CHAPITRE VIL
Complots de lady Bellaston pour perdre Jones.
L'amour avait jeté des racines trop profondes dans le cœur de lord Fellamar pour qu'il pût en être arraché par la brutalité de M. Western. Dans la chaleur du ressentiment, il avait en effet donné au capitaine Egglane la commission dont nous l'avons vu s'acquitter ; mais le capitaine avait de beaucoup excédé ses pouvoirs, et ils eussent même été complètement révoqués, si mylord. eût pu rencontrer le capitaine après avoir vu lady Bellaston, c'est-à-dire le lendemain du jour où il avait été insulté. Mais le capitaine mit tant de zèle à remplir sa mission , qu'ayant , le soir très-tard , et après de longues recherches, trouvé l'hôtel du Squire, il passa
toute la nuit dans une taverne voisine, pour ne pas le manquer le lendemain matin, et ne put recevoir le contre-ordre que mylord avait envoyé chez lui.
Le lendemain du jour où renlèvemeut de Sophie avait été projeté , mylord fit donc, comme nous l'avons dit , une visite à lady Bellaston, qui lui expliqua si complètement le caractère de Western, qu'il vit clairement le tort dont il s'était rendu coupable en s'offensant le moins du monde de ses expressions, surtout puisqu'il avait des vues honorables sur sa fille. Il découvrit alors la violence de son amour à lady Bellaston , qui se chargea de plaider sa cause, et l'encouragea en lui donnant l'assurance certaine d'une réception plus favorable de la part de tous les chefs de la famille et du père lui-même, qu'il s'agissait de voir dans un moment de sobriété, et en l'instruisant alors de la nature des offres faites à sa fille. « Le seul obstacle , lui dit-elle , est ce jeune homme dont je vous ai parlé, et qui, bien qu'un gueux et un vagabond, a trouvé., je ne sais comment, les moyens de se procurer
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des vêtements passables, et d'avoir la mine d'un homme bien né. Or , comme pour l'amour de ma cousine je me suis occupée de savoir où demeurait ce drole-là, j'ai heureusement découvert son logement. Mylord, ajoutât-elle après le lui avoir indiqué, ce malheureux est trop vil pour que vous vous en vengiez personnellement; ne vous serait-il pas possible d'imaginer quelque moyen de le faire presser et de l'envoyer à bord d'un vaisseau ? Ni la loi ni la conscience ne s'opposent à ce projet: car le drôle, quoique bien vêtu, n'est, je vous le proteste, qu'un vagabond, tel qu'on n'en rencontre pas dans les rues de plus propre pour la presse. Quant à ce qui regarde la conscience, il est certain qu'il n'y a pas d'acte plus méritoire que d'empêcher une jeune personne de se perdre ainsi. Et quant au drôle lui-même, à moins qu'il ne réussît auprès de ma cousine, ce dont le ciel nous préserve, ce serait probablement le moyen de le préserver du gibet, peut-être même de lui faire faire sa fortuue d'une manière honnête. »
Lord Fellamar remercia sincèrement milady
de la part qu'elle avait la bonté de prendre à celte affaire , du succès de laquelle dépendait entièrement son bonheur futur. Il lui dit qu'il ne voyait pas pour le moment d'objection au projet de la presse, et qu'il s'occuperait des moyens de le mettre à exécution. Il lui recommanda alors avec instance de lui faire Thonneur de communiquer sans délai ses propositions à la famille, à laquelle, dit-il, il donnait carte blanche pour tous les arrangements de fortune. Après avoir vanté avec transport les perfections de Sophie, il prit congé de lady Bellaston, et sortit; mais non sans avoir reçu les plus fortes injonctions de prendre garde à Jones, et de ne pas perdre de temps pour le mettre dans un lieu sûr, où il ne serait plus à portée de faire aucune tentative pour enlever la jeune personne.
Aussitôt que mistress Western eut pris possession de son logement, elle envoya une carte avec ses compliments à lady Bellaston , qui ne l'eut pas plus tôt reçue, qu'avec l'impatience d'un amant, elle vola chez sa cousine, se réjouissant de cette occasion favorable qui s'of-
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frait d'elle-même et qu'elle n'aurait osé espérer; car elle était beaucoup plus charmée d'avoir à faire ses propositions à une femme de sens et qui connaissait le monde , qu'à un homme qu'elle honorait du nom de Hottentot, quoique cependant elle ne craignît pas d'être refusée même par lui.
