LIVRE XV r
bien aise d'apprendre qu'une partie de mes peines est finie par l'arrivée de ma tante Western, avec laquelle je suis à présent, et qui me laisse jouir de toute la liberté que je peux désirer. Ma tante a exigé de moi la promesse de ne voir ni de ne parler à personne sans qu'elle en soit instruite, et saiis son consentement. Je lui ai fait solennellement cette promesse , et je dois la tenir iuviolablement. Quoiqu'elle ne m'ait pas expressément défendu d'écrire (et c'est sans doute un oubli de sa part, ou bien peut-être cette défense est-elle comprise dans celle de ne parler à personne), ne pouvant considérer cela que comme une violation de la généreuse confiance qu'elle a mise en mon bonneur, vous ne devez pas vous attendre que je continue à vous écrire ou à recevoir aucunes lettres à son insu. Une promesse est pour moi la cbose la plus sacrée, et ne doit pas moins s'étendre à tout ce qui y est sous-entendu, qu'à ce qu'elle exprime littéralement. Cette observation pourra peut-être , quand vous y aurez réfléchi, vous apporter quelque consolation. Mais pourquoi vous offrirais-je une consolation de
ce genre? Quoiqu'il y ait un point sur lequel je ne puisse obéir au meilleur des pères, je suis <ependant résolue à ne pas le braver et à ne pas agir dans une occasion importante sans son consenlement. Vous devez donc oublier ce que le sort a peut-être rendu impossible. Il s'agit ici de votre propre intérêt : cela même, je l'espère, pourra vous réconcilier avec M. Allworthy; et vous devez le tenter. Les circonstances, et plus encore, je le désire, vos bonnes intentions, m'ont imposé quelques obligations envers vous. Le sort peut nous devenir plus favorable qu'il ne l'est à présent. Croyez que j'aurai toujours de vous l'opinion que j'aime à croire que vous méritez, et que je suis ,
Monsieur,
votre obligée et humble servante,
Sophie Western.
« P. S. Je vous enjoins de ne plus m'écrire... au moins quant à présent. Acceptez ceci, qui ne mest maintenant d'aucun nsage,et dont je
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sais que vous devez avoir besoin, et croyez ne devoir celte bagatelle qu'au hasard qui vous l'a fait trouver (i). »
Un enfant de quatre ans aurait épelé cette lettre en moins de temps que Jones n'en mit à la lire. La sensation qu'il en reçut fui un mélange de joie et de chagrin, assez semblable à celui qui partage le cœur d'un honnête homme, en lisant le testament d'un ami qu'il vient de perdre, et qui lui lègue une somme considérable que sa misère le force d'accepter. Cependant après tout, la joie l'emporta sur le chagrin , et le lecteur s'étonnera probablement qu'il en eût même ressenti aucun. Mais le lecteur n'est pas tout-à-fait aussi amoureux que le pauvre Jones; et l'amour, qui, à quelques égards, ressemble à la consomption (maladie qu'il cause souvent) , lui est sous d'autres rapports directement opposé, particulièrement en ce qu'il ne se flatte jamais , et n'envisage rien sous uiî jour favorable.
(i) Probablement le billet de banque de cent livres ,
{Note dâ Fielding.)
4i TOM JONES,
Ce qui donnait à Joues une satisfaction com plète, c'est que Sophie avait recouvré sa liberté, et était maintenant chez une dame, où elle pouvait au moins espérer un traitement phis doux. Il y avait une autre circonstance consolante pour lui dans la phrase de sa lettre , où elle lui rappelait assez clairement la promesse qu'elle lui avait faite autrefois de ne jamais en épouser un autre.Car, quelque désintéressée qu'il pût croire sa passion pour elle , et malgré toutes les protestations généreuses qu'il lui avait faites lui-même, je doute qu'on eût pu lui annoncer une nouvelle plus affligeante que celle de Sophie mariée à un autre, quelque avantageux que le mariage eût été pour elle , et quand même ce mariage aurait dû faire son parfait bonheur. Le raffinement de l'amour platonique est un don réservé aux femmes. J'en ai entendu plusieurs déclarer, et sans doute avec une grande vérité, qu'elles seraient prêtes à céder leurs amants à leurs rivales, s'il leur était prouvé que ce sacrifice fût nécessaire à la félicité de celui qu'elles aimaient. D'où je conclus que ce genre de sentiment est