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elle ne réveillait jamais personne, surtout des gentilshommes. En disant ces mots , elle sortit (le la cuisine avec humeur. Honour s'adressa alors à Partridge, qui la refusa également. « Car mon ami, dit-il, s'est couché fort tard, et i\ serait très- fâché d'être réveillé de si bonne heure. » Mistress Honour insista, en disant qu'elle était persuadée qu'au lieu d'être fâché i il serait au comble de la joie, quand il saurait le motif pour lequel on l'aurait fait lever. « Dans un autre moment peut-être vous auriez raison , mais, non omnia possumus omnes; une femme à la fois est bien assez pour un homme raisonnable. — Qu'entendez - vous par une femme, impudent.? s'écria Honour. — Il n'y a point d'impudence à cela,» répondit Partridge. Il l'informa alors de la meilleure foi du monde, que Joues était couché avec une femme, en employant ici une expression trop peu délicate pour que je me permette de la répéter; ce qui mit mistress Honour dans une telle fureur, qu'elle l'appela impertinent, et retourna avec la plus grande précipitation vers sa maîtresse, pour l'inslruire du succès de ^on
io6 Toai JONES,
message et des nouvelles qu'elle avait apprises^ elle les exagéra encore, s'il est possible, étant aussi en colère contre Jones que s'il eùl prononcé lui-même tous les mots sortis de la bouche de Pailridgp.Honour accabla le maître d'injures, et conseilla à sa maîtresse de ne plus désormais penser à un homme qui ne s'était jamais montré digne d'elle. Elle rouvrit alors nue des anciennes plaies de Sophie, en rappelant l'histoire de Molly Seagriui, et donna le tour le plus perfide à la manière dont il avait quille Sophie e'le-mema; il faut avouer que la circoustauce actuelle ne favorisait que trop cette dernière supposition.
Cette nouvelle avait tellement accablé Sophie, qu'elle n'avait pas eu la force d'imposer plus tôt silence à mistress Honour. Elle prit cependant sur elle de l'interrompre, en disant : «< Je ne puis croire tout ceci; quelque méchant l'aura calomnié. Vous dites que vous le tenez de son ami; mais sûrement ce n'est pas l'office d'un ami de trahir de pareils secrets. — Je suppose, ditlionour, que cet homme est sou poin-voycur , car je n'ai jamais vu de plus mau-
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vaise physionomie. D'ailleurs, des débauchés tels que M. Jones ne sont jamais honteux de ces sortes de choses. »
A dire le vrai, cette conduite de Partridge n'était guère excusable, mais il n'avait pas dormi assez long-temps pour cuver toute la liqueur qu'il avait bue la veille au soir, à laquelle il avait encore ajouté dans la matinée plus d'une pinte de vin, ou plutôt d'eau-devie faite avec de l'orge; car le poiré était bien loin d'être pur. Or, la partie de sa tête que la nature avait destinée à être le réservoir de la boisson , étant fort peu profonde, il n'en fallait qu'une petite dose pour déborder et ouvrir les écluses de son cœur , en sorte que tous les secrets qui y étaient déposés s'en écoulaient rapidement, ces écluses étant déjà mal assurées. Pour justifier autant qu'il est en nous son caractère, nous dirons que c'était un très honnête homme; car, comme il était le plus curieux de tous les hommes, et éternellement occupé à pénétrer les secrets des autres , il les en dédommageait avec la plus scrupuleuse fidé-
lite, en leur communiquant en revanche lout ce qui parvenait à sa connaissance.
