‹ Tom Jones, ou, L'enfant trouvéChapitre 32 sur 140 · LIVRE xvr · texte numérisé non relu

LIVRE xvr

î-endre ses devoirs à son logement dans Piccadilly; elle y fut reçue avec des apostrophes injurieuses , trop grossières pour être répétées, et fut même menacée d être mise à la porte à coups de pied. Un vieux domestique de sa tante Western , qui la connaissait particulièrement, la conduisit de là au logement de cette darne, qui ne la traita pas plus favorablement, mais plus poliment, ou, pour dire la vérité , avec une brutalité d'une autre espèce. En un mot, elle revint chez elle, pleinement convaincue, non seulement que son projet de réconciliation avait complètement échoué , mais qu'il lui fallait en abandonner jusqu'à l'idée. Dès ce moment , son cœur ne fut plus rempli que du désir de se venger : ce fut dans cette disposition , que rencontrant Jones au .spectacle, elle crut que c'était une occasion favorable de mettre ce projet à exécution.

Le lecteur doit se souveuir que , dans le jécit de son histoire, mistress Fitzpalrick a parlé de la passion que mistress Western avait autrefois conçue à Bath pour M. Fitzpatrick;

et que ce fut à la douleur d'avoir été trompée par lui, que mistress Filzpatrick attribuait l'extrême rigueur que sa tante lui avait toujours témoignée depuis. Elle ne faisait donc aucun doute que cette bonne dame ne se montrât aussi facile à recevoir les soins de M. Jones, qu'elle l'avait été à recevoir ceux de Fitzpatrick. Car la supériorité de la figure était clairement du côté de M. Jones, et les progrès que sa tante avait faits depuis dans le sentier de la vie, lui semblaient plutôt (avaitelle tort ou raison?) un argument pour, que contre son projet.

En conséquence, lorsque Jones arriva chez elle, après l'avoir préalablement assuré du désir qu'elle avait de lui rendre service, désir fondé, disait-elle, sur la ferme assurance qu'en agissant ainsi, elle obligerait sa cousine Sophie ; après s'être excusée de lui avoir manqué précédemment de parole , et lui avoir appris de qui Sophie était prisonnière, ce dont elle ne le croyait pas instruit, elle lui expliqua sou plan en détail, et lui conseilla de feindre

MVRE xvr. 79

de rendre des soins à la vieille dame , pour se procurer un accès facile auprès de la plus jeune, l'inslruisant en même temps du succès que M. Fitzpalrick avait dû autrefois au même stratagème.

M. Jones montra beaucoup de reconnaissance à la dame, pour les obligeantes intentions qu'elle lui témoignait : mais après lui avoir laissé entrevoir quelque défiance du succès, fondée sur ce que mistress Western connaissait son amour pour sa nièce, ce qui n'avait pas eu lieu à l'égard de M. Fitzpatrick, il lui dit qu'il craignait que miss Western ne voulût jamais consentir à une supercherie de cette nature, tant par la profonde aversion qu'elle avait pour toute espèce de fausseté, qu'à cause du respect qu'elle avait toujours montré pour sa tante.

Mistress' Fitzpatrick fut un peu piquée de cette réponse ; et en effet , si ce n'était pas de la part de Jones une simple inadvertance, c'était un léger manque de politesse, dont il ne se serait sûrement pas rendu coupable, si le plaisir de louer Sophie lui eût laissé le temps de réflé-

So TOM JONES,

chir un moment; car cet éioge d'une cousine était au moins une critique tacite de l'autre.

« Assurément, monsieur, répondit la dame avec quelque chaleur, je suis sûre qu'il n'y a rien de plus aisé qiie de tromper une vieille femme par une déclaration d'amour, quand elle est de nature amourease; et quoiqu'elle soit ma tante, je dois dire qu'il n'y en eut jamais de plus facile à s'enflammer. Ne pouvez-vous pas prétexter que le désespoir de ])osséder sa nièce, puisqu'elle est promise à Blitil, vous a fait tourner vos vues sur elle? Quant à ma cousine Sophie, je ne puis la croire assez simple pour avoir le moindre scrupule à cet égard , ou pour supposer aucun mal à punir une de ces vieilles sorcières de tous les malheurs qu'elles causent à leurs familles, par leurs passions tragi-comiques, passions dont il est véritablement fâcheux qu'elles ne soient pas punies par !a loi. Je n'eus pas autant de scrupule, et cependant j'espère que ma cousine Sophie ne se trouvera pas offensée, si j'affirme qu'elle ne peut abhorrer toute espèce de mensonge plus que moi-même. Quant

T.iVRE xvr, 8t

à ma lante,;e ne crois lui devoir aucun respect, et elle n'en mérite aucun. Quoi qu'il en soit, monsieur, je vous ai dit mon avis; et si vous refusez de le suivre, j'en aurai d'autant

moins bonne opinion de votre esprit voilà

tout. >.

