‹ Tom Jones, ou, L'enfant trouvé (volume 2)Chapitre 43 sur 163 · LIVRE X · texte numérisé non relu

LIVRE X

possible, car elle avait placé sa chaise de manière à cacher presque tout le feu. Puis elle demanda qu'on lui fît griller un poulet surle-champ , déclarant que s'il n'était pas prêt dans un quart d'heure, elle ne l'attendrait pas. Quoique ledit poulet fut encore sur sou juchoir dons le poulailler, et qu'il eût fallu plusieurs cérémonies, telles que de l'attraper, de le tuer et de le plumer, avant qu'on pût le mettre sur le gril, l'hôtesse aurait entrepris de faire t(jules ces choses dans le temps donné : mais malheureusement sa convive étant sur le lieu de la scène , se serait aperçue de la finesse. La pauvie" femme fut donc obligée d'avouer qu'elle n'en avait pas dans la maison : « Mais, madame, dit-elle, je peux vous procurer à l'instant même de chez le boucher tout ce que vous pourrez désirer en mouton. »

« Ci'oyez- vous donc, madame, répondit la femme de chambre, que j'aie un estomac de cheval , pour manger du mouton à cette heure de la nuit ? "Vous autres aubergistes , vous pensez que vos supérieurs sont comme vous. Je m'attendais bien , en effet, que je ne truu-

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verais rieu dans celte misérable auberge, el je suis bien étonnée que ma maitresse ait consenti à s'y arrêter. Je suppose qu'on ne loge ici que des artisans et des marchands de bestiaux. » L'hôtesse prit feu à cette insulte faite à sa maison ; cependant elle réprima sa colère , et se contenta de dire :

« Des gens de qualité viennent ici fréquemment, grace au ciel. — Ne me parlez pas de gens de qualité, s'écria l'autre ; je crois que je connais plus de gens de qualité que vous autres. Mais, je vous prie, sans m'étonrdir d'aucune de vos impertinences, dites-moi ce (|ue vous pouvez me donner pour souper; car quoique je ne puisse pas manger de la chair de cheval , j'ai réellement faim. — Véritablement, madame, répondit l'hôtesse, vous ne pouviez venir dans un moment plus malheureux pour moi; je n'ai rien autre chose dans la maison qu'un morceau de bœuf froid , que le domestique d'un gentilhomme et le postillon ont presque nettoyé jusqu'à l'os. — Femme, dit mistressAbigaïl ( nous l'appellerons ainsi pour abréger), vous me faites mal au c(pur ; (piand j'aurais

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jeûné tout un mois , je ne mangerais pas de ce qui a été touché par les doigts de ces genslà. Ne peut-on donc rien trouver de propre ni de convenable dans cet horrible lieu ? — Pourrait-on vous offrir quelques œufs et une tranche de jambon? — Vos œufs sont-ils fiais? ètes- \ous sûre qu'ils soient pondus d'aujourd'hui? Coupez-moi , je vous prie , votre jambon trèsmince et très-proprement, car je ne puis souffrir les gros morceaux. Tâchez, je vous prie, de faire du moins une fois en votre vie quehpie chose d'une manière un peu tolerable , et ne cioyez pas avoir chez vous une femme de fermier ou quelque créature de cette espèce. » L'hôlesse se mit alors à prendre son couteau ; mais l'autre l'arrêta en lui disant : « Bonne femme, j'exige que vous laviez d'abord vos mains ; car je suis extrêmement propre, et j'ai été accoutumée depuis mon berceau à être servie de la façoît la plus élégante. »

L'hôtesse, malgré son impatience concentrée, se mit en devoir de la servir; caria proposition d'en charger Suzanne avait été formellement rejelée , et avec un dédain si

marqué, que la pauvre tille n'avait pas moins de peine à contenir ses mains que sa maîtresse à contenir sa langue. Suzanne cependant neput prendre sur elle de s'imposer un silence absolu ; car, bien que littéralement parlant elle n'ouvrît pas la bouche, elle murmurait entre ses dents: « Malapeste! je suis de chair et d'os comme vous ; » et autres phrases de cette espèce, dictées par la plus vive indignation.

Tandis qu'on préparait le souper, mistress Abigail se reprochait en gémissant de ne pas avoir ordonné qu'on fit du feu dans le parloir ; mais elle remarqua qu'il était maintenant trop lard. « C'est d'ailleurs une nouveauté pour moi que de me contenter d'une cuisine, ditelle, car je ne crois pas que j'y aie mangé de ma vie. » Puis se tournant vers les postillons, elle leur demanda pourquoi ils n'étaient pas à l'écurie avec leurs chevaux. «<Si je suis condamnée à faire ici mauvaise chère, madame, s'écria-t-elle s'adressant à Thôtessc , j'exige au moins que l'on débarrasse la cuisine, en sorte que je ne sois pas entourée de tous les mauvais garnements do la ville. Quant à vous , monsieur, dit-elle à

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