‹ Tom Jones, ou, L'enfant trouvé (volume 3)Chapitre 148 sur 165 · LIVRE XII, CHAPITRE V · texte numérisé non relu

LIVRE XII, CHAPITRE V

Ciel ! que me dites- vous ? s'écria le procureur. £n ce cas , je suis bien indigné de ce que la succession de votre oncle Alworthy soit destinée à cet odieux personnage.

Hélas , répondit Tom , vous m'honorez d'un titre qui ne m'appartient pas. Il est vrai que M. Alworthy m'a long-temps permis de l'appeler d'un nom plus cher encore ; mais cet acte de sa bonté n'ayant été que Tolontaire en lui, il a pu, sans injustice, me priver d'un honneur dont sans doute il ne m'a pas cru digne. Non, Monsieur, je n'appartiens^ poiût par le sang à M. Alworthy ; et si le monde , toujours très-peu capable de discerner, d'appfécier les vertus, trouve trop de rigueur dans sa conduite à mon égard , en me supposant son parent , c'est faire une injustice au plus respectable des hommes.... Pardon pourtant. Monsieur, de vous avoir tant ennuyé de mes malheurs :

vous me croyiez proche parent de M. Alworthy; j'ai cru devoir vous en dissuader, et dissiper les impressions que sa rigueur à mon égard eût peut-être fait naître en vous.

Voilà, s'écria Dowling, ce qu'on appelle

ÎI70 TOM JOîfES.

parler le langage de la probité même î... Non, Monsieur , bien loin de m'ennuyer, je suis charmé de vous entendre ; et je serais ravi d'être informé du fondement sur Jequel on vous a cru parent de M. Âlworthy, tandis qu'il n'en est rien. Vos chevaux ne peuvent être si tôt prêts ; et vous m'obligerez infiniment, en me racontant votre histoire.

Jones 9 dont la complaisance , mais non la prudence, égalait celle de Sophie , se prêta volontiers au désir de M. Dowling, et lui fit tout le détail de ses aventures, depuis sa naissance jusqu'au moment présent.

Ce récit intéressa beaucoup M. Dowling, qui, tout procureur qu'il était, n'avait pas dépouillé tout sentiment d'humanité; à propos de quoi nous remarquerons , en passant, que rien n'est moins juste que certains préjugés contrelesgens de certaines professions. L'habitude, il est vrai, les familiarise avec des actions que ces professions mêmes rendent souvent nécessaires, et par conséquent coutumières; mais, en toutes autres circonstances, la nature agit égalcmeift sur eux c6mme sur les autres hommes. Un boucher.

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j'en suis sûr, serait touché de voir écorcher un beau cheval; un chirurgien, en venant de couper un bras, sans f]u'il en soit du tout ému, aura pitié d'un homme attaqué d'un violentaccèsdegoutte; et j'en ai vu l'exemple: un guenier, sortant du carnage, devient, à la paix, doux, aimable, galant, et fait pour la soèiété : de même un procureur peut être compatissant et véritablement sensible aux infortunes d'une créature de son espèce, pourvu, surtout, que ses vrais intérêts n'en souffrent point.

Jones, comme sait fort bien le lecteur, n'était pas absolument au fait de la façon dont on s'y était pris -pour le noircir dans l'esprit de M. Alworthy : quant au reste, il l'avait, comme de raison, présenté au procureur dans le jour le plus avantageux qu'il avaitpu; car, quoiqu'il ne visât point à rendre son ancien patron trop condamnable, il ne désirait pas non plus de se trop avilir luimême. Aussi M. Dowling eut-il assez de pénétration pout- juger que quelqu'un avait probablement rendu sous main de trèsmauvais offices à M. Tom. Non, s'écria-t-il ,

27a TOM J05KS.

M. Alworthy n'eût jamais déshérité quelqu'un qu'il chérissait autant que vous, pour des fautes aussi légères. Son amitié, du moins, vous donnait droit de beaucoup attendre de lui ; et l'éducation qu'il vous avait donnée était une espèce d'engagement de sa part, que vous aviez bien droit de réclamer... Il y a du noir là-dessoBS, Monsieur !... Cette succession devait vous regarder, du moins en très-grande partie.

Vous me connaissez mal, dit Jones: j'eusse été satisfait à moins ; et je n'ambitionnerai jamais la fortune de mon bienfaiteur. Je puis vous jurer même qu'il ne m'ar ri va jamais de songer à ce que je pouvais en attendre. J'ai toujours préféré la tranquillité de mon âme à la plus brillante fortune, acquise aux dépens d'autrui. Et qu'est-ce que ce plat orgueil, fondé sur la magnific^ice d'un palais, d'un nombreux équipage, d'une table splendide, de tous les dehors du bonheur, vis-à-vis de ce repos solide, de cette douce satisfaction, de ces transports délicieux, et de ce triomphe intérieur dont jouit un cœur pur en réfléchissant sur ses nobles et bienfaisantes actions?

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