LIVRE IV, CHAPITRE. III. Iig
le sentir, et sans s'en faire des reproches.
^ C'est cette voix secrète, par exemple, qui
i lui avait appris qu'un homme qui après
avoir été bien accueilli dans une maison
finit par en voler le maître , doit être re-
L gardé comme le plus lâche et le plus mé-
l prisable des scélérats. C'est ce sentiment
intérieur qui lui disait tout bas que si ce
à même homme , non content de voler le bien
de son hôte, hii enlevait encore sa fille, il
n'était aucun genre de supplice dont cet in-
i îàme ne fût digne.
S'il eut été bien amoureux de Sophie , je ne dis pas qu'il n'eût peut-être oublié ces principes; mais quelle différence entre un relâchement qu'inspire un sentiment aveugle, et celui qui n'aurait pour but que le très-vil intérêt personnel I
Avouons donc que Tom n'était rien moins qu'insensible aux charmes de Sophie; qu'il était au contraire enchanté de sa beauté et de tout ce qu'il découvrait à chaque instant d'aimable en elle ; mais que des qualités si propres à tourner la tête n'avaient pas fait dans celle de Jones des impressions
aussi profondes que le lecteur eût pu le dtsirer. Mais comme, indépendamment de ces • raisons, on pourrait peut -^ être encore le soupçonner d*un peu trop de froideur, il ^ faut vaincre nos répugnances, et dire enfin'' les choses telles qu'elles sont.
Apprenez donc, amis lecteurs, que Tom était ce qu'on appelle amoureux, mais que c'était d'une autre femme.
Je vois votre surprise, et vous entends condamner ma réticence : vous ne devinez pas quelle est cette rivale de Sophie, dont nous n'avons pas encore dit un mot ! Car, quant à madame Blifil , quoique nous nous soyons vus forcés de parler des égards qu'elle avait pour Tom , nous n'avons pourtant, je crois, rien avancé d'où l'on puisse inférer qu'il eût conçu quelque tendre penchant pour elle.
Pour ne vous pas faire trop languir, rappelez-vous donc maintenant que nous avons déjà parlé plus d'une fois de la famille de George Seagrim, le garde -chasse, consistant maintenant en une femme et cinq en fans.