Jones vit alors clairement la faute qu'il avait commise, et fit tout ce qu'il put pour la réparer. Mais il ne fit que balbjitier des phrases remplies de contradictions. La vérité est, qn'il est souvent plus sûr de s'en tenir aux conséquences d'une première bévue , que de tâcher de la réparer; car nos efforts ne servent le plus généralement qu'à nous plonger plus avant dans l'embarras. Peu de personnes auront en pareilles circonstances l'esprit de mistress Filzpatrick, qui dit à Jones avec un sourire; " Vous n'avez pas besoin de chercher à vous excuser davantage, car je sais pardonner sans peine à un véritable amant , quels que soient les effets produits par l'excès de sa passion, »

Elle lui renouvela alors sa proposition , et l'appuya avec beaucoup de chaleur, n'ou-

S'A TOBl JOÏÏ£S,

bliaiit aucun des arguments (jue son imagination put lui suggérer : car elle était si irritée contre sa tante, que rien ne pouvait lui procurer un plaisir égal à celui de la tourner en ridicule; et eu vraie fille d'Eve, elle ne vojait aucune difficulté dans l'exécution de son projet favori.

Jones persista cependant à ne pas vouloir se charger d'une entreprise qui, en effet, n'avait pas la moindre apparence de succès. Il comprit aisément les motifs qui engageaient mistress Fitzpalrick à être si pressante; il lui dit qu'il ne niait pas le tendre et vif intérêt qu'il prenait à Sophie, mais qu'il sentait trop l'inégalité de leurs positions respectives, pour oser se flatter de l'espoir qu'iuie jeune personne aussi accomplie daignât condescendre à s'abaisser jusqu'à un jeune honmie aussi peu digne d'elle: il protesta qu'il désirait à peine lui-même qu'elle eût cette faiblesse, et termina sa réplique en développant mille autres sentiments généreux que nous n'avons pas maintenant le loisir d'insérer ici.

Il v a quelques jolies fen)mes ( je n'ose

tivRE xvr. 83

parler ici en termes trop généraux), en qui le moi est si prédominant, qu'elles ne sauiaienl jamais le mettre de côlé. Comme la vanité est leur grand mobile, elles sont portées à s'approprier toutes les louanges qu'elles entendent. Dans la société de ces dames, il est impossible de diïe quelque chose d'avantageux d'une autre fenime qu'elles ne se l'appliquent à ellesmêmes; souvent elles ajoutent en leur faveur aux louanges dont elles s'emparent ainsi ; comme par exemple: « Si sa beauté, son es- « prit , ses graces , sa gaieté méritent tant « d'éloges, combien n'en mérité-je pas, moi «< qui possède ces qualités à un degré si su- « périeur ? »

Auprès de ces dames, nn homme fait souvent son propre éloge en faisant l'éloge d'une autre femme; et tandis qu'il exprime l'ardeur et les sentiments généreux qu'il éprouve pour celle qu'il aime, elles se disent : « Quel amant serait donc pour moi cet homme qui peut ressentir une si vive tendresse pour une femme d'un mérite si inférieur au mien ! » Quelque étrange que cela' puisse paraître , j'en ai vu

d'aulres exemples que celui de mistress Fitzpatrick , à qui tout cela arriva réellement, et qui commençait alors à sentir pour M. Jones quelque chose qu'elle reconnut pour être de l'amour, beaucoup plus tôt que ne l'avait reconnu autrefois la pauvre Sophie.

Il est certain que la parfaite beauté dans l'un et l'autre sexe est un objet plus irrésistible qu'on ne le pense généralement. Car, quoique plusieurs d'entre nous se contentent d'un lot modeste, et apprennent par routine, comme les enfants qui répètent ce qui ne leur donne aucune idée, à mépriser lextérieur et à estimer des charmes plus solides, j'ai cependant toujours observé qu'à l'approche d'une beauté parfaite, ces charmes plus solides ne brillent que de cette espèce de lustre que les étoiles conservent encore après le lever du soleil.

Quand Jones eut fini ses exclamations dont un grand nombre eût été fort bien placé dans la bouche d'Oroondales lui-même, mistress Fitzpatrick poussa un profond soupir, et détournant les yeux qu'elle avait eus quelque

Page 1