention , et, s'il faut dire la vérité, la dame lui avait donné rendez-vous à Worcester même, où elle lui avait promis d'attendre sa division. Dans quelle vue et à quel dessein ? c'est ce que nous devons laisser deviner au lecteur; car obligés de rapporter les faits, nous ne le sommes pas de faire violence à i\otre disposition naturelle par aucun commentaire qui tournerait au désavantage de la plus aimable moitié du genre humain.
Northerton n'eut pas plus tôt obtenu son élargissement, ainsi que nous l'avons vu , qu'il se hâta d'aller rejoindre mistress Waters; et comme c'était un gaillard actif et dispos, il arriva à la ville dont nous venons de parler, peu d'heures après que le capitaine Waters l'eut quittée. Il ne se fit aucun scrupule d'ins-