Sophie, tourmentée d'inquiétude, ne savait ce qu'elle devait croire ni quelle résolution elle devait prendre, lorsque Suzanne arriva avec le sackvvhey qu'elle avait commandé. Aussitôt mistress Honour conseilla tout bas à sa maîtresse de sonder cette fille, qui probablement pourrait l'instruire de la vérité. Sophie approuva cette idée, et l'interrogea en ces termes : « Venez ici, mon enfant, répondez-moi la vérité sur ce que je vais vous demander, et je vous prometsque je vous en récompenserai magnifiquement. Y a-t-il ici, dans cette maison, un jeune homme , un beau jeune homme qui... «Ici Sophie en rougit et parut confuse. -<■ Un jeune homme, dit Honour, venu ici avec cet impudent coquin qui est à présent dans la cuisine.^» Suzanne répondit qu'il y était en effet. « Savezvous quelque chose d'une certaine dame, continua Sophie, d'une certaine dame je ne
vous demande pas si elle est jolie ou non : peut-être ne l'est-elle pas; cela ne fait rien à j affaire dont il s'agit... Mais savez-vous (}uclque
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chose d'une certaine dame -— Bon, madame, s'écria Honour, vous n'entendez rien à faire des questions. Écoutez, mon enfant, ditelle, ce jeune homme-là même n'est-il pas en ce moment couché avec quelque sale créature?» Suzanne sourit et garda le silence. « Répondez à cette question, mon enfant, dit Sophie, et voici une guinée pour vous. — Une guinée! madame, dit Suzanne; qu'est-ce que c'est qu'une guinée ? Si ma maîtresse le savait, je perdrais sûrement ma place au moment même. — En voici encore une, ma chère, dit Sophie, et je vous proteste que votre maîtresse n'en saura rien. » Suzanne hésila encore un moment, prit l'argent, et raconta toute l'histoire qu'elle termina ainsi : « Si vous en êtes hien curieuse, madame , je peux me glisser tout doucement dans sa chambre, et je verrai l)ien s'il est ou non dans son lit» ; ce qu'elle fit aussitôt du consentement de Sophie. Elle ne larda pas à revenir avec une réponse négative. Sophie devint aussitôt pâle et tremblante. Mistress Honour l'engagea à prendre courage, et à ne plus penser à un pareil libertin.
no TOM JONES,
« Sans doule , iiiadame, dit Suzanne : j'espère que je n'offense pas madame, mais, je vous prie, madame, le nom de madame n'est-il pas madame Sophie Western? — Comment est-il possible que vous me connaissiez ? répondit Sophie. — Cet homme qui est là-bas dans la cuisine, et dont madame ( montrant mistress Honour) vient de parler, nous a entretenus de vous hier soir. Mais j'espère que madauie n'est pas fâchée contre moi. — Non, mon enfant, dit-elle, je ne le suis pas. Je vous prie, ditesmoi tout, et je vous promets de vous bien récompenser.— Eh bien, madame, continua Suzanne, ce,t homme nous a dit à tous , dans la cuisine, que madame Sophie Western... je ne sais, en vérité, comment vous le dire. » Ici elle s'arrêta ; mais , encourai^'ée par Sophie et vivement pressée par mistress Honour, elle continua ainsi : « Il nous a dit, madame, quoique assurément tout cela ne soit qu'un mensonge, que madame mourait d'amour pour le jeune Squire, et qu'il allait à la guerre pomse débarrasser de vous. Je pensai alors en moimême que c'était un misérable qui avait le
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cœur faux; mais quand je vois eu ce uiouieut une aussi belle dame , si bien faile et si riche , abandonnée pour une femme ordinaire, car elle n'est rien déplus, sûrement, et la femuie d'un aujtre par-dessus le marché, je trouve que c'est en quelque sorte une chose bien peu naturelle et bien étrange. «
Sophie lui donna une troisième guinée ; après lui avoir dit qu'elle aurait en elle une amie, si elle gardait le silence sur tout ce qui s'était passé et ne disait à personne qui elle était, elle la renvoya en la chargeant d'oi*=donner au postillon de préparer les chevaux au moment même.
Resiée seule, avec sa suivaule, Sophie lui dit qu'elle n'avait jamais été plus tranquille qu'en cet instant. « Je suis maintenant convaijicue , KJouîa-t-elle ,que c'est non-seulement un libertin, mais un être vil et méprisable. Je pourrais tout lui pardoujier plu'.àl que d'avoir compromis mou nom d'une manière aussi cruelle : cela le rend l'objet de mon mépris. Oui, Honour, je suis tranquille à présent, je le suis,
je t'assure , je suis fort trauqiiille; » et elle veisa ijii torrent de larmes.
Après un court intervalle, qui fut employé par Sophie à pleurer et à assurer mistress Honour qu'elle était tout-à-fait tranquille, Suzanne rentra en annonçant que les chevaux étaient prêts : alors notre jeune héroïne conçut une idée assez bizarre , au moyen de laquelle M. Jones serait instruit qu'elle avait passé dans l'auberge , de manière à le punir au moins un peu de ses torts , s'il restait dans son cœur quelque étincelle d'amour.
Le lecteur voudia bien se souvenir d'un petit manchon qui a déjà eu l'honneur d'être cité plus d'une fois dans le cours de cette histoire. Ce manchon, depuis le départ de M. Jones, n'avait jamais quitlé Sophie pendant le jour et couchait la nuit avec elle. Elle l'avait au moment même à son bras; elle l'eu arracha avec une vive indignation, et, après avoir écrit son nom avec son crayon sur un morceau de papier qu'elle y attacha avec une épingle, elle obtint de Suzanne qu'elle le porterait dans le lit de