Les deux dames, après s'être fait un petit nombre de civilités réciproques, parlèrent de l'affaire en question , qui fut presque aussitôt conclue qu'entamée; car mistress Western n'eut pas plus tôt entendu prononcer le nom de lord Fellamar qu'elle devint rouge de plaisir; et quand elle fut informée de la vivacité de sa passion et de la générosité de ses offres, elle déclara dans les termes les plus positifs , que sa satisfaction était complète.
Dans le cours de leur conversation, les deux cousines parlèrent de Joues , et elles déplorèrent du ton le plus pathétique la malheureuse passion, dont toutes deux convinrent que Sophie était atteinte pour lui. Mistress Western l'attribuait entièrement à la sotte conduite de son frère; elle finit cependant par dire,
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({uelle avail la plus grande confiance dans le l)on sens de sa nièce, qui, bien qu'elle ne vou- Jût pas renoncer à son amour en faveur de Blifil , consentirait sans difficulté, disait-elle, à sacrifier une simple inclination aux propositions d'un lord beau et bien fait, qui lui apportait à la fois un titre et une immense forlune. « Car, ajouta-t-elle, je dois rendre à Sophie la justice d'avouer que ce Blifil est utî fort laid personnage, comme vous savez, lady Relîaston, que sont tous les gentilshommes cauqîagnards; et qu'il n a véritablement pour lui que sa fortune,»
«En ce cas, dit lady Bellaston, jene suis pas étonnée du goût de ma cousine; car je vous assure que ce Joues est un garçon fort agréable. Il a de plus une vertu que les hommes prétendent être une grande recomniaudation auprès de nous. — Que voulez-vous dire.^ — Je vais sûrement vous faire rire, et moi-même j'en ai tellement envie, que je ne sais pas si je pourrai Cette verUi est un grand fonds de présomption. Croiriez-vQus qu'il a eu la hardiesse de me parler d'amonr? Mai» si vous pouviez
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en douter, en voici une preuve suffisaute; c'est son écriture, je vous l'atteste. » Elle remit alors à sa cousine la lettre contenant la proposition de mariage. Le lecleur, au besoin, se souviendra qu'elle est dans le quinzième livre de cette histoire.
« Sur ma parole, je suis étonnée, dit mistress Western ; c'est en effet un chef-d'œuvre d'assurance. Avec votre permission , ne pourrai-je faire usage de cette lettre? — Je vous laisse la liberté la plus complète d'en faire tel usage qu'il vous plaira; cependant je ne voudrais pas qu'elle fût montrée à d'autres qu'à miss Western et pas même à elle, à moins que les circonstances ne l'exigent. — Bien, bien. Et comment traitâtes-vous cet insolent.^ — Pas en mari, je vous le promets bien, ma chère. Je ne suis ni ne veux être mariée; vous savez que j'en ai fait l'épreuve déjà une fois, et je trouve que cela est bien assez pour une femme raisonnable. »
Lady Bellaston pensa que cette lettre produirait certainement un effet défavorable à Jones dans le comh- de Sophie; et elfë fut en-
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hardie à s'en dessaisir, taut par l'espérance qu elle avait qu'il ne tarderait pas à être embarqué, que parce qu'elle s'était assurée du témoignage d'Honour, qui, après avoir été sondée par elle, lui avait donné des raisons suffisaules d'imaginer qu'elle était prête à certifier tout ce qu'elle voudrait.
Les lecteurs s'étonneront peut-être que lady Bellaston , qui dans le fond du cœur haïssait Sophie , pressât si ardemment un mariage si avantageux pour sa jeune cousine. Mais je prierai à mon tour ces lecteurs d'étudier avec soin la nature humaine : ils trouveront écrit dans ce livre, presque à la dernière page, et en caractères à peine lisibles, que les femmes , malgré la conduite souvent déplacée des mères, des tantes, etc., en affaires de mariage, regardent comme un si grand malheur de voir traverser leurs inclinations amoureuses, qu'elles ne croient pouvoir pousser leur haine plus loin, qu'en faisant éprouver de pareilles contrariétés. Ils y trouveront encore écrit presque au même endroit, qu'une femme qui une fois a eu un homme en sa possession, fera.